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mardi, 28 avril 2015 14:59

Robot, es-tu là ?

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Dans ce numéro de choisir, Serge Tisseron, psychiatre, évoque le danger d’une relation affective avec les robots domestiques. On peut s’attacher à ces aides-ménagères électromécaniques comme on s’attacherait à un petit chat. Le risque provoqué par ces engins sans âme est d’asservir. Comme à un vieux tricot troué devenu trop familier, ou comme une huître au rocher, on s’y accroche. Au cinéma, dans La guerre des étoiles, le robot R2-D2 a fait couler plus de larmes aux spectateurs que les millions de morts de la planète que le méchant Dark Vador fait exploser sous les yeux horrifiés de la princesse Leia. D’où les tentatives évoquées par le psychiatre : donner aux robots quelques aspects repoussants pour neutraliser les dangereux sentiments d’empathie.

A vrai dire, le robot et ses dangers affectifs ne sont pas toujours là où on les attend. Ces objets rendus, par la grâce de l’électronique, plus malins, réactifs et polyvalents, capables de remplacer les ouvriers spécialisés de jadis (en fait, c’était la machine qui était spécialisée) et dont les fonctions familières produisent une empathie délétère, ne me semblent pas être les seuls dangers de la robotique. Car la société elle-même devient robot, méga-machine, au service d’un travail forcé (c’est le sens premier du mot tchèque robota).

Pourquoi cette transformation de la société en robot ? La raison en est simple : la peur du danger. L’accroissement des risques, très fortement ressenti, provoque la multiplication des règles et des con­trôles. Du coup, la société devient asservie comme un mécanisme cybernétique. Le moindre accident provoque une avalanche de nouveaux règlements. Pire encore, comme l’a montré le 24 mars dernier l’écrasement volontaire d’un avion dans les Alpes, les procédures se multiplient pour parer les éventuelles défaillances humaines. Certains spécialistes prétendent même qu’il y aurait moins d’accidents si les avions étaient conçus d’emblée sans pilote, comme des drones.

L’accumulation de l’expérience et du savoir augmente le sentiment d’un environnement dangereux. (Toutes les mamans l’éprouvent lorsqu’elles voient leur petit garçon s’approcher de la gazinière.) La réaction est de tout réglementer jusqu’au moindre détail. La fessée elle-même n’échappe plus à la réglementation européenne ! Face au danger, ressenti comme omniprésent, on demande à tous de se plier à la règle générale, quelle que soit la situation particulière de chacun. Et toute action est jugée sur la façon dont son auteur observe les rubriques et se soumet aux procédures, et non sur ses conséquences. Bref, en se pliant à la mécanique de l’organisation sociale, chacun délaisse le résultat pour se garantir contre les accusations de malversation. La société-robot engendre ainsi une situation d’asservissement, où chaque être humain devient l’esclave de la société qui le sert. Comme di­sait Jean-Paul Sartre : le mécanique, voilà l’inhumain.

Neutraliser l’empathie provoquée par les robots familiers est sans doute nécessaire, mais c’est tout à fait insuffisant pour échapper à la société-robot. Une tonne de technique servie par mille pages de réglementations ne fait pas une once d’esprit. A force d’écraser les personnes singulières sous le poids des rubriques, la société risque la déshumanisation, et le discernement spirituel devient indispensable. L’esprit unit, certes, et pour cela il doit se couler dans des formes contraignantes, des règles et des procédures. Mais au préalable, comme le savent tous ceux qui ont expérimenté l’esprit d’équipe ou l’esprit de famille, l’esprit doit distinguer, c’est-à-dire respecter la personnalité de chacun des membres. Les sciences humaines et les techniques de communication croient pouvoir mettre à la place de ce travail de l’esprit une parole, une loi ou une contrainte. Même si elle soulage un moment, la justification par la référence à la règle générale ou à la loi reste un pis-aller. Et penser que dans notre société, transformée en gigantesque robot, les formules, les images ou les procédures remplacent l’expérience vitale de la relation à autrui (et de son risque), c’est se payer de mots.

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