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lundi, 28 décembre 2020 10:13

Ni prison ni alibi, le passé

Écrit par

Isabelle Cassani et Mireille Rigotti, Mémoire diffractée. Exposition hors murs Nature et Industrie de la galerie d’art l’Essor,au Sentier (vallée de Joux), du 1er juillet au 25 octobre 2020. © Marie-Thérèse Bouchardy  «Profond est le puits du passé. Ne devrait-on pas dire qu’il est insondable? […] C’est lui qui communique à nos propos leur feu et leur intensité et confère à toutes les questions qui s’y rapportent, leur caractère d’instance.» (Thomas Mann) Faire mémoire, c’est y puiser quelques morceaux d’histoire réputés à l’origine, capables de cautionner le présent en lui offrant la lointaine assise qui se confond avec l’existence. Naissance d’un mythe fondateur, socle sur lequel se construit une identité personnelle, familiale, culturelle, nationale ou religieuse.

Comment venir à bout de cette longue histoire qui nous a engendrés, inscrite parfois dans nos gènes, réserve sans fond d’événements prometteurs de bonheurs ou de malheurs, dont l’inventaire n’est jamais achevé? Nations, partis, révolutions, religions s’y sont employés, puisant leur propre vision de l’histoire. Les monuments, les statues des héros, les noms des rues, les épopées nationales racontées aux écoliers perpétuent la preuve de leur légitimité, jusqu’au jour où une future génération déboulonnera les ancêtres pour se refaire une virginité. Mais le passé ne s’efface pas. Têtu, il nous précède, présence héroïque ou honteuse qui éclabousse le présent et dont il faut bien s’accommoder.

Faire mémoire! Revisiter le passé à la recherche des commencements fondateurs pour justifier le pire comme le meilleur. Dictateurs, autocrates, réformistes ou révolutionnaires, tous remontent vaillamment le temps pour reprendre possession d’un paradis perdu ou pour en chasser les démons par un vaste exorcisme. Une manière d’asseoir le nouveau régime. L’émotion, la mode et la mauvaise conscience habilement exploitées remodèlent un passé «hors sol» à l’image du présent. Le Hongrois rêve aux fastes de l’Empire, l’Espagnol déterre et réenterre ses morts pour leur rendre justice, le Russe dresse un autel au tsar assassiné par ses pères, et le Turc, en habits de sultan, séquestre les églises en rêvant à la Sublime Porte. <Voir le sommaire de choisir n° 698, L’Histoire sous le prisme de la mémoire.>

«L’histoire est maîtresse de vie», disaient les anciens. Ni prison ni alibi, le passé demeure le socle sur lequel tout progrès s’appuie, toute évolution prend son élan vers la nouveauté. À condition de ne pas traduire le passé devant le tribunal du présent, d’estimer chaque époque à sa propre mesure, d’accepter sa fonction purificatrice et de faire preuve de modestie, de souplesse et de mobilité. Parce qu’ils avaient compris que le temps ne revient jamais sur ses pas, les Hébreux faisaient chaque année mémoire de la sortie d’Égypte pour relancer leur marche: l’an prochain à Jérusalem. Loin de les enfermer dans le passé, le rappel rituel des heurs et malheurs des étapes précédentes secouait leur torpeur et les encourageait à progresser vers de nouveaux horizons.

La citation de Thomas Mann est tirée de «Joseph et ses frères. Les histoires de Jacob», Paris, Gallimard 1935, p. 7.

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