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mardi, 06 mai 2008 02:00

Mémoires à la carte

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Je n'aime pas les anniversaires ! Cela donne un coup de vieux ou un air d'anciens combattants. Un truc à compter à rebours et à vous flanquer une de ces nostalgies ! Alors quand choisir a décidé de faire le point 40 ans après Mai 68, j'ai été bien content que ce soit à des plumes aussi expertes que celles de Roland Campiche ou de Christophe Büchi que la rédaction se soit adressée, ce qui nous vaut deux papiers que je recommande vivement.[1] Du moins à ceux qui aiment relire le passé. Et ils sont des masses. Tenez par exemple dans l'Eglise catholique, à l'occasion du 150e anniversaire des apparitions de Lourdes.

Et pourquoi ne pas écrire sur les 100 ans de la naissance de Françoise Dolto, qui a tant apporté pour la compréhension entre les êtres, petits et grands ? Ou sur celui de Jean Effel, l'humoriste et génial caricaturiste. J'aurais bien rappelé à propos de ces deux-là, nés en 1908, combien ils m'ont aidé à vivre, chacun à leur manière : l'une par son immense humanité et sa qualité exceptionnelle d'écoute, l'autre par ses clins d'oeil mémorables dans son excellente série de dessins sur La création du monde ou par ses caricatures journalistiques ; ainsi celle où il croquait la rencontre entre le général de Gaulle et le président Mao à l'occasion de la reconnaissance de la République populaire de Chine par la France, le petit se présentant au grand : « Mao ! » qui lui répond : « Môa ! ».

On aurait tout aussi bien pu retenir, pour les célébrer, les 60 ans de la Déclaration des droits de l'homme, du Conseil oecuménique des Eglises? ou de l'Etat d'Israël. Oui, quelle formidable année que cette cuvée 1948, promise à toutes les espérances, du moins selon ce qu'on voulait bien dire ou écrire à ce moment-là? Mais peut-on encore relire aujourd'hui ce qui fut proclamé alors ? Prenez cette nuit d'euphorie dans les rues de Tel-Aviv, cette fameuse nuit du 14 au 15 mai 1948. Tous les journaux de l'époque ont célébré l'espérance d'un monde nouveau pour le peuple juif né du sentiment mélangé de révolte et de réparation après les horreurs nazies. Mais c'était volontairement taire toute l'horreur sioniste qui l'avait précédée, voire justifiée. On ne peut plus aujourd'hui y revenir en analysant les textes des pères fondateurs sans frémir devant tant de violence et de haine érigée en programme à réaliser : « Israël seul a un droit sur cette terre. Un droit absolu » ou « Il faudra résoudre le problème des populations étrangères [les Arabes palestiniens] par un échange de populations ». Même Ben Gourion ne s'en est jamais vraiment caché, ne prenant guère de distance avec de telles perspectives.

A-t-on appris quelque chose des drames du passé ? « Le temps efface le bruit », écrivait Victor Hugo. Mais les jeunes qui n'ont pas encore de passé, ne souhaitent-ils pas découvrir aujourd'hui ce qui pourrait les enthousiasmer demain et leur permettre d'être fiers devant leurs propres enfants ? Si je pouvais leur conter le passé, je m'arrêterais sur quelques dates essentielles dans l'espérance de tout un chacun : ces instants de bonheur où l'on reconnaît que l'on s'est trompé et que la violence, le mépris, l'humiliation n'ont jamais tenu longtemps aux yeux de l'humanité en quête de justice. Je retiendrais dans l'Eglise catholique, mon Eglise, la date de ce jour de printemps 2008 où, dans les jardins du Vatican, on érige solennellement devant l'Académie pontificale des sciences la statue de Galileo Galilei, parce qu'on découvre - enfin - que la terre ne tourne pas autour des affirmations doctrinaires de nos systèmes.

Ce jour d'inauguration, j'en ferais bien une fête, car de ce printemps-là j'ai envie de faire mémoire. Comme de ce jour mémorable où, « portes et fenêtres fermées par peur des autres », la maison fut remplie d'un souffle violent qui alerta tous les environs ! Est-il nécessaire de rappeler que le mot retenu pour fêter l'événement fut traduit en français par « esprit », alors que le grec de nos Bibles parle tout simplement de « pneuma », dont j'espère que non seulement vos pneumatiques mais surtout vos vies sont remplies !

Belle fête de Pentecôte donc ! Et bon anniversaire à vous qui pensez à tout ce qui doit encore être soufflé, et va être soufflé demain, pour que la Vie passe !

1 - Voir les pp. 15 à 22 de ce numéro.

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