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vendredi, 06 juin 2008 02:00

L'espace de la liberté

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Nul n'échappe à l'événement. Qu'on le veuille ou non, l'Euro 2008 frappe à notre porte et s'invite chez nous. Cette opération de distraction massive utilise tous les moyens technologiques - téléviseur haute définition, ordinateur, téléphone portable, etc. - pour répondre aux besoins des supporters angoissés à l'idée de manquer un seul match de leur équipe favorite. L'écran est omniprésent : confortablement installé chez soi ou au café devant le téléviseur, au bureau, dans le bus, au coin de la rue, entre deux portes. Au-delà du plaisir de vibrer aux exploits sportifs des stars du ballon rond, il est légitime de prendre quelque distance critique pour ne pas se laisser entraîner dans la tourmente médiatique.

Dans notre monde libéral et individualiste, la technique dessert souvent l'humain en le réduisant à ses besoins matériels. Elle aggrave son isolement en l'éloignant de son environnement communautaire. En créant des besoins de plus en plus ciblés qu'elle satisfait immédiatement, elle perfectionne en l'homme le consommateur avide. Une fois de plus, elle lui promet un eldorado éphémère et illusoire. Participez virtuellement à la grand-messe du football et vous accèderez au paradis perdu ! Comblé, l'Eurosapiens 2008 atteint la « perfection du consumérisme » : pouvoir consommer sans attendre l'objet de sa convoitise, par la magie de la technique.

Jusqu'à en oublier l'essentiel? Science et technique sans conscience ne sont que ruine de l'âme. A quelles finalités est donc orientée la révolution technologique et numérique ? La vision du monde moderne promeut la croyance au progrès et à la perfectibilité de l'homme, et aujourd'hui la technoscience donne l'illusion de créer et maîtriser la vie ! [1] Elle ne répond pourtant pas au désir de transcendance qui travaille le coeur de l'homme. L'Infini, qu'il le veuille ou non, l'appelle. Les grands espaces qui effrayaient Pascal sont certes mieux explorés et ont délivré une partie de leurs énigmes à l'homme du XXIe siècle. Le Mystère n'a pourtant cessé, pour le meilleur et pour le pire, d'aspirer l'homme à se dépasser, à se perfectionner, à se transformer.

Comme le soulignait déjà Bergson en 1907 dans L'évolution créatrice, ce désir est un des signes qui différencient l'homme de l'animal. Il fait passer du limité à l'illimité, du fermé à l'ouvert, de la conscience murée en ses automatismes à la liberté. Si la porosité des frontières les rapproche jusqu'à la confusion, la spécificité de l'humain est bien dans cet excès quantitatif - davantage de langage, de techniques, de sociabilité - qui de fait est un saut qualitatif. Il donne à l'homme de créer un monde plutôt que d'y être soumis. Ce discontinu dans la continuité du règne animal, cet espace qui rompt les automatismes s'acquiert. Il est le lieu où advient notre liberté. En lui se déploie notre désir et s'accomplit notre humanité.

Conscient d'être créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, le chrétien est invité à déployer sa liberté pour accueillir inconditionnellement l'autre. Sa sociabilité est appelée à être transformée en communion à l'image du « Dieu Trinité qui est relation en lui-même et qui oriente le vivant vers l'ultrasocialité ». [2]

Alors, pourquoi ne pas créer pendant ces trois semaines de l'Euro 2008 une communauté hospitalière ? Par-delà les légitimes plaisirs sportifs, au-delà des dépendances désordonnées et des agressivités partisanes et destructrices, invitons les adversaires du jour pour vibrer fraternellement ensemble?

1- Cf. Daniela Cerqui, La robotique, pp. 23-26 de ce numéro.

2 - In Eric Charmetant, De l'animal à l'homme, p. 22 de ce numéro.

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