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lundi, 06 mars 2017 12:25

Rencontre autour de «Silence»

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Capture Scorses Film AmericaMagazine2017Sorti en Suisse en janvier, Silence de Martin Scorsese intrigue et interroge sur le rôle des premiers prêtres en mission en Asie. Pour le Compagnie du Jésus, ce film revêt un intérêt particulier puisqu’il relate l’histoire de deux prêtres qui, au Japon, tentent de retrouver leur mentor, le Père Ferreira sj, disparu alors qu’il cherchait à répandre les enseignements du catholicisme. Les deux jeunes jésuites y découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal, ses fidèles persécutés. Et leur foi sera mise à rude épreuve.
Rédacteur de la revue America magazine, le Père James Martin sj a rencontré Martin Scorsese qui n’hésite pas à parler de son film comme l’un des plus intimes de sa carrière. Un réalisateur qui, marqué par la figure d’un jeune prêtre de son quartier, le Père Principe, avait un temps le projet de devenir prêtre et même missionnaire. Nous proposons la traduction de leur passionnant entretien, juste après l’introduction historico-analytique de François Euvé sj, rédacteur en chef de la revue jésuite Études dans lequel l'interview de Sorsese par Martin vient de paraître.

Le silence et la compassion

Le film Silence de Martin Scorsese marque une étape significative dans un parcours de production cinématographique qui représente pour son auteur une quête existentielle, voire spirituelle. Dans un entretien avec le Père James Martin sj, le réalisateur expose le projet qu’il a voulu réaliser dans le film.

IntervieuAmerciaMagazine Capture

L’œuvre cinématographique de Martin Scorsese est indissociable d’une vie qui commence dans le célèbre quartier de «Little Italy» du «Lower East Side» de Manhattan, refuge de l’émigration italienne où la Mafia sicilienne régnait en maître. Son enfance se déroule dans un environnement marqué par un mélange de piété catholique traditionnelle, de solidarité familiale, de pauvreté, de secret et de violence. «J’ai grandi avec eux, les gangsters et les prêtres. C’est tout! Rien au milieu. [...] En un certain sens, je suis à la fois un gangster et un prêtre», disait-il lors d’un entretien accordé au biographe Patrick Brion (Martin Scorsese: biographie, filmographie illustrée, analyse critique, La Martinière 2004). Les thèmes de la foi, de la pénitence et de la rédemption traversent toute son œuvre. «Les figures christiques, les interrogations sur le mal et finalement la question du pardon et du salut hantent le cinéma de Scorsese», note René Marx dans Martin Scorsese, regards sur la trahison (éditions Henri Berger, 2003). Tout cela trouve une expression particulière dans ce dernier film, longtemps préparé par lui et qu’il présente comme très personnel.

On comprend donc que l’un des fils conducteurs du cinéma de Scorsese soit le thème de la confiance. «Si tu aimes quelqu’un, tu dois lui faire confiance, sinon à quoi bon?», dit Sam «Ace» Rothstein (interprété par Robert De Niro) dans le film Casino (1995). Mais la confiance est en permanence menacée par la jalousie et la trahison, «le vrai visage d’un monde habité par le mal». De ce fait-là, la violence est omniprésente, car il faut éliminer les traîtres, les gêneurs, tous ceux qui se mettent en travers du chemin. La violence peut être aussi la tentation du «purificateur», de celui qui, à l’image de Travis, le chauffeur de taxi du film Taxi Driver (1976), veut débarrasser New York de toute sa «crasse», des voleurs, des proxénètes, des vendeurs de drogue, etc. Mais cette illusion d’atteindre la pureté par l’extermination ne peut conduire qu’à une violence encore plus grande. On voudrait se débarrasser de la corruption qui gangrène toute l’existence, mais c’est humainement impossible. Il faut écarter l’idée qu’un monde meilleur puisse être réalisé à l’aide de méthodes simples, «opératoires», où le bien et le mal seraient d’emblée aisément identifiables.

Face à l’omniprésence du mal et l’apparente impossibilité de s’en délivrer, on pourrait être tenté de désespérer. «Le vrai péché, c’est de ne plus espérer, de croire que Dieu ne vous écoutera jamais», confie Scorsese à Michael Henry Wilson (Entretiens avec Martin Scorsese, 2005). Mais le pardon reste toujours possible si la compassion l’emporte sur le jugement. La demande de pardon est le premier pas sur le chemin du salut. C’est là qu’intervient la figure du Christ, implicitement présente dans de nombreux films et plus explicitement encore dans son film controversé, La dernière tentation du Christ (1988). Déjà à cette époque, et encore davantage maintenant comme il le dit dans un entretien récent, le Jésus de Scorsese est celui qui se rend présent à tous, qui partage ses repas avec des percepteurs véreux, des prostituées, «avec la lie de la société». Il ferait de même avec tous leurs semblables contemporains qu’il pourrait croiser dans les rues de New York. Jésus est celui qui nous invite «à nous effacer devant les autres, ou à essayer de le faire». Il fait preuve de compassion, même à l’égard des plus réprouvés. Il se fait proche de tous. L’environnement très dur de son enfance avait rendu Scorsese particulièrement sensible non seulement aux plus faibles, à ceux qui ne savent pas se défendre contre les «caïds» de la rue, mais aussi à ceux que rejette la société, aux laissés pour compte, à ceux que l’on considère comme des rebuts, à l’image de Kichijiro, le Japonais apostat qui sert de guides aux Pères Rodrigues et Garupe. Il était sensible aussi à ceux qui les aident parce qu’ils les respectent, à l’instar du prêtre de son quartier qui avait marqué ses jeunes années. Ce respect doit l’emporter sur tout jugement.

Dans Silence, le Père Rodrigues s’interroge: «Qu’ai-je fait pour le Christ? Que fais-je pour le Christ? Que ferai-je pour le Christ?» Ces questions sont celles que saint Ignace demande au retraitant de se poser au cours des Exercices spirituels. Elles ne peuvent être séparées d'autres questions semblables: «Qu’ai-je fait pour les autres?» et, tout particulièrement, pour les plus lointains, les plus rejetés. Le souci d’autrui est l’un des fils conducteurs du film, que ce soit le sort des paysans pauvres, de ceux que l’on torture ou de l’apostat Kichijiro.

L’apparent silence de Dieu se remplit alors d’une multitude de gestes et d’attitudes humaines. Nous voudrions entendre une parole claire qui fasse connaître le bien et le mal. Ce sont des gestes de pardon qui rétabliront la confiance et réaliseront le bien.

François Euvé,
rédacteur en chef de la revue Études


Entretien entre Martin Scorsese et le Père James Martin d’America magazine qui fut, en quelque sorte, le "conseiller spirituel" de Scorsese dans la réalisation du film Silence.

Exclusive: Martin Scorsese discusses his faith, his struggles, and Silence. America Magazine - The Jesuit Review - YouTube
Ci-dessous, la traduction de cet entretien réalisée par François Euvé, rédacteur en chef de la revue jésuite française Études:

James Martin: Quand avez-vous découvert le roman Silence?
Martin Scorsese: C’est une longue histoire. Deux ou trois ans après avoir quitté le petit séminaire , je me suis retrouvé au lycée Cardinal Hayes de New York. A cette époque, autour de 1960, la possibilité de faire des films devenait effective. Toute l’industrie cinématographique était en train de changer. Vous pouviez enfin faire du cinéma indépendant sur la Côte Est, ce qui n’était pas le cas auparavant. En 1960, je me suis retrouvé au Washington Square College -qui dépend de l’Université de New York- et c’est à partir de ce moment que ma passion a trouvé son expression dans le cinéma. Mean Streets (1973) a déjà un contenu religieux très fort non seulement dans son expression cinématographique mais aussi dans son principe. C’est le cas, dans une certaine mesure, de Taxi Driver (1976) et certainement de Raging Bull (1980), même si, à l’époque, je n’en étais pas conscient.

C’est précisément à ce moment que je me suis intéressé au livre de Nikos Kazantzakis, La dernière tentation du Christ. Je voulais en faire un film. Quand il fut terminé, en 1988, au moment où il allait sortir, il provoqua une terrible controverse. Nous avons dû présenter le film à différents groupes religieux pour montrer ce qu’il était en fait, plutôt que de discuter à son sujet avec des gens qui ne l’avaient pas vu. L’un de ceux qui assistèrent à la projection était l’archevêque épiscopalien de New York, Paul Moore. Il participa à une petite réunion qui s’en suivit à l’occasion d’un diner. Il avait senti que le film était, selon son expression, «christologiquement correct». Il ajouta qu’il allait m’envoyer un livre. Il m’a décrit quelques-uns des récits qu’il contenait. Il m’a présenté la confrontation entre les protagonistes, les «choix», les débats autour des concepts de foi et d’apostasie. Quelques jours après, je recevais le livre en question (Silence). Ce n’est que l’année suivante que j’ai commencé à le lire.

À ce moment, je réalisais Les affranchis (Goodfellas). Et j’avais promis au grand réalisateur japonais Akira Kurosawa d’être dans un film qu’il réalisait, Rêves. Il voulait que je joue le personnage de van Gogh. Il se trouve que j’avais quinze jours de retard pour la réalisation des Affranchis. Le studio était furieux. Nous nous hâtions de terminer, tandis que Kurosawa m’attendait au Japon. Il avait 82 ans à l’époque. Il venait d’achever l’essentiel des prises de vue du film et il ne manquait que la scène où je devais jouer. Il m’attendait donc. Deux jours après le tournage, nous nous sommes envolés pour Tokyo et puis pour Hokkaido. C’est pendant mon séjour dans cette ville que j’ai commencé à lire le livre. De fait, je l’ai terminé dans le train rapide qui relie Tokyo à Kyoto.

Vous avez donc lu Silence au Japon en 1989?
Entre août et septembre 1989. C’est à ce moment que je me suis dit que cela pourrait faire un film surprenant. Mais je n’avais pas encore d’idée claire sur la manière de le réaliser, de le mettre en scène, parce que je n’en percevais pas le cœur. En d’autres termes, je n’étais pas capable de l’interpréter vraiment. Je pense que j’avais besoin de temps avant de comprendre comment m’y prendre. J’ai essayé tout de même d’écrire un scénario immédiatement, en 1990. De ce fait-là, Jay Cox et moi avons pu, l’année suivante, obtenir les droits d’exploitation. Nous avions écrit la moitié du scénario, mais je ne comprenanis toujours pas ce que j’étais en train de faire. Je ne le savais vraiment pas.

Je l’ai donc mis de côté, et j'ai tourné d’autres films, comme Le temps de l’innocence (1993). Je devais aussi un film à la firme Universal. J’ai ainsi réalisé Casino (1995). Je me suis ensuite attaqué à Kundun (1997), qui a aussi été une sorte d’entraînement. Pendant toute cette période, je revenais constamment au livre. Ce qui est également important de comprendre, c’est que durant toutes ces années -1989, 1990, et jusqu’à 2015, au moment où nous avons pu commencer effectivement le tournage- une masse de problèmes légaux ont surgi. C’était une sorte de nœud gordien juridique, une pagaille inextricable. Plusieurs personnes concernées se sont retrouvées en prison. La difficulté ne venait pas tant du livre Silence que de problèmes administratifs. En fin de compte, beaucoup de gens s’y sont investis.

Il a ainsi fallu de nombreuses années pour comprendre et se sentir à l’aise avec la manière de visualiser l’ensemble. En particulier, avec la manière de se rapporter aux dernières scènes du film, pas seulement la confrontation finale (entre Ferreira et Rodrigues), mais l’épilogue.

Vous avez dit que cela vous a pris du temps pour comprendre le «cœur» du livre. Comment le décririez-vous?
C’est le combat pour l’essence même de la foi, en la dépouillant de tout ce qui l’entoure.

Le moyen que l’on prend pour aller vers la foi peut être d’une grande aide. Et c’est là que l’Église et tout ce qu’elle implique -l’institution ecclésiale, les sacrements- peut être d’une grande utilité. Mais, en fin de compte, c’est vous seul qui êtes impliqué. Vous avez à trouver en vous ce cheminement intérieur. Vous devez trouver une relation à Jésus pour vous-même, parce qu’en fin de compte, c’est lui que vous rencontrez.

À la fin, le Père Rodrigues est très libre.
Il l’est. Mais, dans mon esprit, cela ne nie pas le choix que font certains de vivre leur vie en accord avec les règles d’une institution, par exemple celles de l’Église catholique, quelle que soit la manière selon laquelle ils conduisent leur vie en fonction de leurs croyances. En fin de compte, ce choix, personne ne peut le faire à votre place. C’est à vous de le faire. C’est ça le problème!

L’appel est constant, et il est présent dans ceux qui vous entourent. Il résonne à travers ceux qui sont les plus proches de vous. C’est ainsi que les choses se passent. Un beau jour, vous recevez une claque dans la figure et vous vous dites: réveille-toi!

Sans révéler la fin du film, on peut dire que le choc provient de ce que le personnage principal découvre que ce qu’il s’apprête à faire, ou ce qu’il fait, s’oppose à ce que l’ensemble de la culture chrétienne en Europe considèrerait probablement comme licite.
C’est tout à fait juste. C’est ce qui est si convaincant lorsqu’on raconte cette histoire. Comment pouvez-vous soutenir une telle position? Comment pouvez-vous défendre ce choix, cette décision? Puis vous vous dites: mettons-nous à cette place. Pensons à la faiblesse de l’esprit humain, à la faiblesse de l’humanité. Cela, je l’ai vu. Je l’ai éprouvé tout au long de ces années. Je l’ai expérimenté avec des personnes qui répètent les mêmes erreurs tout au long de leur vie. Il n’y a que quelques personnes auprès d’elles qui sont prêtes à les aider ou à les accompagner. C’est un test, une épreuve. Le problème est semblable à la situation du film Mean Streets, lorsque le personnage de Charlie choisit sa propre pénitence. Ça n’est pas possible. Vous ne pouvez pas choisir vous-même votre pénitence.

Souvent, c’est Dieu qui vous donne de vivre cela, ou c’est la vie qui vous le donne...
En effet. Au moment où vous vous y attendez le moins. C’est vraiment agaçant. Et vous vous dites: non, de fait, c’est comme ça.

Tout à fait d’accord. Un jour, j’ai dit à mon directeur spirituel: Ce n’est pas la croix que j’aurais choisie. Il m’a répondu: Eh bien, si c’est cette croix que tu choisis, on peut dire que ce n’est pas la croix.
Bien sûr, parce que pour vous c’est agréable! C’est ce qui m’a fasciné à propos de la décision que prend Rodrigues. Ce qu’il fait est très clair. Pourtant, il l’a en lui seul. C’est là, dans son cœur. Et c’est là, dans le livre. Je le sais.

Vous avez pu travailler sur le livre d’Endo et maintenant vous en voyez le résultat cinématographique. Que représente pour vous cette démarche sur le plan spirituel?
C’est un pèlerinage. Nous sommes en chemin, et ce chemin n’est pas près de prendre fin. Pendant quelque temps, j’ai pensé qu’il se terminerait un jour, mais une fois engagé, j’ai pris conscience que non. Même dans la salle de montage, le travail n’est pas terminé. Il ne le sera jamais.

Cela semble facile de se mettre en route en choisissant son pèlerinage, mais cela n’est jamais facile. Ce ne fut pas facile de réaliser le film. On a dû faire beaucoup de sacrifices. Dans un sens, certaines des choses qui me sont arrivées personnellement n’ont pas pu être résolues, et ainsi de nombreux sacrifices ont dû être faits pour achever le film. Savoir si c’est ou non un bon film, cela dépend d’autres personnes que moi. La spiritualité m’a apporté un certain secours. C’est quelque chose avec lequel je voudrais que mes enfants se sentent à l’aise à l’avenir.

La spiritualité chrétienne en général?
Oui.

Que voulez-vous dire quand vous dites que le film n’est pas encore terminé?
Il y a certaines parties du livre que j’aurais aimé pouvoir tourner, mais nous avons choisi de ne pas le faire; des choses que j’aurais aimé réaliser, mais sous une autre forme. La littérature est très différente de l’image, qu’elle soit fixe ou mobile. Aurais-je pu faire cela presque page par page? C’est comme d’essayer d’atteindre le point d’où vous enlevez des éléments au lieu de les rajouter, les forcer à entrer dedans. Heureusement que les choses qui sont à l’intérieur entrent en résonance. Mais comment cela résonne-t-il? J’aimerais faire un film simplement sur l’une de ces vibrations, pour ainsi dire. C’est pourquoi je ne tiens pas à le terminer. En outre, cela a représenté plus de travail que ce qui était prévu. Je peux dire cela maintenant, mais le temps est venu de mettre le point final. Et c’est le bon moment pour le laisser sortir et pour que les gens le voient. Ce sera bien de voir comment il est accueilli. Mais c’est, à la limite, quelque chose de très personnel.

Naturellement. Quand vous lisez le livre, il y a des scènes dont je suis sûr qu’elles vous émeuvent beaucoup et qui vous affectent à un niveau très profond. Lorsque vous regardez le film, quel type de réactions éprouvez-vous devant ces scènes?
Il y a peu de scènes dans le film qui m’affectent. Je n’ai aucun doute là-dessus. La seule qui y parvient est celle des martyrs dans l’océan.

C’est une scène magnifique.
Sur le lieu même, vous pouviez le ressentir. Au moment de tourner la scène, je vous le garantis, vous pouviez le ressentir.

Que pouviez-vous ressentir?
Vous sentiez la beauté et la spiritualité de ce que l’on essayait de mettre en œuvre. Vous pouviez le sentir à travers les acteurs, Shinya Tsukamoto, Yoshi Oida, Andrew Garfield et Adam Driver. Cela vous tordait le ventre. C’était triste et beau à la fois. Ces grottes étaient magnifiques. Lorsque nous sommes venus sur place simplement pour repérer les lieux, il y avait une femme en méditation. C’est un lieu particulier. Nous avons passé de longs moments dans cet endroit. Cela nous soutenait spirituellement, d’une étrange façon. C’était très touchant. Et quand je le revois dans le film, oui, je retrouve quelque chose de ces sentiments.

À votre avis, qu’est-ce qu’une personne incroyante peut retirer du film?
Nous savons que beaucoup de gens vont être troublés. Je pense plutôt à ceux qui n’ont pas la foi. Le problème est celui de la certitude, particulièrement dans le monde moderne. À n’importe quelle époque, j’imagine, au moins depuis la révolution industrielle, du fait de la technologie, vous deviez penser que c’est le mieux qui puisse être fait. Autrement dit, que ce monde est le meilleur de tous les mondes possibles. Nous sommes tellement perfectionnés. Et peut-être ne le sommes-nous pas...

Du fait de l’influence de la technologie et de la possibilité d’expliquer la spiritualité par la chimie du cerveau, je pense que plusieurs personnes seront extrêmement hostiles au film. Au moins, elles souligneront peut-être les aspects pour ainsi dire négatifs de la «mission». Pourtant, il y a eu un grand nombre de films et de livres sur l’histoire des missionnaires, depuis Aguirre, la colère de Dieu, le film réalisé par Werner Herzog (1972). En tout cas, cela va au-delà de ces querelles. Cela va jusqu’à l’essence même de ce qu’apportaient les missionnaires.

Selon moi, le spectateur peut vraiment rejoindre le Père Rodrigues. Cela, il l’expérimente avec lui. Il souffre avec lui. C’est donc moins un portrait du missionnaire vu de l’extérieur que ressenti à partir de l’intérieur.
Quand vous demandez pourquoi cela m’a pris tant de temps pour être capable de tenter de porter ce livre à l’écran, c’est bien de cela qu’il s’agit: de ce mouvement de l’intérieur vers l’extérieur. Ce n’était pas une affaire évidente. C’était vraiment quelque chose de plus profond. On me questionnait récemment encore sur La dernière tentation du Christ en me demandant: «Pensez-vous que votre dernier film en est un rejeton?» J’ai répondu: «Non. La dernière tentation représentait le point où j’en étais à l’époque de ma recherche. Il s’est arrêté dans une direction. Silence a pris une autre direction. Il est allé plus en profondeur.» Après le premier film, j’ai pris conscience qu’il me fallait aller plus en profondeur. Cela ne devait pas être facile. Je ne suis pas en train de dire que je sois allé plus en profondeur. Simplement que je devais essayer.

C’est intéressant. En disant «plus en profondeur», voulez-vous parler d’un plus grand dépouillement?
En effet. Mais aussi de comprendre effectivement ce qu’est la compassion.

Parce qu’à la fin, cela concerne la relation entre Rodrigues et Jésus?
Oui.

Dans votre enfance, vous étiez fasciné par les missionnaires. Puis vous êtes entré en contact avec ce livre qui parle de missionnaires. Vous avez projeté de faire ce film pendant des années et des années. Et maintenant, vous avez enfin réalisé ce beau projet. Dans quelle mesure le fait de faire ce film a-t-il influencé votre vie de foi ou votre spiritualité?
Je pense que cela m’a obligé à regarder la foi de plus près. C’est facile à dire. Mais c’est le fait de contempler cela et d’accepter que si je suis arrivé à un certain point, c’est surtout parce que ma vie peut être en train de se terminer. Il y a aussi des gens qui m’entourent et qui sont très proches de moi. Je découvre que, comme cette histoire, ils semblent éclairer pour moi ce que signifie la vie. Ils le font effectivement, mais pas intentionnellement. En un certain sens, c’est comme un cadeau.

Puis-je vivre à la hauteur de cela? Je n’en sais rien. Honnêtement, je ne le pense pas. Mais ce que l’on doit faire, c’est de continuer d’essayer. Simplement continuer d’essayer. Voilà tout.

Ce texte a paru dans America magazine, 19-26 décembre 2016, pp. 16-20.
et dans la revue Études de mars 2017

Le silence et la compassion

Le film Silence de Martin Scorsese marque une étape significative sur un parcours de production cinématographique qui représente pour son auteur une quête existentielle, voire spirituelle. Dans un entretien avec le père James Martin, le réalisateur expose le projet qu’il a voulu réaliser dans le film.

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