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mardi, 11 décembre 2018 16:17

Un évangile féministe

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marie madeleineMarie Madeleine © Universal Pictures InternationalLe film Marie Madeleine est passé étonnamment inaperçu. Il a pourtant osé présenter cette femme non comme une séductrice devenue ascète, ou comme une amante secrète de Jésus, mais comme une apôtre de l’Évangile... comme l’ont déjà fait dans leurs écrits tant d’exégètes, féministes ou non. Derrière l’enjeu d’un meilleur accès des femmes aux responsabilités sociales et religieuses, transparaît celui, décisif, de la transition écologique, dans un monde et des Églises épuisés par le capitalisme et son grand-père... le patriarcat.

En quoi notre lecture des évangiles, ces vieux textes grecs, peut-elle encore changer quelque chose à la face du monde, ou même à la face de l’Église aujourd’hui? Je prétends que le film Marie Madeleine, sorti cette année sur les écrans, en «inventant» beaucoup de l’histoire possible de Jésus, sans en contredire l’esprit tel qu’il apparaît dans les textes, a de quoi renouveler de manière décisive nos façons de comprendre le christianisme et son rôle dans la société.

Une re-lecture féministe des évangiles

On pourrait dire, pour faire simple, que ce film de Garth Davis offre une re-lecture féministe des évangiles. Pas tant parce qu’il montre que Jésus a eu des femmes parmi ses disciples: ça, les évangiles le disent textuellement (Luc 8,2-3 notamment). Pas tant parce qu’il suppose un statut d’apôtre, de témoin actif de Jésus, à l’une d’elles au moins: une lecture attentive de saint Jean sur Marie de Magdala (Jean 20,1-18) a permis depuis longtemps de le conclure. Pas tant non plus parce qu’il donnerait une image flatteuse des femmes et du rapport de Jésus avec elles: tout-e féministe sait qu’on a toujours justifié un inégal partage des fonctions sociales et ecclésiales avec ce genre de rhétorique du «génie féminin» qui suppose une différence de nature entre hommes et femmes.

Non: ce film est une relecture féministe, profonde et intelligente, parce qu’il montre des femmes susceptibles de mieux percevoir le sens spirituel paradoxal de la Bonne Nouvelle qu’incarne Jésus. Cela non en vertu d’un sixième sens qui les rendrait différentes, mais grâce à une disposition à entendre de l’Autre, de l’inouï. Une disposition développée grâce à une vie ancrée dans l’expérience quotidienne, notamment celle du corps et des rythmes de la nature. Une écoute sans jugement préconçu et une sagesse de l’expérience plus que des livres, que les hommes en revanche ont si souvent méprisées, négligées, sous-développées, ayant accaparé le pouvoir politique, intellectuel et religieux dans toutes les sociétés.

Faut-il un Messie pour cela?

Celui du film n’est pas tendre comme un agneau. Il est même plutôt rugueux, comme ces textes des évangiles que l’on aime souvent moins lire. Il n’est pas venu pour faire plaisir, mais pour libérer, ce qui passe par la confrontation de chacun-e à la vérité de sa vie.

Ce Messie sauve aussi parce qu’au lieu d’enseigner du haut d’une chaire, il montre un chemin de vie et de liberté pour chacun-e, en se montrant lui-même capable d’apprendre de tous et toutes, dans sa chair, «divinement» ouvert aux autres. Quand ce «guérisseur» est appelé vers Marie (de Magdala), que père et frère ont failli noyer en voulant l’exorciser de son désir de spiritualité et de son refus d’un mariage arrangé, il ne fait pas de tour de passe-passe. Il interroge la seule intéressée sur ce qu’elle craint en elle: «mes désirs, mes pensées», dit-elle, comme quelqu’un à qui on a tant reproché d’être elle-même, qu’elle se l’interdit.

Quand elle quitte le foyer familial pour suivre ce groupe de va-nu-pieds spirituels itinérants, Jésus, qui a grandi dans la même culture patriarcale, n’a pas prévu cette éventualité. Il l’accueille toutefois, sentant peut-être qu’une femme dans son groupe lui permettra de rejoindre ces femmes en noir, lavant le linge, qui ont peur de l’approcher et que la violence des hommes a rendues amères et résignées.

Il demande à Marie: «Que dois-je leur prêcher?» Elle répond en bonne proto-féministe: «Sommes-nous si différentes des hommes que tu doives nous enseigner autre chose qu’à eux?» Elles aussi, il écoutera leur peine, elles aussi il les appellera à en être libérées par le chemin exigeant du pardon, sans minimiser la violence subie, mais pour les aider à creuser plus profond avec lui dans le cœur des violents. En se laissant déplacer par chaque rencontre, ce Jésus si humain montre à chacun-e que se laisser déplacer est une manière d’entendre en tout événement de la vie une Parole de Dieu.

L’Évangile intérieur à chacun-e

Le film prend certes le risque de faire un portrait idéalisé de Marie (de Magdala). Les apôtres mâles paraissent plutôt ploucs à côté d’elle: ils rêvent de convertir les foules, de renverser le régime romain, d’atterrir au ciel lors de l’irruption du Royaume promis parmi leurs regrettés défunts (un Judas dont le mobile de trahison devient compréhensible: son espoir déçu.) Ils sont surtout marqués par les attentes de leur culture, de leur société, comme les apôtres de l’évangile de Marc que Jésus engueule souvent pour leur incompréhension et leur manque de foi.marie madeleine film sur Jesus Christ avec Joaquin PhoenixAvec Joaquin Phoenix © Universal Pictures International

Marie n’est pas une disciple idéale, dans le sens d’une bonne élève je-sais-tout. Au contraire elle écoute, se laisse surprendre, séduire par la proposition d’une autre manière de vivre, d’autres priorités. Elle ne craint pas d’agacer Pierre en retardant leur marche commune pour soulager des mourants, tâche inutile s’il en est, dont l’apôtre bourru aura l’humble intelligence de comprendre par la suite le sens évangélique. Elle ne craint pas d’ouvrir la bouche pour dire que ce Royaume, que chacun s’apprête à reconstruire à sa sauce, est une réalité intérieure à chacun-e. Il s’agit surtout de l’accueillir humblement: une paix offerte qui, propagée, renverse lentement mais sûrement plus de barrières que bien des révolutions, comme le «grain de moutarde» semé par une main de femme, sage et pleine d'espérance.

En cela, cette Marie est moins une porte-parole des manuels de développement personnel, qu’une bonne vulgarisatrice de ce que lisent dans l’Évangile et la tradition chrétienne, depuis 60 ans, les théologien-nes les plus confiant-e-s en l'humanité et en l'incarnation.

Chacun-e son style

Ces apôtres des deux sexes partagent les mêmes missions et services. Chacun-e dans son style. Marie annonce Jésus en chuchotant aux oreilles plus qu’en hélant comme certains apôtres, elle baptise en souriant plus qu’en sermonnant, en touchant les corps avec attention et respect. Non parce que sa nature de femme la cantonnerait dans une douceur mièvre, mais parce que son expérience de femme l’a ouvert à d’autres valeurs, plus paradoxales que celles valorisées dans les cercles de pouvoir dont on l’a exclue, comme la vraie douceur, qui est une force capable de se contenir et de s’ajuster.

Quand Jésus rencontre et soulage, il le fait aussi avec toute sa personne incarnée. Il se couche auprès de Lazare mort, comme Marie, appréciée au début du film pour son don d’accoucheuse, le fait à côté des futures mères pour leur donner une foi concrète, qui passe par la confiance en une personne auprès de soi. Accompagner dans la foi, n’est-ce pas accoucher quelqu’un à lui-même, «avec tact et à tâtons» comme on cherche Dieu? De qui des ministres du Christ peuvent-ils l’apprendre mieux que de leurs mères et de leurs (con)sœurs?

Une graine qui pousse patiemment

Le film ne finit pas autrement que ce qu’on connaît: la mort sur la croix reste scandaleuse. L’Église ne commence pas autrement non plus: la parole et l’agir des femmes, voulus par Jésus, seront réprimés. Mais Marie, «apôtre des apôtres», comme l’ont reconnu tant de théologien-nes dès les premiers siècles, a pu accéder la première à cette nouvelle de la Résurrection grâce à son amour ouvert, prêt à retrouver Jésus autrement qu’elle l’attendait; elle en diffusera donc la nouvelle, même rabrouée...MarieRooney Mara © Universal Pictures International

Cette Résurrection, capable de transformer les cœurs, prend alors une couleur si actuelle! Le film s’achève sur les mots de la parabole de la graine qui pousse patiemment, sur les images des nombreuses femmes à la suite de Marie de Magdala qui, même dans le silence et les marges des institutions, animeront souterrainement une vérité qui attendra son heure pour resurgir. Le défi de Jésus lancé au pouvoir masculin multiséculaire et sa volonté de concevoir une société où hommes et femmes partagent les mêmes rôles font partie de cette vérité...

Un film important

Ce film est important, parce qu’il montre de quel enrichissement une institution se prive en ne destinant ses postes à responsabilité qu’à une moitié du genre humain, a fortiori une institution aussi ambitieuse que l’Église catholique, quant à l’exploration de la vérité et au progrès de la justice.

Ce film est important, parce qu’il montre que l’accès des femmes -au même titre que les hommes- aux responsabilités ecclésiales et politiques est une question de justice, mais aussi de fidélité à l’Évangile et de survie, pour une institution toujours moins crédible dans nos sociétés.

Vers une conversion écologique en profondeur, inspirée par les femmes

Il montre encore que cette évolution est prioritaire au vu de la large perspective de la «transition écologique» dont dépend la survie de tou(s)-tes les vivant-es. Car l’épuisement des sociétés consuméristes et productivistes, comme celui des ressources naturelles, la destruction accélérée de la biodiversité, comme la pollution des eaux, des sols, de l’air et des corps, trouvent leur cause dans les comportements individualistes et la pensée dualiste. Une pensée qui oppose corps et âme, nature et humanité, homme et femme, et qui a été valorisée pendant des siècles par des hommes qui n’ont pas partagé le pouvoir avec leurs sœurs.

La réaction à ces problèmes immenses trouve sa racine dans les cœurs, dans des aptitudes de solidarité, de patience, de douceur comme de courage, de renoncement aussi, dans l’espérance d’une vie qui refleurira même à travers des morts, dans la foi qu’un grain de blé planté en terre, qui ne change rien à la face du monde, surtout quand tant d’autres ne plantent pas encore le leur, fera un jour pousser quelque chose de grand. Pour d’autres, donc pour soi-même.

Cette solidarité, cette espérance et cet altruisme, beaucoup de femmes longtemps écartées des micros et des responsabilités les ont mieux cultivées et peuvent mieux les enseigner à toutes et tous aujourd’hui; si on leur laisse la place.

Pour approfondir la problématique de la place des femmes dans l’Église, vous pouvez commander notre numéro 689 et son dossier Église, nom féminin, avec notamment l'article L’Évangile de Marie, de Jean-Yves Leloup.
À lire aussi dans choisir n° 688 la critique plus mitigée du film Marie Madeleine par Patrick Bittar.

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