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mercredi, 21 novembre 2018 11:31

Lazzaro Felice, d’Alice Rohrwacher

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LAZZAROAlice Rohrwacher signe ici, à contre-courant, un film audacieux, délicat, inspiré de la figure de saint François d’Assise, et de sus fort bien interprété. Cofinancé par la Confédération helvétique et la RSI, coproduit par Martin Scorsese, Lazzaro Felice a obtenu (ex-æquo) le Prix du scénario au dernier festival de Cannes. Une palme méritée.

Une communauté paysanne en Italie cultive le tabac pour le compte d’une marquise qui se rend chaque été dans sa grande propriété, l’Inviolata. Dans ce hameau coupé du monde, le temps semble s’être arrêté à l’époque féodale: les paysans sont persuadés d’appartenir corps et biens à la propriétaire des lieux, et leurs conditions de vie et de travail relèvent du servage. Maltraités, exploités, ils abusent à leur tour de la bonté exceptionnelle de Lazzaro, un jeune homme doux, serviable et équanime, considéré comme le bâtard et l’idiot du village.

Un été, Lazzaro se lie d’amitié avec Tancredi, le fils de la marquise, un paumé manipulateur en rébellion contre sa mère. Le jour où les carabiniers encerclent la ferme, Lazzaro tombe d’une falaise. Lorsqu’il se relève miraculeusement indemne une dizaine d’années plus tard, le temps écoulé semble n’avoir eu aucun effet sur lui. Le hameau est désert, la propriété abandonnée. Lazzaro va retrouver ses proches vieillis, réduits à survivre de rapines, dans un taudis près d’une voie de chemin de fer, à la périphérie d’une grande ville.

Inspiré d’un fait divers qui a marqué l’Italie dans les années 80 (une marquise qui n’avait pas informé ses paysans que le métayage était aboli!), Lazzaro Felice (Heureux comme Lazzaro) est le troisième long-métrage de la réalisatrice italienne Alice Rohrwacher. Je n’ai malheureusement pas encore vu son film précédent, Les Merveilles (2014), une chronique d’une famille italienne en Ombrie, dont on m’a dit grand bien.

Dans ce dernier film, étranger à la mode, presque anachronique, j’ai beaucoup aimé l’utilisation de la pellicule (du Super-16), la forme du conte (localisation et temporalité peu déterminées), le style naturaliste (avec de belles lumières naturelles), l’univers rural, et enfin la figure de l’idiot, dont la mise en valeur a toujours été -et aujourd’hui plus que jamais- un choix pertinent pour rappeler des vérités fondamentales.lazzaro

La figure du simple

Adriano Tardiolo joue avec sobriété Lazzaro, personnage pacifique, taciturne et quelque peu hagard. Dans cette communauté de crétins consanguins, il est toujours disponible pour rendre service, et tout le monde en profite sans vergogne. Il est seul, à part, le dernier de la chaîne des exploités. N’est-ce pas souvent parmi les êtres humbles et méprisés que Dieu choisit ceux qu’Il appelle à être nos prophètes, nos voyants, nos guides?

Ceci dit, Lazzaro est doux comme un agneau et bon comme le pain, mais ça ne va pas plus loin: au-delà de ces qualités innées, il semble n’avoir aucune connaissance consciente du Christ. Il faut dire qu’il baigne dans un environnement dont la religiosité relève plus de la coutume et des superstitions que de la foi chrétienne. Pourtant la source d’inspiration affichée de la réalisatrice est la figure de saint François d’Assise. Pendant les séquences qui encadrent le miracle, le fioretto de la conversion du féroce loup de Gubbio est raconté en voix off par Antonia, une jeune fille de la communauté (jouée, enfant, par la très gracieuse Agnese Gaziani, et adulte, par la sœur de la réalisatrice, Alba Rohrwacher).

Les références néo-testamentaires sont rares (la résurrection de Lazare évidemment) et peu soulignées. L’une d’elle a inspiré une des scènes qui m’a le plus touché: quand Antonia, devenue adulte, revoit Lazzaro ressuscité, elle est la première à le reconnaître lorsqu’il l’appelle par son prénom, comme Marie-Madeleine et le Christ lors du matin de Pâques devant le tombeau vide.

Une petite fleur

Pour les références cinématographiques, à part les chefs-d’œuvre de Roberto Rosselini (Les onze fioretti de François d’Assise, 1950) et d’Ermanno Olmi (L’arbre aux sabots, 1978), on pense aux films du réalisateur finlandais Aki Kaurimäski, pour leur approche humaine des déshérités du capitalisme.

Même s’il souffre de quelques longueurs (il dure 2h10) et d’une fin ratée, je ne peux qu’encourager à aller voir ce film qui apparaît dans la production actuelle comme une petite fleur (fioretto) éclose dans une décharge polluée. La démarche d’Alice Rohrwacher est courageuse, son pari était risqué et le résultat est beau et fragile.

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