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mardi, 01 février 2022 10:31

Une série inspirée par l'Evangile

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Jonathan Roumie (Jésus) et Denis Apergis dans "The Chosen" (2017)Les 20 et 27 décembre 2021, les huit premiers épisodes de la série The Chosen (l’Élu) ont été diffusés en français sur C8, une chaîne du groupe Canal +. Cette série américaine sortie en 2017 a pour ambition de raconter la vie de Jésus à partir du regard de ses proches. Elle a la particularité d’être produite grâce au financement participatif et d’offrir sa première saison en libre accès sur internet.
La première saison débarque ce 2 février sur les écrans de Suisse romande. Elle sera intégralement projeté à Vevey, Aigle et Orbe, à raison de deux épisodes par soirée et des discussions après certaines projections.

Il y a quelques mois, j’avais visionné une vidéo datant d’août 2020 où Dallas Jenkins, le créateur de la série, en racontait la genèse et j’avais été très touché par son témoignage. Alors que son premier long-métrage réalisé à Hollywood avait été un flop commercial en 2017, au point de compromettre sérieusement ses espoirs de carrière, le réalisateur reçut un jour un message d’un inconnu sur Facebook: «Souviens-toi: ta mission n’est pas de nourrir 5000 personnes mais seulement de fournir le pain et le poisson.»

Pour donner envie de lire l’Évangile

Dans ce conseil inspiré de l’épisode évangélique du miracle de la multiplication des pains, Jenkins vit un signe de Dieu l’encourageant à poursuivre dans sa voie sans se préoccuper outre mesure du succès de ses films. Il réalisa alors, pour une projection dans une église, un court-métrage sur la Nativité qui devint l’épisode pilote de The Chosen. Depuis, traduits en 50 langues, les épisodes de la série ont été vus plus de 300 millions de fois, toute plateformes confondues.

The Chosen (2017)Techniquement bien réalisée, surtout si on considère la modestie de son budget (1), The Chosen nous plonge dans la vie des contemporains du Christ. On ne peut a priori que souhaiter qu’une série inspirée des évangiles ait un grand succès public et que ce projet atteigne l’objectif fixé par ses créateurs évangéliques, à savoir «conduire les spectateurs vers les Écritures à travers le spectacle et en les divertissant (…) Nous essayons simplement de donner un aperçu de ce qu’aurait pu être la vie de Jésus et de ses disciples, d'une manière très humaine et accessible.»(2) Et dans un entretien au Christian Post en juin dernier, Dallas Jenkins ajoutait: «La bonne nouvelle, c’est que les gens qui regardent l’émission ne disent pas: «J’ai vu l’émission, je n’ai pas besoin de lire la Bible». Ils disent: «Plus que jamais, je veux lire la Bible.»

Des personnages (trop) imaginés

Mais quand dans le même article Derral Eves, le producteur exécutif, déclare que l’objectif de la série est «qu’un milliard de personnes découvrent un Jésus authentique», on peut émettre quelques doutes sur cette qualité d’authenticité revendiquée. Car même si la production met en avant la révision du scénario par une équipe composée d’un rabbin juif messianique, d’un prêtre catholique et d’un pasteur évangélique pour garantir l’exactitude biblique des personnages, force est de constater que les intrigues sont largement issues de l’imagination des auteurs. Et s’il y a bien une histoire où la réalité dépassera toujours toute fiction humaine, c’est bien celle du Sauveur de l’humanité. En l’occurrence, les inventions scénaristiques dans The Chosen ne me semblent pas toujours à la hauteur du sérieux et de la densité des Évangiles: les enjeux fictionnels sont souvent minimes, et conséquemment le jeu des comédiens relatif aux enjeux réels -trop vite expédiés- semblent parfois plaqués. L’ensemble manque de puissance et de profondeur et en ce qui concerne les intrigues, ça rame, pour filer la métaphore halieutique, largement utilisée par Jenkins.

Brandon  Potter et Paras Pattel dans "The Chosen" (2017)Deux comédiens s’en sortent toutefois particulièrement bien: Brandon Potter, qui incarne le chef romain Quintus, et Nick Shakoour, qui joue Zébédée. Mais ils n’ont que des rôles secondaires. Paras Patel campe un saint Matthieu bizarrement nerd (3) et efféminé. Et Simon (Pierre) est un personnage jeune, fougueux, «populaire» (!) et un peu filou, prêt à dénoncer aux Romains les Juifs qui pêchent clandestinement les nuits de sabbat pour échapper à l’imposition. On est loin du roc de confiance, de droiture et de simplicité du disciple des évangiles, le plus âgé des apôtres après Barthélémy. «Où est ta foi?» lui demande à juste titre sa femme, appelée Eden (?), avec qui il a des problèmes de couple. «La foi ne va pas me donner plus de poissons», répond-il. Et la nuit de la pêche miraculeuse, avant l’intervention du Christ, alors qu’il range les filets vides, il repousse l’enthousiasme de son frère André: «S’il te plaît, pas un mot de plus sur ton fameux Agneau. On n’a pas besoin d’un agneau, on a besoin de poissons.»

De fait, tout est un peu à l’avenant dans le traitement des personnages. «Merci d’être venu, Zébédée», dit ainsi Simon en entrant dans une taverne. «Les garçons n’ont pas eu à me forcer, quand il s’agit de boire un coup», répond le pêcheur. L’épisode 2 qui introduit le personnage de Marie-Madeleine -étrangement libérée de ses démons avant même le démarrage de la vie publique de Jésus- nous la présente avec superficialité: ne sachant plus comment préparer le sabbat, elle suit les conseils pratiques de pratiquantes et, on se demande pourquoi (rien ne nous y prépare), finit par inviter une aveugle, des pauvres, etc.

L’épisode 3 nous fait approcher Jésus à travers des enfants. L’idée est belle. Mais Jésus rugit et fait des bruits douteux pour les apprivoiser, s’adresse à eux d’une manière très américaine (4), et leur accorde la primeur de l’enseignement du Notre Père. Quant aux remarques des enfants, elles semblent parfois artificielles: «Tu nous dit d’être gentil, mais Rabbin Josias dit que le Messie nous mènera contre les Romains, qu’il sera un grand chef militaire.»

En août dernier, Dallas Jenkins était à Rome avec des membres de l’équipe du film et déclarait: «Jonathan et moi avons eu un moment de réflexion en voyant la tombe des restes de Philippe et Jacques. Ce fut un moment profond pour moi, juste pour me rappeler que nous dépeignons de vraies personnes.» Effectivement, on a parfois l’impression que les scénaristes l’ont oublié. Ces réserves personnelles mises à part et l’Esprit soufflant où il veut, je ne peux que souhaiter que l’engagement de la société française Saje Distribution sur cette série soit couronné de succès commercial et missionnaire.

1 Malgré le fait que c'est le plus important crowdfunding qu’il n’y ait jamais eu pour une série: plus de 10 millions de dollars versés pour chacune des saisons 1 et 2 par environ 120’000 donateurs.
2 Comme le dit le comédien Jonathan Roumie qui incarne Jésus dans un entretien à La Croix, le 20/12/2021.
3 Un nerd est, dans le domaine des stéréotypes de la culture populaire, une personne solitaire, passionnée voire obnubilée par des sujets intellectuels abscons, peu attractifs, inapplicables ou fantasmatiques, et liés aux sciences (en général symboliques, comme les mathématiques, la physique ou la logique) et aux techniques. Comparé à un geek qui est axé sur des centres d'intérêt liés à l'informatique et aux nouvelles technologies, un nerd est asocial, obsessionnel et excessivement porté sur les études et l'intellect (…) On le décrit timide, étrange et repoussant. Toute activité sportive est, pour lui, difficile. (Source: Wikipédia)

4 «You’re very special», dit-il à l’un ou à l’autre, comme s’il était important d’être «très spécial», de se «distinguer».

The Chosen-Teaser-bientôt disponible from SAJE Distribution on Vimeo.


Pour voir la série The Chosen

DVD ChosenEn français: dès la mi-janvier sur la plateforme de Saje Distribution
ou en coffret DVD sur leur boutique en ligne début février.
En VO sous-titrée: accessible dès maintenant ici.

A découvrir aussi le point de vue du jésuite Marc Rastoin sj sur la série The Chosen dans sa chronique pour KTO: «La série doit donc être vue avec discernement par les catholiques, pour qu’ils puissent en tirer plus de profit pour leur vie spirituelle.»

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.


Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.