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jeudi, 08 novembre 2018 08:37

René Magritte au-delà du surréalisme

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afficheMagritteAffiche de l'expo, au titre à la fois poétique et évocateur.Le MASI de Lugano, Museo d'arte della Svizzera italiana, né en 2016 de la fusion entre le Museo Cantonale d’Arte et le Museo d’Arte Lugano, présente cet automne une exposition regroupant 90 œuvres de l’artiste belge Magritte issues de musées internationaux et de collections privées. Son titre -La ligne de vie- est une reprise de celui qu’il donna lui-même à une conférence de 1938 à Anvers, l’une des rares occasions où il parla publiquement de son travail. Cette exposition retrace le parcours de l'artiste, de la constance à l’insurrection.
«Dans un tableau, déclarait René Magritte, les mots sont de la même substance que les images (…) Une image peut prendre la place d’un mot dans une proposition.» Le peintre définissait ainsi sa peinture à l’occasion d’une conférence donnée le 20 novembre 1938 au Musée royal des Beaux-arts d’Anvers.

Magritte sur la voie du surréalisme

L’exposition du MASI a le mérite d’aborder l’œuvre dans sa totalité, de sa genèse jusqu’aux travaux publicitaires le plus souvent ignorés. C’est dire que la rétrospective réserve des découvertes, la première étant l’influence exercée par le futurisme. Magritte s’y intéressa moins sans doute par empathie pour ses idées prétendument futuristes que par sa volonté de s’insurger contre les conventions esthétique, langagière ou bourgeoise. Il ne pouvait qu’être sensible à un mouvement lancé, faut-il le rappeler, par le poète Marinetti, qui porta une attention au langage dont il eut à cœur de réinventer le sens et la syntaxe.

Magritte Le chateau des Pyrenees 1962Le Château des Pyrénées, 1962 © 2018 Prolitteris, ZurichLa découverte de Giorgio de Chirico et en particulier de son Chant d’amour marque une autre rupture survenue en 1923 alors que le peintre traverse une crise esthétique. Dans sa peinture, Chirico provoquait la rencontre, en apparence absurde, entre un gant et l’Apollon du Belvédère, célèbre antique des collections du Vatican qu’il resituait sans rapport d’échelle dans un paysage urbain italianisant. Il faisait «vivre l’espace en le peuplant d’objets extraordinaires», déclarait Magritte, qui avouait dans Ligne de vie y avoir décelé la «poésie du monde». Dès 1926, il introduit à la manière de l’Italien des objets standardisés «disposés dans un ordre nouveau pour en acquérir un sens bouleversant…» et ainsi perturber «nos absurdes habitudes mentales». Il partagera dès lors la fascination de Chirico pour les objets et leur pouvoir d’évocation, ce dont témoigne dans l’exposition Les Plaisirs du poète de Chirico confronté à La traversée difficile. S’y manifeste clairement la dette du jeune artiste envers celui qui était déjà unanimement considéré comme le précurseur du surréalisme.

Les mots dans la peinture

Il n’est pas si fréquent qu’un peintre s’attache aux mots, et pas simplement dans le choix des titres. La dimension littéraire du futurisme, puis du dadaïsme et du surréalisme a pu jouer un rôle dans l’évolution de l’artiste. Dès 1919, Magritte avait tenté des incursions littéraires dans la revue Au Volant. Il était ami du dadaïste belge E.L.T. Mesens qui malmenait la littérature avec verve, invention et goût de la provocation, comme avant lui le poète Tristan Tzara initiateur du mouvement dada. Magritte adhère ensuite au surréalisme qui avait d’abord été un mouvement littéraire. L’écrivain André Breton, détenteur de plusieurs de ses toiles, en avait orchestré la naissance. Proche de celui-ci, il l’était aussi des surréalistes belges, tels Paul Nougé et Camille Goemans, dont il alimenta la première revue Distances (1928) de ses illustrations mais aussi de sa prose. On ne saurait donc être surpris de la place des mots, sorte d’agents perturbateurs comme dans la fameuse Trahison des images de 1929. «La fameuse pipe, me l’a-t-on assez reprochée! Et pourtant, pouvez-vous la bourrer ma pipe? Non, n’est-ce pas, elle n’est qu’une représentation. Donc si j’avais écrit sous mon tableau: ceci est une pipe, j’aurais menti!» Magritte a toujours traqué les apparences mensongères, invitant le spectateur à une exploration des faux-semblants. La réalité ordinaire se convertit toujours en énigme. L’homme au chapeau melon dont le visage est le plus souvent dissimulé, c’est lui. Dans Le fils de l’homme, autoportrait exécuté à la demande d’un ami collectionneur, le visage est caché par une pomme, comme il le sera plus tard dans Le grand siècle ou La grande guerre, exposé à Lugano et sujet de l'affiche. Le tableau érigeait une conviction en manifeste: une chose peut en cacher une autre.

Une peinture vacharde

Parmi les surprises qui attendent le visiteur de l’exposition, la plus grande est celle de la période vache, plus provocante que ne l’avaient été ses peintures surréalistes en leur temps. Magritte en révèle les œuvres en 1948 dans une galerie parisienne plutôt mondaine, sous la forme d’une exposition «coup de poing  qui se solda par un fiasco financier. Ses croutes dégoulinantes aux couleurs criardes suscitèrent le scandale escompté. La motivation de l’artiste? Son insurrection contre les tendances abstraites et gestuelles qui dominaient alors la scène artistique parisienne et qu’il voulait caricaturer.

La publicité, «honni soit qui mal y pense»

L’exposition lève aussi le voile sur l’activité de Magritte dans le domaine de la publicité. Pour ainsi dire jamais abordée, celle-ci a pourtant occupé l’artiste pendant près de cinquante ans, de 1918 à 1965. Son professeur à l'Académie des Beaux-Arts était affichiste. Il reste que les ambitions étaient exclusivement d’ordre économique. Dans un entretien, il révélait sans détour que les arts décoratifs et la publicité étaient ce qu’il détestait le plus. En 1929 «harcelé par le besoin et la misère financière», il renoue avec ce qu’il qualifiait de «travaux imbéciles» et crée avec son frère l’agence de publicité Dongo, du nom du héros de La Chartreuse de Parme que l’artiste admirait. La littérature s’insinuait décidément en tout, même dans les productions qu’il abhorrait. Ses affiches exposées au MASI témoignent pourtant de ses talents. Bien malgré lui, la publicité continua de le hanter, en pillant son œuvre à laquelle les publicitaires trouvaient des vertus commerciales, accrues dans les années 60 par la notoriété grandissante du peintre. On n’échappe pas à son destin.

afficheMagritteRené Magritte
La Ligne de vie
jusqu’au 6 janvier 2019
Museo d’arte della Svizzera italiana
Lugano
siège LAC Lugano Arte e Cultura
www.masilugano.ch

 

Magritte Le noctambule 1928Le Noctambule 1928 © 2018 Prolitteris, Zurich
Magritte La memoire 1948La Mémoire, 1948 © 2018 Prolitteris, ZurichMagritte La grande guerre 1964La Grande Guerre, 1964  © 2018 Prolitteris, Zurich

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