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mardi, 04 janvier 2022 09:30

La grand-messe de Nicole Eisenman

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Eisenman 445 Watchers raw KopieWebÂgée de 55 ans, Nicole Eisenman, plasticienne américaine née en France, fait l’objet d’une véritable rétrospective, volontiers dérangeante par les questions sociales qu’elle soulève avec une infatigable détermination. C’est aussi dans une confrontation assumée voire revendiquée avec les grandes figures de l’histoire de l’art que le Musée des Beaux-Arts d'Argovie -Aargaeur Kunsthaus- choisit de replacer une artiste résolument inclassable. Têtes, baisers, batailles - Nicole Eisenman et les Modernes est à découvrir du 29 janvier au 24 avril 2022.

Une culture savante

Née à Verdun sur une base américaine, Nicole Eisenman et sa famille s’installent au sud-est de New York dans la banlieue aisée et «exclusivement blanche», précise-t-elle, de Scarsdale.
Edvard MunchDorfstraße in Kragerø, 1911 – 1913Öl auf Leinwand, 80 x 100 cmSammlung Kunsthalle BielefeldAdolescente, elle découvre son homosexualité dans un milieu aux valeurs conservatrices, a priori rétif à sa marginalité. L’art sera son exutoire. Dès l’enfance, elle l’avait vécu comme une «extase», avoue-t-elle. Il est l’autre monde qui deviendra le sien et qu’elle explore d’abord sous l’égide de sa professeure de dessin, Joan Busing et aussi de sa grand-mère également peintre. Celle-ci avait fui la Pologne et le régime nazi; elle lui fait connaître l’expressionnisme, Edvard Munch et James Ensor avec lesquels le Musée des Beaux-Arts d'Argovie l’invite à dialoguer. L’institution englobe également dans une culture plurielle Van Gogh, les expressionnistes Jawlensky, Otto Mueller, Emil Nolde, mais aussi Alice Bailly, Mas von Moos, Felix Vallotton et Co Westerik, figures artistiques avec lesquelles elle nous propose «d’aborder de nouvelle façon» l’œuvre de l’artiste.

Une sous-culture radicale et hors limites

Nicole Eisenman façonne sa personnalité artistique dans la prestigieuse Rhode Island School of Design à Providence. À quelques encablures, se révèle New York, cette mégalopole «sombre et intense», une sorte «d’Ouest sauvage, hors la loi» dont elle se flatte «d’avoir intégré la crasse et le côté sinistre, comme dans un décor naturel. J’étais libérée de la bulle dans laquelle j’avais grandi.» Elle y découvre une autre culture ou plutôt une sous-culture aux antipodes de son milieu. Avec la candeur de la jeunesse, elle s’aventure dans les squats et les rues dépravées d’Alphabet City, ainsi qu’au Pyramid, club de performances de drag-queens. Ses références? Raw magazine, miroir brut de la culture punk avec toute la réalité de la rue. La jeune artiste rêvait d’y publier. Mais c’est Faultine Comixx qui lui donnera l’opportunité de dessiner plusieurs vignettes de BD dans l’esprit grinçant de Robert Crumb et Charles Burns. Loin de l’Arcadie classique, sa peinture se nourrit de l’humour acide et subversif de ces bédéistes résolument extrémistes. La télévision, la pornographie ou les films d’horreur sont le patchwork de son style surdimensionné sur le mode du burlesque et du grotesque.

A 4208Eisenman Femme portière

La confusion des genres

Sa culture est un melting pot dans lequel se côtoient des stars de l’art contemporain, telles l’Allemand Sigmar Polke, les Italiens Sandro Chia et Francesco Clemente et enfin les Américains Philip Guston, Amy Sillman, Cindy Sherman ou Chris Burden. Nicole Eisenman les revisite et les réinterprète dans une version populaire. Elle est tout aussi capable de s’approprier des images issues des médias, de la publicité, de la bande dessinée ou du cinéma porno. Le paysage des années 90 dans lequel son œuvre émerge cultivait déjà ce goût des métissages visuels.

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À la manière des drag-queens et dans un jeu de rôle, sa peinture se travestit et adhère à l’esthétique d’artistes qu’elle admire pour la plupart. Brooklyn Biergarten II renvoie clairement à Johan Sloan, même si on pourrait tout autant invoquer George Grosz par sa critique caricaturale de la société. Elle s’inspire du réalisme américain tel qu’il s’exprime avec l’Ashcan school, «art de la poubelle» incarné par ceux qu’on surnomme les «apôtres de la laideur» (apostles of ugliness). Ces «apôtres» se complaisent à peindre les classes défavorisées, travailleurs émigrés, prostituées, en d’autres termes les left-over errant dans des paysages urbains encombrés de poubelles, d’où le nom dont est affublée toute cette génération du «No Future» chanté par les Sex Pistols

Eisenmann Lee et TM webPervertir  

Nicole Eisenman aime à pervertir la peinture et les styles. Ses revendications passent par une esthétique volontairement et foncièrement kitsch. Elle ne dissimule rien de ses assemblages abrupts de plusieurs moments de l’histoire de l’art. Le kitsch résulte du mélange des genres et de la cohabitation de la culture populaire et de la culture savante avec ses reprises à peine dissimulées de Picasso (Lee et TM, 2015). Elle pratique le détournement, la déviation, la distorsion et le débauchage au propre comme au figuré. Ce sont là autant de traits qui la rattachent à la théorie queer et à son expression artistique. Le queer dans les années 80 et 90 était une forme d’activisme dans la lutte contre le sida. Nicole Eisenman s’est toujours prétendue distante de ce contexte new-yorkais à un moment où elle était simple étudiante. On est toutefois tenté de la rattacher à toute une communauté qui brasse l’homophobie, la lesbophobie et le sexisme, traits cinglants qui participent d’une société patriarcale blanche, hétéronormée, capitaliste et discriminante.

Revendiquer
Nicole Eisenman,  "Mining I",  2005,  Oil on canvas,  60" x 78",  Gallery Inventory #111

Son œuvre ne se situe pas de manière consciente ou volontaire dans le militantisme, elle donne cependant au corps féminin, son thème de prédilection, des contours masculinisés. Elle souhaitait dépeindre des «femmes puissantes, une communauté qui dominerait les hommes». C’était sa manière de se libérer du patriarcat.

Nicole Eisenman reprend des thèmes de toute éternité, repas familial et portrait pour les déplacer sur la scène queer. Ses modèles sont ses camarades dont le genre ne peut être réduit à un prénom. Ils ne sont ni homme ni femme, ils sont asexués. Ils ne sont ni blancs ni noirs. Elle ose des sujets indignes comme la violence ou la drogue. Formellement, elle a tout pour être clouée au pilori. Son intention? Ruiner les apparences, à force de détournements. Ce qui se dégage relève d’une affirmation d’elle-même, artiste, peintre et homosexuelle.

Nicole Eisenman ne s’en tient pas à cette seule culture historique. Elle nous invite à repenser les images véhiculées par une histoire de l’art écrite par les hommes. Elle nous exhorte à repenser les principes fondateurs de l’esthétique dominante, et globalement de notre culture. Elle nous interpelle avec brutalité, parce que son discours veut s’imposer. Elle fait de nous des voyeurs d’un monde à voir, à entendre et à réformer.

À voir
Têtes, baisers, luttes - Nicole Eisenman et les Modernes
du 29 janvier 2022 au 24 avril 2022
Musée des Beaux-Arts d'Argovie, Aarau
www.aargauerkunsthaus.ch

À lire
Catalogue de l’exposition
de Bice Curiger, Daniel Koep, Kolja Reichert, Beate Söntgen, Christina Végh
en allemand, en français et en anglais

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.