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mardi, 09 mars 2021 09:51

Sylvie Fleury, l’art sur talons hauts

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Portrait Sylvie Fleury © Photographes Rico et MickaelElle s’est imposée sur la scène artistique dès sa première exposition au début des années 1990 par son regard irrévérencieux, pop et glamour. Ses Shopping bags ont jeté les bases de son œuvre, transposant l’univers du luxe, de la mode et de la beauté dans le champ de l’art. Depuis trente ans, la Genevoise Sylvie Fleury explore son identité sociale et culturelle, joue avec les couleurs, les matières et les médiums, glisse du féminin dans les pratiques masculines, en détournant et customisant les objets fétiches pour sonder les désirs et les dérives consuméristes. Retour sur le parcours et l’œuvre polymorphe et fantaisiste de cette plasticienne prolifique qui affiche son goût de l’artifice, pas si artificiel, par son féminisme libre et spirituel, drôle et provocant.

Bâtons de rouges à lèvres géants, caddies de supermarché à la feuille d’or, it bags sculptés dans le bronze, bagnoles écrasées teintées de vernis à ongles, avatar gonflable XXL à son apparence, fusées glossy à destination de Vénus, stilettos en veux-tu en voilà… Bienvenue dans l’univers subversif, bariolé, loufoque et plein de panache d’une femme fantasque. Sylvie Fleury, qui souffle cette année ses soixante printemps, a façonné son style et ses codes d’approche en maniant avec brio les moyens d’expression entre peinture, photographie, sculpture, installation et vidéo.

Sylvie Fleury ELA 75/K (Go Pout) 2000 Caddie doré 24 carats, socle miroir tournant © Photo: A. BurgerSi ses œuvres sondent la futilité et les excès de la consommation de masse, s’amusant à détourner les objets totems, à recycler les icônes modernistes et à féminiser les univers masculins, leurs champs d’exploration sont pourtant loin d’être superficiels. Cette reine du glamour, figure de proue du Mamco (Musée d'Art moderne et contemporain) de Genève, fait communier l’art avec ses désirs personnels, expérimentant au fil du temps de nouveaux territoires nourris de mondes étranges et parallèles, d’expériences mystiques et de voyages intérieurs.

Être ou paraître: oui à tout 

Sylvie Fleury, née à Genève en 1961, a la vingtaine naissante lorsqu’elle part comme fille au pair à New York. Deux années durant lesquelles elle étudie dans une école de photographie, sympathise avec des étudiants de cinéma, plonge dans la vie artistique et culturelle, fréquente les clubs et collabore même avec le photographe iconique Richard Avedon en tant qu’assistante le temps d’une journée. À son retour à Genève, elle ouvre une petite galerie dans le quartier des Pâquis, crée une collection d'objets avec le logo de la Croix-Rouge, prend le pseudonyme de Sylda von Braun, et fait la rencontre des artistes Olivier Mosset et John M. Armleder dont elle devient l’assistante.

Yes to All

De l’univers de l’art, elle en découvre ainsi toute sa profusion, s’intéressant très vite à une multitude de champs culturels. Son style irrévérencieux et glamour, elle le trouve dès sa première exposition collective en 1990 à la Galerie Rivolta de Lausanne, aux côtés des œuvres des deux notables précités. Elle pose à même le sol ses fameux shoppings bags, tout droit sortis de boutiques de luxe, créant dès lors des intersections entre l’art, la mode et la marchandisation. Cette installation, intitulée C’est la vie, grave son nom dans les esprits et préfigure ses créations à venir.

Ses influences, elle les puise dans le ready-made de Marcel Duchamp, le pop art d’Andy Warhol, l’art minimal, ou encore l’art conceptuel de Joseph Kosuth via sa série Art as idea as idea qu’elle parodie avec ses slogans publicitaires en lettres de néon. Yes to all (Oui à tout ou Oui à tous) devient très vite sa signature, et même un véritable mantra, tout en suggérant en sous-texte «un propos ironique de la politique néolibérale où les centres commerciaux se transforment en des lieux de pèlerinage et de thérapie de vente».

Installation view Sylvie Fleury - Palette of Shadows Ropac Gallery, Paris - Marais, 2019 Courtesy: Galerie Thaddaeus Ropac, Paris © Photo: Charles DupratHédonisme féminin

La Suissesse exploite ainsi généreusement cette féminité légère et superficielle, codifiée par la société mercantile, manipulant les cosmétiques, les accessoires de mode, les magazines féminins, les palettes chromatiques clinquantes ou poudrées du maquillage, les fourrures et autres textures froufroutantes. Un idiome propre qui réinterprète l’histoire de l’art, renverse les symboles stéréotypés de la masculinité et se moque du machisme de l’art institutionnel par son féminisme libre, débridé, provocant, sans frontières.

C’est d’ailleurs toute l’ambivalence de sa démarche. Ses contempteurs pointent la vacuité de ses propos, quand ses zélateurs y perçoivent des positions féministes -au-delà de la revendication- et une dénonciation des systèmes sur fond d’enjeux socioculturels et sociopolitiques. Pour Sylvie Fleury, il y a surtout cette spiritualité qui submerge son amour du faste, du glamour et des apparats, mais aussi un attrait constant du paradoxe et des contradictions. Elle fait l’éloge de ce qu’elle déloge, sans doctrine formelle. Son travail déconstruit les préceptes, déplace les valeurs, réévalue le rapport à l’espace, questionne leur sens et le fétichisme de l’objet selon les contextes.

Sylvie Fleury, "Tableau no 1" 1992 Acrylique sur bois et fausse fourrure © Collection Centre PompidouSes travaux féminisant des œuvres d’artistes iconiques du XXe siècle font ainsi sourire. Elle colle de la fourrure synthétique sur une toile de Mondrian ou sur les colonnes monochromes de John McCracken; pastiche les lignes verticales de Daniel Buren en peintures murales où se dessinent des courbes suggestives; recrée des toiles lacérées en denim, inspirées de Fontana, ou des emballages Slim Fast, tirés des boîtes Brillo de Warhol. Ailleurs, elle imagine des tableaux en forme de palettes de maquillage en référence à la peinture abstraite (Eye Shadows). Fleury s’amuse à casser les codes, à puiser dans tout ce qui l’anime et à matérialiser ses rêve, s’ouvrant à d’autres réalités par le champ de la customisation.

Fusées, grosses cylindrées et quête chamanique

Passionnée depuis toujours de voitures américaines, pour avoir eu une Chevrolet Camaro à l’âge de 18 ans, elle investit ainsi avec ardeur l’univers de l’automobile et de la Formule 1, perturbant à l’envi les symboliques. Elle fonde un club féminin pour les fans de cylindrées rutilantes, She-Devils on Wheels, du nom du film culte de 1968, conçoit des combinaisons enflammées, expose des moteurs et des pneus chromés comme des vitrines de bijoux, peint des voitures de la couleur de son vernis rose nacré (Skin Crimes). Elle n’hésite pas non plus, au nom de l’art, à mettre en scène des femmes, en combinaison de moto et bottes à talons hauts, en train de pulvériser des sacs Chanel à la Kalachnikov.

Sylvie Fleury "She-Devils On Wheels" Headquarters 1997. Vue d’intstallation, «Paillettes et Dépendances ou la fascination du néant», installation view, MAMCO Geneva, 2008 Collection Migros Museum © Photo: Yves-Marie Kalkinnen

Aucun objet ni aucun territoire ne lui résistent. Et encore moins ceux dévolus à la gent masculine. La conquête spatiale et la science-fiction des années cinquante, qu’elle affectionne tout autant, se laissent aussi volontiers subvertir entre ses mains. D’un côté, elle pare de laque rose ou de fourrure ses fusées dressées fièrement à la verticale (First Spaceship On Venus). De l’autre, elle laisse libre cours à l’imaginaire avec ses soucoupes volantes pour une expérience cosmique et corporelle. L’infini des possibles est à portée de tous. À l’image de ses champignons géants (Mushrooms) aux couleurs irisées, qui nous invitent à la croisée du conte onirique d’Alice au pays des merveilles, des drogues hallucinogènes et du jouet pour adulte.

En 2007, elle pousse plus loin l’expérimentation et part à la rencontre de chamans au fin fond de la Sibérie. Dans cette région aux contraintes climatiques extrêmes, elle passe une nuit étrange et fascinante dans une grotte et imagine une œuvre, exposée au Mamco depuis 2008. Cette installation intitulée La Grotte, Be Bad, Be Good, Just Be se présente comme un «recoin mystique par une injonction à être soi», «un lieu de repli intérieur, un voyage aux origines et de renaissance de soi».

Sylvie Fleury, "Mushrooms 2008", exposé in «Paillettes et Dépendances ou la fascination du néant», installation view, MAMCO Geneva, 2008 © Photo: Yves-Marie Kalkinnen

Temporalité et permanence

Mais c’est l’année suivante, en 2009, qu’elle atteint la consécration avec une rétrospective spectaculaire au musée genevois, transformé en véritable temple de la consommation. Trois cents œuvres saturent les lieux sur quatre étages et trois mille mètres carrés de surface, avec un titre de choix, «Paillettes et Dépendances ou la fascination du néant», qui prend soin par extension de jouer avec ironie et délectation sur ses thèmes de prédilection. En 2020, c’est au tour de la galerie Thaddaeus Ropac, avec laquelle elle collabore depuis vingt ans, de présenter certaines de ses œuvres les plus historiques axées sur l’automobile (She-Devils on Wheels).

Photo Eternity NowCes trente dernières années ont ainsi vu ses conceptions «illusoires» et «frivoles» faire le tour du monde, affirmant in fine leur caractère durable et anticipateur. Sylvie Fleury a reçu plusieurs récompenses dont le Prix Meret Oppenheim, Grand Prix suisse d’art. Si le néon Eternity Now sublime de manière permanente la façade du Bass Museum of Art à Miami, nombre de ses œuvres ont rejoint les collections internationales de grandes institutions culturelles, comme le MoMA de New York, le Daimler Contemporary à Berlin, le Museum der Moderne à Salzburg.

En 2021, elle garde un rythme soutenu avec plusieurs expositions collectives, comprenant Luxes au musée des arts décoratifs de Paris, Art of Sport au Centre d'art à Copenhague au Danemark, ou encore Sculpture dans l'art suisse de 1945 à nos jours au musée d’Aargauer Kunsthaus en Suisse.

Tour à tour fashion woman, artiste postmoderne, féministe assumée, défricheuse de tendances, rêveuse de liberté, Sylvie Fleury a su ériger le prosaïsme des objets à une échelle monumentale, démasquer les symboles et s’ancrer dans l’air du temps, modelant le monde au gré de ses désirs fous dans un cheminement évolutif, riche en imagination et en introspection.

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.