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samedi, 31 décembre 2016 14:35

La berceuse de la nuit aux loups. Conte

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La nuit, temps des rêves, de l'attente, mais aussi des peurs. Pour son premier numéro de l'année, choisir vous invite à pénétrer dans cet univers. Et à démarrer l'aventure avec ce conte, offert à nos lectrices et lecteurs par Marie-Luce Dayer.

Maya se trouvait laide, sans charme, ignorante, sans valeur. Personne, selon elle, ne lui témoignait une admiration quelconque et dans sa famille, elle était persuadée d’être le mouton noir. Dans le champ de ses amies, il y en avait bien une ou deux qui étaient sympathiques, mais elles avaient toutes des intérêts qui ne la branchaient pas. Elle avait seize ans et ne savait pas que faire de sa vie ! Un professeur de langues lui conseilla de partir étudier une langue étrangère. Ça pourrait toujours lui servir. Elle se laissa conseiller et accepta un poste de jeune fille au pair dans un pays nordique.

Quittant famille et amis, elle prit la direction du Nord. Elle ne savait pas que celui-ci est le lieu de toutes les patiences, de toutes les germinations, mais elle l’apprit peu à peu.

Durant son long voyage, elle commença par demeurer murée dans son mal-être, torturée par mille et une questions. Et puis, survint dans ce Nord que l’on dit «grand» une tempête effroyable. Il neigea tant et tant que le train ne fut plus en mesure de continuer et demeura bloqué en pleine forêt. Plus de chauffage, plus d’éclairage... La nuit complète et un froid mordant. Près de Maya, le vieux monsieur qui lui avait souri à plusieurs reprises et à qui elle avait aussi souri, alluma une petite bougie et sorti de son sac du pain, du fromage et du thé. Il lui en offrit. Elle accepta avec chaleur, car elle avait très faim. Puis, les minutes s’écoulant lourdement, ils entendirent de lointains hurlements, des hurlements qui se rapprochaient...

loupsFotolia/SunnyS«Les loups», dit le vieil homme, et Maya horrifiée vit une meute de loups se ruer contre les vitres du train. Prise de panique, elle se mit à crier.

«N’ayez pas peur, murmura le vieil homme, ils ne peuvent pas briser les vitrages... Ils ont faim, c’est sûr, mais repartiront le ventre vide.» Ce qui arriva...

Maya, tremblant de tous ses membres, de froid, de peur, de désarroi, se mit à sangloter. Alors le vieil homme commença doucement à chanter une berceuse. Il recommença encore et encore, jusqu’à ce qu’elle fût calmée, puis ce fut elle qui se mit à chanter, doucement, lentement. Et la musique qui montait de son enfance l’apaisa tout à fait. Elle s’endormit et l’homme souffla la bougie.

Le lendemain, la tempête s’étant calmée, une équipe de sauvetage arriva en traîneau et déblaya les voies. Le train put repartir. Ce jour-là, une conversation se noua entre le vieil homme du Nord, qui regagnait ses terres après une longue absence, et la jeune fille qui allait entamer une nouvelle phase de sa vie. Le vieil homme lui apprit qu’il était concepteur et fabricant de jouets, qu’il avait un atelier dans la ville où elle allait passer un an et que, si elle s’ennuyait, elle pourrait venir le voir les jours de congé.
Ce qu’elle fit, car elle s’ennuya et pleura beaucoup au début. Ce vieil homme et ses jouets furent pour elle une bouée de sauvetage. Il parlait un peu sa langue maternelle et surtout il s’appliquait à la faire dessiner. Ainsi, elle découvrit des dons qu’elle ignorait. Le dessin devint une passion. Le vieux monsieur la valorisa, l’invita à aller plus loin, toujours plus loin, à être à l’écoute de son être profond. Un jour, elle s’essaya au dessin technique. Elle élabora un jouet et le vieux monsieur, ravi, le réalisa avec ses employés.

Au bout d’un an, il lui proposa de rester deux années supplémentaires dans ce grand Nord, où les étés sont si brefs et les hivers si longs. Il lui apprendrait le métier et elle deviendrait ainsi «créatrice de jouets». Elle n’hésita pas, le remercia de la confiance qu’il lui témoignait et s’installa dans un petit appartement jouxtant l’atelier. Ce furent deux belles années, tissées de joies, d’encouragements, de déceptions, d’échecs et de solitude aussi... Mais elle apprit à apprivoiser les longues soirées d’hiver. Elle lut beaucoup, ce qui ne fit qu’améliorer les connaissances de cette langue étrangère qui lui devenait de plus en plus familière. Et puis, les deux ans étant passés, elle quitta le vieux monsieur et son atelier qui lui avaient ouvert de nouveaux horizons.

La jeune fille de seize ans, partie rebelle, revint au pays pacifiée. La tête remplie de projets merveilleux.

Des projets qui sont en train de se réaliser... Des lettres lui proviennent du grand Nord. Toujours encourageantes et admiratives. Des lettres partent vers le grand Nord, qui racontent un succès, puis un autre, une rencontre, puis une autre, un contrat, puis un autre, un mariage, des naissances.

À chaque lettre, le vieux monsieur, dans son grand Nord, sourit tendrement et se met à fredonner la berceuse de la nuit aux loups.

Publié in Marie-Luce Dayer, Des maisons... des chemins, préface d’Albert Longchamp sj, éditions Ouverture 2012.

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