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lundi, 03 mars 2014 09:51

Femmes pour la paix

Écrit par

Daviau 44688Pierrette Daviau (dir.), Femmes artisanes de paix. Des profils à découvrir, Montréal, Médiaspaul 2013, 286 p.

Le centre Femmes et traditions chrétiennes (FTC/WCT) promeut et encourage la recherche féministe à l'Université Saint-Paul d'Ottawa. Il constitue une plate-forme bilingue pour des chercheuses francophones et anglophones. Après avoir étudié pendant trois ans le rôle des femmes dans les processus de paix, ses membres ont choisi un 25 novembre, Journée internationale pour l'élimination de la violence contre les femmes, pour présenter leurs travaux, ici réunis.

La dizaine de chercheuses qui ont travaillé sur le projet se sont focalisées sur des militantes de base et sur des groupes peu connus. Les premières pages de l'ouvrage présentent Sophie Scholl et Eva Sanderson. Sophie, étudiante allemande sous Hitler, était membre du groupe de résistance La rose blanche et exhortait ses amis soldats à ne jamais utiliser leurs fusils. Condamnée à mort pour faits de « haute trahison, propagande subversive et complicité avec l'ennemi », elle fut exécutée le jour même de son procès, le 22 février 1943. La Canadienne Eva Sanderson, pour sa part, s'est battue pendant de longues années de l'après-guerre contre les armes nucléaires.

Les descriptions des activités des groupes sont aussi saisissantes. Le mouvement Sœurs par l'esprit de l'Asso­ciation des femmes autochtones du Canada a pour but de rechercher des traces de leurs aïeules disparues ou assassinées et de conscientiser les gens à la violence qu'elles ont subie. Eileen Kirwin-Jones, engagée contre la traite humaine, décrit, pour sa part, les activités du PACT-Ottawa, une ONG qui agit tant au niveau local qu'international pour enrayer les effets de ce trafic.

D'autres pages émouvantes relatent le travail des Sœurs belges Jeanne Devos et Cécilia Biye. Leur engagement nous emplit d'admiration, en même temps que de gêne pour notre propre inertie. La première accomplit un travail remarquable en Inde, où elle a fondé le National Domestic Workers Movement (NDWM), qui vise à rendre la dignité aux enfants domestiques maltraités moralement, physiquement et sexuellement. La seconde travaille depuis trois décennies avec des mères de familles congolaises, les encourage à utiliser leur intelligence et leur créativité pour s'émanciper, prendre la place qui leur revient dans la société et contribuer ainsi à l'instauration d'une paix durable.

Mama boboto

Née en 1936 à Buta (Congo oriental), Cécilia voulait devenir institutrice. Son intérêt pour l'éducation l'a rapprochée de la Congrégation des filles de la sagesse, implantée au Congo depuis 1934. La jeune femme fut séduite par les principes d'éducation pour tous qui guident la Congrégation, formulés par ses fondateurs, le Père Louis-Marie Grignon de Montfort et Marie-Louise Trichet.

Lors d'un voyage à Bruxelles, elle découvre l'œuvre des religieuses belges ; c'est le déclic : elle se doit de créer des groupes au Congo et de travailler avec les femmes qui constituent 60 % de la population de cet immense pays, ravagé par des guerres qui ne profitent qu'aux anciens colonialistes et à quelques politiciens locaux plus corrompus que représentatifs. Elle reçoit le feu vert de ses supérieures.

Affectée à Bondamba, elle fonde en 1983 le premier groupe de Mamans pour la paix. On les appellera les mama boboto (que la paix soit avec toi), d'après les mots qu'elles prononcent pour se saluer.

Pour commencer, Cécilia encourage les victimes à regagner l'estime de soi, à réagir face à certaines pratiques coutumières humiliantes pour les femmes, à s'émanciper, à faire valoir leurs droits. Elle en­courage la scolarisation effective des jeunes filles et leur recommande une solide formation professionnelle, qui fera d'elles des éléments incon­tour­nables de la vie publique alors qu'elles en sont jusqu'à présent exclues. Elles pourront ainsi faire entendre leur voix, elles qui désirent la paix et la sécurité pour leurs enfants.

Soucieuse de la relève, Cécilia veille aussi à la formation de dirigeantes, qui pourront poursuivre et si possible amplifier son œu­vre. Son travail a reçu un grand soutien de son Eglise.

Des maux tenaces

Mais la condition des femmes reste très difficile dans la société congolaise. La prise en otage de la population féminine est toujours utilisée comme une arme lors des conflits, car se « servir » des femmes de l'ennemi, c'est humilier celui-ci. De nombreuses femmes sont devenues stériles suite à ces « opérations de guerre », dénoncées comme crimes de guerre. Le droit pénal international prévoit des peines lourdes pour ceux qui les commettent.

Malheureusement, on est plus discret sur les violences domestiques, « ritualisées » dans certains cas, comme celles qui accompagnent le veuvage des femmes à qui on impute le « malheur » arrivé au mari.

Force est donc de constater que trente ans après la formation du premier groupe, les maux que la missionnaire combat ne sont pas encore éradiqués. Sur le plan des droits civils, il reste énormément à faire même si les droits de vote et d'éligibilité ont été accordés aux femmes en 1967 et 1970. Le rôle des femmes comme « gardiennes des traditions » par l'éducation des enfants est certes valorisé, mais on refuse pourtant d'admettre les représentantes de leurs associations aux pourparlers de paix.

Sur un point Sœur Cécilia est inflexible : les groupes doivent rester ouverts aux kimbanguistes, aux croyantes d'autres confessions ou aux non-croyantes, autant qu'aux chrétiennes, catholiques ou protestantes. Cette fermeté a suscité l'admiration de quelques pères de familles qui ont demandé de participer aux groupes.

D'une plume concise et pertinente, Pierrette Daviau, responsable de l'étude, a rédigé la préface et la conclusion de cette publication. Toutes les contributions nous touchent par la gentillesse du style ; les dix chercheuses n'imposent rien, mais leurs arguments convainquent.

 

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