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mardi, 20 août 2019 16:39

Recensions n° 693

© Illustration, Nicolas FossatiChristine Kristof-Lardet
Sur la Terre comme au Ciel
Lieux spirituels engagés en écologie
Genève, Labor et Fides 2019, 284 p.

«La transition nous appelle à passer à une vision holistique du monde, où physique et métaphysique, engagement et spiritualité dansent ensemble comme les deux faces de la même médaille. Transition extérieure et transition intérieure vont de pair.» (Satish Kumar)

Cela résume toute la démarche de ce livre. L’auteure, journaliste spécialiste des questions écologiques et rédactrice en chef de la revue Présence, cofondatrice du Réseau des écosites sacrés et de l’association AnimaTerra, nous entraîne dans trente-six communautés de diverses traditions spirituelles qui s’engagent sur le chemin écologique.

La dimension spirituelle des lieux est le fondement de l’engagement écologique et non l’inverse. Partages, découvertes, témoignages vécus … on se laisse surprendre par la dynamique de ces laboratoires où s’exprime en miniature et de manière concentrée tout ce que notre humanité traverse à une grande échelle. En France, en Italie, en Suisse, en Écosse et en Inde, voici quelques exemples de lieux plus connus, religieux ou laïcs: le village des Pruniers, Findhorn, Karma Ling, la Gendronière, Solan, La Pierre-qui-vire, la Bénissons-Dieu, l’îlot des Combes, Solan, les Bishnoïs et les Brahma Kumari. Leurs buts : chercher des solutions au niveau de l’énergie, de l’alimentation, des transports, du bâtiment, qui soient à la fois écologiques et économiques; baisser son empreinte écologique, jardiner en permaculture…

Tout cela demande de nécessaires changements de conscience et de mode de vie. Inspirés et encouragés par Pierre Rabhi, le Dalaï Lama ou le pape François avec sa dernière encyclique Laudato si’, ces îlots de biodiversité naturelle vivent dans une «sobriété rude et heureuse», nous dit l’auteure. Le travail de la terre, la proximité avec la nature mènent à une dimension spirituelle ou de réconciliation avec Dieu et le cosmos. Inversement, «la quête de sens ou la pratique religieuse conduit à s’interroger sur la nature des liens qui unissent ces deux dimensions».
Ce maillage est solidaire. Les îlots échangent leurs expériences, s’ouvrent à leur entourage immédiat et sont des lieux d’accueil et souvent de formation. Spiritualité, relation à la nature et service au monde sont les trois composantes essentielles de durabilité: une dynamique en mouvement, dans une grande richesse spirituelle et une grande diversité.

Aucune communauté n’est parfaite. Elles affrontent toutes avec courage et lucidité des difficultés et même de la résistance en leur sein. Une grande écoute et une grande porosité au monde poussent à la conversion, au plan individuel et collectif.

Les grands axes d’une communauté écospirituelle sont une vie spirituelle, une communauté et un mode de vie basés sur la sobriété, la simplicité, le partage, l’autosuffisance, le travail manuel… Je résumerais toutes ces démarches comme «du levain dans la pâte humaine» pour ouvrir des perspectives pertinentes à l’heure du changement climatique. Pour leurs innovations et leur créativité, on ne peut que s’émerveiller et les soutenir.

Marie-Thérèse Bouchardy

 

Jean-Claude Larchet
Les fondements spirituels de la crise écologique
Genève, Syrtes 2018, 134 p.

L’auteur part du constat de la dégradation écologique alarmante et de l’échec des mises en œuvre des mesures. Il situe le début de cette crise à la Renaissance, avec la séparation de l’homme et de la nature. C’est un changement de paradigme, la nature devenant objet de connaissance abstraite.

Avec l’utilisation des mathématiques, les éléments qualitatifs de la nature sont alors exclus, la dimension symbolique est rejetée. Avec Descartes, le dualisme âme-corps revient (le corps appartient à la nature). L’homme se fait moins solidaire de la nature, moins concerné par son sort. Et Dieu n’est plus celui qui se révèle, il devient l’Être suprême, abstrait et impersonnel. Pascal reprochera à Descartes de vouloir se passer de Dieu, et Rousseau exaltera la nature comme absolument bonne.

Comment restaurer les relations de l’homme avec la nature? Limiter engrais et pesticides, protéger les ressources naturelles et les espèces végétales, développer les énergies renouvelables, tout cela est indispensable. Toutefois, pour l’auteur, la crise écologique a sa source dans la perte des valeurs et des comportements spirituels qui fondaient le rapport de l’homme et de la nature. Une véritable et durable solution ne se trouve que dans un retour à ces valeurs et comportements.

Jean-Claude Larchet prône la décroissance -le renoncement à l’idée d’un progrès et d’une croissance indéfinis- qui remet en cause le mode de vie de la majorité dans les pays riches. Il appelle chacun à une ascèse -la vie chrétienne bien menée implique une part de sacrifice- et souligne l’importance du combat contre l’égoïsme et celle du jeûne comme apprentissage de la sobriété. La crise écologique actuelle nous fait prendre conscience de la relation étroite entre l’amour de la nature et celui du prochain. Il faut, dit-il, retrouver la capacité de contempler la nature et d’y saisir la présence de Dieu. En un mot: aimer la création et retrouver une attitude eucharistique dans notre relation avec les créatures.

L’auteur nous présente une synthèse brève, exigeante et stimulante, qui s’appuie sur les Pères comme Clément d’Alexandrie et sur les deux derniers patriarches orthodoxes Dimitrios Ier et surtout Bartholomée. La transformation souhaitable du monde commence en chacun de nous, sur la puissance de notre subjectivité. Le salut d’une multitude a des répercussions pour la communauté des hommes et pour la nature dans laquelle ils vivent.

Il conclut son ouvrage avec le témoignage des icônes, qui nous font voir symboliquement un monde transfiguré: l’harmonie retrouvée entre l’homme et la nature, celle de tous les êtres entre eux grâce à la médiation de l’homme porteur de la grâce.

Jean-Daniel Farine

 

Jacques Ellul
Les sources de l’éthique chrétienne
Genève, Labor et Fides 2018, 320 p.

Le grand penseur protestant, spécialiste des institutions juridiques, des rapports aliénants à la technique et de la théologie de la liberté, avait laissé après sa mort un manuscrit tapé à la machine, redécouvert par hasard tout récemment. Dans la suite de ses ouvrages sur l’éthique de la liberté, le texte publié ici met au jour les sources scripturaires de l’éthique chrétienne.

Il prend le contrepied du virage inauguré au XVIIe siècle par le juriste Hugo de Groot (dit Grotius) pour qui le bien existe comme principe de l’éthique, indépendamment de Dieu (etiamsi daremus non esse Deus, écrit Grotius, «même si nous osions prétendre que Dieu n’existe pas»). Autant dire que pour Grotius et, à sa suite, pour la modernité, Dieu se soumet au bien. En revanche, pour Jacques Ellul, c’est ce que Dieu veut qui est le bien; et ce que Dieu veut se découvre dans les Écritures.

Ellul ne distingue que très rarement morale et éthique, mais quand il le fait, c’est avec pertinence: la morale désigne les règles générales, écrites ou non, de la vie en société, l’éthique les principes de discernement personnel que la foi découvre dans les Écritures. Discernement personnel, en effet, puisque la Bible questionne plus qu’elle ne fournit de réponses. De cette position personnaliste à la manière de Kierkegaard, Ellul tire une conséquence logique: il n’existe pas d’éthique sociale propre au christianisme.

L'ouvrage est dense et nourrira la réflexion de tous ceux pour qui la culture biblique n’est pas superficielle.

Étienne Perrot sj

 

Véronique Margron, avec Jérôme Cordelier
Un moment de vérité
Paris, Albin Michel 2019, 192 p.

Véronique Margron, dominicaine, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, est spécialiste des questions éthiques. Elle s’est décidée à écrire, non pas pour enfoncer le glaive plus avant dans l’Église à la suite des affaires d’abus sexuels, mais pour réfléchir, mettre des mots et essayer de trouver des voies afin de sortir de ce désastre.

Elle propose douze travaux à l’Église, à l’image des douze travaux d’Hercule. Mais contrairement à Hercule qui les a affrontés les uns après les autres, l’Église doit les porter tous ensemble, comme autant de fronts concomitants d’un même combat.

Il y a ceux déjà demandés par le pape François et de nombreux évêques: «Mettre les victimes au centre», «Désacraliser la figure du prêtre»,  Faire la vérité pour retrouver la confiance» ou encore «Mettre en acte la tolérance zéro». D’autres émanent de réflexions plus personnelles comme celui de «Donner tout son sens au sacerdoce commun des baptisés». Autre chantier, «Promouvoir la place des femmes». L’Église a du travail afin que la place des femmes soit un véritable lieu et de réciprocité et d’altérité! Il faudrait aussi «Renforcer le dialogue avec la société», soit coopérer aux efforts de justice et de fraternité de notre société, car la vraie déchristianisation n’est pas tant une chute de la pratique que la référence à une nouvelle anthropologie sur le désir individuel.

La dominicaine redit avec force qu’en dépit des récits affligeants des victimes qui se sont confiées à elle, son itinéraire personnel la soutient. Elle n’a jamais attendu de notre Église qu’elle soit parfaite! «Malgré ce qui se passe dans l’Église, malgré la tempête qui souffle et la fait tanguer, je reste dans la barque, car là est ma vie et c’est avec elle que je peux continuer et dire le Dieu que j’aime.»

Monique Desthieux

 

Robert Sirico
Catholique et libéral
Les raisons morales d’une économie libre
Salvator 2018, 284 p.

Un gauchiste américain, fils d’immigré italien, se convertit, entre au séminaire et s’indigne de l’ostracisme des prêtres catholiques envers les entrepreneurs qui réussissent. Du coup, il devient libéral, moins au sens américain qui désigne une position de centre-gauche, qu’au sens habituel qui défend le rôle du marché dans les affaires économiques. «Avec le marché, tout le monde gagne.»

Cohérent, il reconnaît les dérives du marché, mais en cherche la solution moins dans une intervention de l’État-Providence que dans un souci scrupuleux de la concurrence et de la libre initiative économique. Du coup, le précepte évangélique de faire pour les pauvres ce que l’on doit faire pour le Christ se traduit dans la posture qui favorise l’initiative économique des laissés-pour-compte.

L’intérêt de cet ouvrage ne se cache pas dans sa position idéologique, mais dans la dénonciation d’une dérive interne des œuvres caritatives: se comporter, sous la pression de l’administration publique ou par souci quasi exclusif d’efficacité, comme une bureaucratie, et ne voir dans la sollicitude que l’on doit aux personnes singulières qu’un paternalisme, voire une gabegie aux effets aléatoires. Dans cette aide sociale politiquement programmée, Robert Sirico voit avec raison le risque de faire entrer les besoins singuliers des nécessiteux dans le lit de Procuste des catégories administratives.
Étienne Perrot sj

  

André Wénin
Dix paroles pour la vie
Bière, Cabédita 2018, 96 p.

Dans son introduction, l’auteur revoit son enfance et la façon dont la religion était enseignée à cette époque (il y a plus d’un demi-siècle). Avant de rebâtir un monde que les dix commandements avaient soutenu et qui s’était écroulé, il lui a fallu déblayer, faire une place nette, patiemment. La lecture de la Bible est devenue pour lui un métier. Il a compris que la ritournelle de son enfance n’avait rien de commun avec le texte. Un texte reçu par de multiples générations aux yeux desquelles il représentait une authentique parole de Dieu. Il creusa, creusa. Sciences humaines et psychanalyse s’en sont mêlées et lui ont permis d’entrer dans des trésors cachés, comme dans un dialogue où ce que dit l’autre éclaire notre pensée. Ce livre passionnant est le résultat de ce dialogue.

Du décalogue, nous passons à l’exode; de l’esclavage en Égypte à la libération, cette naissance d’un peuple après le passage de la mer Rouge. Dans le chapitre suivant, l’auteur se penche sur un précepte qui semble avoir perdu toute pertinence aujourd’hui: l'interdit de l’idolâtrie. Dans la Bible juive, elle est fondamentale. Dès le début, le serpent au jardin représente le dieu de la convoitise ... donc une idole. Celui qui l’écoute devient esclave de lui-même. Ce n’est pas Dieu qui tente, c’est la propre convoitise de chacun.

Le chapitre suivant est consacré au Nom, au sabbat, au père et à la mère. Le sabbat est analysé dans ses différentes versions du précepte, comme repas du Créateur le 7e jour. Le Nom (YHWH) est un vocable désignant quelqu’un, à ne pas utiliser pour rien! Père et mère enfin sont à honorer: en hébreu, obéir signifie donner du poids à ce qui vient à travers eux. L’auteur parle de Jacob, de Rachel, de Joseph et analyse leur vie et celles de leurs parents.

Le dernier chapitre aborde «le prochain». Là encore, il s’agit de ne pas convoiter ce qu’il est ou ce qu’il possède, car la convoitise conduit au meurtre, nous dit l’auteur; elle est la mère de toutes les transgressions, de tous les interdits. Un livre superbe!

Marie-Luce Dayer

 

Yves Oltramare
«Tu seras rencontreur d’Hommes»
Labor et Fides 2019, 260 p.

Au soir d’une vie vécue sous le signe de la réussite familiale, professionnelle et mondaine, mieux qu’un examen de conscience, Yves Oltramare se livre à un vaste exercice de discernement.

Banquier et gestionnaire de fortune, membre du Comité d’investissement des Fonds de pension de l’OIT (Organisation internationale du travail), de l’ONU et de l’UIP (Union Interparlementaire), président de la Fondation Louis Jantet de médecine, fondateur de la chaire «Religion et politique dans le monde contemporain» à l’IHEID, l’auteur jette un regard d’ensemble sur son parcours «pour m’éclairer moi-même et le partager avec ceux qu’il pourrait aider».

Si, au temps de sa jeunesse, il avait cru programmer sa vie, les choses se sont passées tout autrement. Hanté par la quête de lui-même, refusant de se croire totalement déterminé, sans pour autant adhérer à la notion de libre-arbitre, il tente de dégager la trame de sa longue vie.

Une constatation s’impose à lui: l’importance du rôle qu’ont joué dans son évolution les rencontres fortuites, depuis les foules en colère de l’entre-deux guerres au temps de son enfance, en passant par la psychose qui a conduit aux krachs boursiers et la montée des idéologies totalitaires fascistes et communistes, jusqu’au monde international dans lequel il est actif. Des personnalités exceptionnelles et amies ont balisé son chemin: des scientifiques de haut niveau, des philosophes, des mécènes éclairés, des témoins des grands mouvements spirituels. Autant d’occasions de clarifier les questions majeures qui l’occupent, celles des origines et du sens de sa vie, le problème du mal et de la souffrance, le mystère de Dieu.

Protestant calviniste très attaché à son Église, il est ouvert au grand courant spirituel qui, mieux que les Églises, conservatrices par tradition et prisonnières de leur orthodoxie, peut lui révéler sa vraie identité. La découverte de Nietzsche marque une étape majeure dans son itinéraire, et la spiritualité d’Ignace de Loyola, en particulier la pratique des Exercices spirituels, lui offre les outils nécessaires à la pratique du discernement. Les retraites ignatiennes, les entretiens avec des amis jésuites ou pasteurs, la lecture de Teilhard de Chardin, le recours habituel à la Bible, les communautés de Taizé et de Grandchamp sont autant de relais qui lui permettent d’affiner sa recherche, jusqu’à cette affirmation en guise de conclusion: «Pour moi, le sens de la Vie, c’est le Christ qui me révèle le Tout-Autre.» Il comprend que connaissance scientifique et spiritualité s’ajustent au point d’être les deux faces d’une même réalité.

Dans le style touchant de sincérité et de liberté d’une confidence, ce livre offre un beau témoignage: la vie profane et la recherche spirituelle ne font qu’un et s’alimentent mutuellement.

Pierre Emonet sj

  

François-Xavier Amherdt, François Gachoud, Claude Ducarroz, Maxime Morand, Michel Salamolard, Jean-Cyprien Pitteloud
Prêtres… Et Demain ?
Six récits de vie, de grâce et de liberté, suivis d’un appel pour un libre choix du célibat
St-Maurice, Saint-Augustin 2019, 328 p.

Six prêtres de Suisse romande racontent leur vie en toute sincérité. Leur enfance, les influences familiales, leur éducation, la naissance de leur vocation au sacerdoce, les ministères exercés avec enthousiasme, tout est dit avec beaucoup de simplicité et d’ouverture. Six tempéraments divers, six histoires différentes d’une même passion. Chacun évoque l’essentiel de son parcours, ses loisirs, ses lectures, ses amitiés. L’âge avançant, ils se situent aussi face à leur mort.

Engagés dans l’enseignement supérieur, dans la pastorale directe, l’écriture ou les responsabilités ecclésiales, ces six hommes sont heureux d’avoir consacré leur vie au service du Christ et de l’Évangile. Sincères, ils ne cachent pas les fragilités dont ils ont pris acte en cours de route. Loin de les enfermer dans des impasses, elles sont devenues des sources de créativité et de fidélité.

Pour des hommes voués à un célibat plus imposé que choisi, l’intégration de la sexualité ne va pas de soi. Si l’amour du Christ, le don de soi, la passion pour l’Évangile, le service et le respect de la communauté peuvent aider à le sublimer, la psychologie et la psychanalyse apportent de nécessaires clarifications. Certains en parlent avec une ouverture et un équilibre rarement entendus sur ce sujet. Cette vaste révision de vie illustre l’enseignement du pape François sur l’urgence d’adapter le ministère sacerdotal aux besoins du temps et de combattre l’esprit clérical, cette peste de l’Église.

Si trois d’entre eux exercent encore leur sacerdoce, trois autres ont dû y renoncer malgré eux pour avoir compris que leur bon chemin passait par la voie du mariage. Interdits de ministère, ils n’ont pas pour autant cessé d’être saisis par l’amour du Christ et le service de l’Évangile. Sans rien renier de leurs choix, fidèles au sacrement reçu, ils restent profondément attachés à leur vocation sacerdotale. Si rupture il y a, elle se situe à l’extérieur, au niveau de l’institution qui, au nom d’une tradition «ni de toujours ni pour toujours», occulte le don de Dieu, le sacrement, et se prive du service sacerdotal au moment où elle en éprouve le plus urgent besoin.

L’ouvrage se termine par un remarquable appel en faveur du libre choix du célibat pour tous les candidats à la prêtrise dans l’Église catholique latine. Les arguments bibliques, théologiques, spirituels et anthropologiques évoqués sont convaincants. La seule lecture de cet «Appel» justifie l’ouvrage, pourtant si riche d’expériences humaines.

Pierre Emonet sj

 

Michel Steinmetz
La musique: un sacrement?
Les Plans-sur-Bex, Parole et Silence 2018, 222 p.

L’auteur, directeur du service diocésain de pastorale liturgique et sacramentelle de musique sacrée et d’art sacré, cherche à repenser la place du chant et de la musique dans la liturgie chrétienne. De lecture pas toujours aisée, cet essai offre une vue d’ensemble sur la question de la musique dans le christianisme.

Le concile Vatican II donne à la tradition musicale de l’Église universelle une «fonction ministérielle», assurant que «le chant sacré a été exalté tant par la Sainte Écriture que par les Pères et par les pontifes romains (…) à la suite de Pie X». La période patristique, en effet, a été déterminante, révélatrice d’une Église mettant en place nos institutions liturgiques tout en gardant une grande proximité avec la Parole de Dieu.

Pour les Pères de l’Église, il convient de se détacher de la musique instrumentale pour se démarquer du monde païen. Les Pères voient par contre dans le chant un vecteur puissant d’harmonie, d’unité et d’ordre. Il est aussi le support d’un texte et permet d’en augmenter l’intelligibilité, donc de parfaire sa réception et son inscription dans la mémoire. Le chant chrétien naît du souffle de l’Esprit et en procède pour crier avec Jésus vers le Père. Le croyant ne peut dire l’Ineffable, il le chante, lui offre son action de grâce, son chant. C’est ainsi que se produit la transformation, le salut et la sanctification de ceux qui chantent et de leur auditoire.

Avec Pie X, la musique sacrée devient participante à l’œuvre de la liturgie, ce que confirme et amplifie ensuite l’enseignement des papes Pie XI et Pie XII, puis le concile Vatican II. La musique sacrée, par son fonctionnement symbolique, donne à entendre l’Indicible sans que jamais il ne puisse être saisi ; elle constitue en outre les croyants en peuple ecclésial, un peuple en marche avec le Seigneur et vers Lui.

Monique Desthieux

  

Gérard Joulié
Chesterton ou la quête excentrique du centre
Pierre-Guillaume de Roux, Paris 2018, 156 p.

Qui n’a pas lu La sphère et la Croix ou la série des nouvelles sur Le Père Brown de Gilbert Keith Chesterton (1876-1936) sans le désir d’en savoir un peu plus sur cet énorme et fabuleux auteur, dont la sagesse, l’humour et la fantaisie enchantent? Fin connaisseur et habile traducteur de la littérature anglaise, Gérard Joulié nous invite à le suivre dans la longue méditation que lui suggèrent la vie et l’œuvre de Chesterton.

Un fait massif et définitif retient son attention et lui sert de point d’observation: la conversion de Chesterton au catholicisme romain. L’auteur la voit comme un acte de rébellion dont la force insurrectionnelle le séduit. Chesterton l’insurgé devient dès lors le catalyseur qui lui permet de philosopher sur Dieu, le monde, l’Église et l’histoire. C’est surtout sa propre réflexion que Gérard Joulié nous livre.

Parce que les choses n’existent que dans leur mutuelle opposition, et qu’il s’agit d’en découdre, le vocabulaire guerrier est de mise. Les mots bataille, croisade, lutte, épée, soldat, chevalier coulent de sa plume avec une générosité jamais démentie. Jusque dans le ciel, où Dieu est qualifié de «premier insurgé», en guerre avec l’Adversaire dont la présence «luciférienne» resurgit avec insistance au détour de bien des pages. Rien de paisible dans cette méditation mais une militance justifiée par la condamnation sans nuance du monde moderne, confondu avec ses erreurs. La pire des époques puisque les religions ne se font plus la guerre! Tout était tellement mieux avant, au Moyen-Âge surtout, cet âge d’or du catholicisme! En dépit de quelques piques contre les Droits de l’Homme, il lui faut bien excuser Chesterton de son parti pris en faveur de la démocratie et de la république. Sa rébellion n’en reste pas moins exemplaire dans la mesure où elle remet l’église au milieu du village.

Dans la foulée, sous la conduite de son héros, l’auteur nous convie à une agréable promenade en compagnie de quelques écrivains anglais qui se sont convertis: Wilde, qui a droit à la part du lion, Graham Green, Waugh, d’autres encore qui font l’objet de réflexions originales, même si par moments on s’y perd un peu, hésitant entre l’auteur ou son personnage. Dans cette société anglaise, les dandys esthètes, diplômés de Cambridge et d’Oxford, plus ou moins homosexuels, semblent tenir une place non négligeable pour l’auteur, qui les épingle avec une assiduité non dépourvue de sympathie.

L’ouvrage est écrit d’un trait, sans chapitres ni sections, dans une langue agréable, farcie d’images originales et inattendues. Au gré de cette méditation, les concepts s’enchaînent les uns aux autres, les idées se succèdent en vertu de leur parenté, les personnages s’interpellent. Tout se passe comme dans un échange de salon à bâtons-rompus.

Pierre Emonet sj

  

Jean-Marie Brandt, Daniel Canova, Jean-Philippe Chenaux
C’est l’emploi qu’on assassine
Contre la finance-casino, pour une économie au service de l’homme
St-Maurice, Saint-Augustin 2019, 326 p.

Trois économistes confrontent ici la Doctrine sociale de l’Église avec les données économiques, notamment américaines et helvétiques. La pertinence de la tradition chrétienne récente est bien mise en valeur (primat de la dignité du travailleur, justice sociale, bien commun, subsidiarité solidaire, soutien des plus faibles, destination universelle des biens). Une heureuse insistance souligne les problèmes sociaux posés par le déni d’information systémique. Ici, pas de grandes théories, j’allais dire, juste des chiffres et des lettres; chiffres bien choisis, lettres bien exposées. C’est clair.

Étienne Perrot sj

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