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mercredi, 24 mars 2021 15:01

Ecologie: les Eglises ont-elles raté le coche?

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MonnotLes Églises ont-elles raté le coche en matière d’écologie? Peut-être pas, mais elles ont pris du retard. Un collectif revient sur l’histoire de l’émergence d’une conscience écologique dans les communautés chrétiennes. L’ouvrage Églises et écologie. Une révolution à reculons part du constat que les Églises, tant catholiques que protestantes, sont porteuses d’innovations majeures en matière sociale, mais ont tardé à s’engager en faveur de l’écologie.

L’impact de l’encyclique Laudato si’ dans les milieux ecclésiaux et même au-delà ne peut être remis en doute. Ce que l’on sait moins se situe dans l’important travail intellectuel effectué en amont de la lettre encyclique du pape François. Des contributions en théologie, histoire, sociologie et sciences politiques réunies dans Églises et écologie. Une révolution à reculons, paru aux éditions Labor et Fides (2020), éclairent les raisons qui ont freiné les Églises à se mettre au vert. Entretien avec Christophe Monnot, co-auteur de la recherche et docteur en sociologie des religions.

La «révolution verte» s’est effectuée à reculons dans les Églises, cela d’autant plus en francophonie…

Christophe Monnot: Plusieurs facteurs expliquent ce retard. Les Églises ne peuvent pas se lancer dans plusieurs projets simultanément, la justice sociale étant restée prioritaire. Les questions écologiques ont été déléguées à des œuvres chrétiennes externes. Il faut aussi relever que les ressources des Églises romandes sont moins élevées que leurs consœurs alémaniques.

Vous attribuez à l’Église le rôle de suiveuse. Est-ce contrainte par une prise de conscience plus générale qu’elle a dû se mettre au vert?

Les Églises auraient pu être prophétiques, car il existait déjà très tôt des théologies en ce sens. La bulle de Jean Paul II nommant saint François comme patron des écologistes date de 1979! Il a pourtant fallu attendre la pression de la rue et des membres pour que cela avance.

Des études montrent que l’affiliation à une Église peut même avoir un impact négatif sur l’engagement écologique.

Oui, mais légèrement négatif. En fait, les membres conservateurs des Églises neutraliseraient les prises de position et les engagements progressistes des autres. Les non-affiliés pratiquant se considérant comme spirituels sont aussi plus impliqués dans l’écologie.

Justement, on a vu fleurir des parcours d’écospiritualité en Suisse romande. N’y a-t-il pas quelque chose d’un peu hypocrite, avec une volonté cachée de ramener les fidèles à l’église par un autre biais

La réponse est en fait plus complexe, car ces rencontres ne sont souvent pas organisées par l’Église elle-même. De plus, ces groupes d'écospiritualité ne sont pas toujours liés à des paroisses. Deux types de population fréquentent ces rencontres, d’une part des individus qui ne se retrouvent plus dans la ritualité classique et cherchent une manière plus ouverte de vivre leur spiritualité. D’autre part, des fidèles distancés de l’Église qui, autour de la thématique climatique, se posent des questions sur le sens de la vie. Cela ne signifie pourtant pas que ces personnes reviennent forcément dans le giron de l’Église.

L’arrivée des Églises orthodoxes porteuses de conceptions théologiques alternatives sur la Création au sein du Conseil œcuménique des Églises (COE) a amené un changement de perspective

Cela a ouvert d’autres voies d'interprétation. Il manquait chez les protestants un chaînon entre les Écritures et notre lien à la création. La rencontre avec la compréhension des orthodoxes de l’Esprit saint, présent dans toute la Création, a permis une réinterprétation plus écologique des textes.

NDLR: Voir le documentaire The Face of God.

Lorsqu’on examine le Laudato Si’, on remarque que plusieurs références aux sources de la théologie verte ont été tues.

En effet, l’encyclique passe sous silence de grandes questions telles que la natalité ou la resacralisation de la nature. Le pape François cherche à lier deux branches du catholicisme, l’une plus progressiste et l’autre plus conservatrice, qui n’étaient pas réconciliables jusque-là. Il fait aussi le choix de placer l’encyclique dans un débat plus scientifique et réussit ainsi à remettre la question écologique à l’agenda de l’Église catholique.

Les initiatives locales en faveur de l’écologie ont été bridées par «un plafond de verre». La théologie verte était-elle donc réservée à une élite?

La théologie verte a l’avantage de dépasser les frontières confessionnelles classiques. Par contre, elle a eu beaucoup de mal à se répandre dans le tissu institutionnel. Dès les années 70, cette théologie des élites ne se traduit pas dans les programmes des Églises. Enseignées dans les universités, les pasteurs et prêtres les connaissent. Or les initiatives locales sont bloquées au niveau de l’institution moyenne, qui résiste. Finalement, ce n’est que par le politique et la pression de la rue que cette théologie verte a pu se répandre à tous les échelons de la hiérarchie ecclésiale.

La dernière Campagne de Carême en faveur de la justice climatique a fait grincer quelques dents. Les détracteurs arguant que l’Église devrait s’occuper de ce qui la concerne et ne pas utiliser l’argent qui lui est octroyée à des fins politiques.

L'engagement politique de l’Église n’est pas nouveau. Ce qui change, c’est la dénonciation de ces engagements, par ailleurs toujours dans des domaines proches de ses préoccupations. Réfuter «la voix politico-prophétique» de l’Église signifie aussi une limitation de ses prérogatives.

Il est paradoxal de demander à l’Église de s’engager en faveur de l’écologie pour ensuite la clouer au pilori.

Oui, il y a ici une demande paradoxale de la société. On l'a observé récemment avec l'engagement des Églises sur le vote au sujet des multinationales responsables. Les conséquences ont eu des effets directs sur l’action des Églises, puisque Ignacio Cassis a retiré une partie des subventions fédérales aux ONG chrétiennes concernant la communication de leurs actions. Comment donc accéder aux donateurs s’il est impossible de communiquer sur ce qu'on fait? On demande ainsi aux Églises d'être prophétiques, mais pas trop, pour ne pas ébranler la bonne conscience de la société.

La dernière Campagne œcuménique de Carême fait le lien entre écologie et social. Mais est-on vraiment sorti de la concurrence qu’il existait entre ces deux thématiques au niveau ecclésial?

La priorité des Églises et de ses membres reste toujours le domaine social. Cette Campagne de Carême montre qu’il y a un lien évident entre les deux, avec pour message sous-jacent que le social ne peut se faire au détriment de la sauvegarde de l’environnement. Néanmoins, l’Église a obtenu sa légitimité historique sur le plan social et non écologique. Même si cette concurrence tend à s’amenuiser, les membres vont plus volontiers aider l’Église lorsqu’elle s’engage au niveau social. Mais cette campagne est intéressante. Elle redit, en substance, ce que les missionnaires avaient constaté sur le terrain, puis a été traduit par des théologiens dans les intuitions d’une théologie verte: détruire l’environnement amène d’importantes conséquences sociales non souhaitables.

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