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mercredi, 15 décembre 2021 11:34

Chronos. L’Occident aux prises avec le Temps

HartogFrançois Hartog
Chronos. L’Occident aux prises avec le Temps
Paris, Gallimard 2020, 352 p.

Ce livre sur le temps et l’histoire est certes difficile, mais important pour la théologie et les chrétiens. Connu pour ses travaux sur ce qu’il nomme les «régimes d’historicité», l’historien français François Hartog les récapitule ici, en cherchant à caractériser ce que signifie pour l’Occident le passé, le présent et l’avenir. Comment comprendre philosophiquement la tension spécifique au christianisme entre l’incarnation, la manifestation du Christ dans l’histoire et sa «venue» en gloire à la Parousie? Entre le «déjà» et le «pas encore»?

Ce qui m’a frappé est la grande culture tant biblique que théologique de l’auteur qui, philosophe de l’histoire, n’hésite pas à citer les Évangiles, la littérature dite apocalyptique, les lettres de saint Paul, puis ensuite au fil de l’ouvrage les Pères de l’Église, à commencer bien sûr par saint Augustin. On se souvient de son célèbre paradoxe sur le temps dans les Confessions: aussi longtemps que personne ne lui demande ce qu’est le temps, il le sait; sitôt qu’on lui pose la question, il ne sait plus! Car la foi chrétienne a quelque chose à dire sur ce temps qui a été, qui est et qui sera.

Sans m’attarder sur les développements exégétiques et philosophiques de cet ouvrage, je vais essayer d’en donner les traits les plus originaux. Tout d’abord, l’auteur souligne à juste titre la tension vécue par les premiers chrétiens vers l’à-venir du Christ: «Viens, Seigneur Jésus!» et il montre que cette attente s’est peu à peu estompée dans la longue histoire de l’Église.

Le temps chrétien, en effet, se structure autour de trois notions que l’auteur étudie avec minutie : chronos, c’est-à-dire le temps linéaire, kairos, le temps comme occasion mais aussi comme crise, rupture, et krisis, celui du jugement à venir. «Le temps (kairos) est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché: con-vertissez-vous et croyez à l’Évangile», dit Jésus. Ce qui implique l’urgence de la décision, «le kairos de maintenant», comme dit l’auteur après saint Paul et saint Augustin. Le temps n’est pas vide; il est anticipation de la Fin dans la prière et la liturgie. Il ne s’agit pas de rêver de la fin, mais de la vivre maintenant. Mais cette haute dialectique s’est estompée au cours de l’histoire, chronos détrônant kairos et krisis, faisant perdre au temps son sens et sa finalité.

L’auteur décrit au fond ce que la sécularisation a engendré avec la perte de repères du monde actuel, sans passé réel, sans assise et sans avenir espéré. Entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XXe siècle, en effet, «le verrou biblique saute» et l’on place le futurisme comme régime moderne de l’histoire (idée de progrès, dont l’auteur donne plusieurs exemples). En même temps, le passé ne fait plus autorité; Hartog cite à ce propos ce terrible constat de Tocqueville: «Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres.» Place dès lors à ce que l’auteur nomme le présentisme, notion qui est son apport le plus original.

Cette notion, si j’ai bien compris, est à la fois quelque chose de positif (c’est maintenant que l’avenir de notre planète se joue, l’urgence est notre lot), mais en même temps un appel à aller plus loin que ce pur présent pour nous porter vers l’espérance, comme saint Paul: «Oubliant le chemin parcouru et tout tendu en avant, je m’élance vers le but, en vue du prix attaché à l’appel d’en haut que Dieu nous adresse en Jésus-Christ.» Un livre puissant, très documenté, énigmatique à certains égards.
Henry Mottu

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