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vendredi, 18 mars 2022 15:26

Recensions n° 703

Chaque trimestre, la revue choisir présente une sélection de recensions d'ouvrages.

Véronique Lecaros, Ana Lourdes Suárez et Brenda Carranza
Religieuses en Amérique latine
Invisibles mais indispensables

Paris, L’Harmattan 2021, 320 p.

Si elles sont bien plus nombreuses que les hommes au sein de l’Église catholique latino-américaine et que leur apport se soit avéré essentiel -notamment dans les domaines socio-éducatifs et de la santé, mais aussi de l’évangélisation-, les religieuses sont «invisibilisées» au sein même d’une institution restée très patriarcale.

L’histoire de l’engagement de ces «ouvrières silencieuses», voire de la répression qu’elles ont subie et de leur martyre sous les dictatures brutales du XXe siècle, est encore largement sous-documentée. Si l’on commémore des martyrs comme Mgr Oscar Romero, l’archevêque de San Salvador tombé sous les balles de tueurs d’extrême-droite le 24 mars 1980, combien de religieuses missionnaires, catéchistes ou institutrices catholiques rurales ont-elles subi le même sort? Elles n’occupent pourtant que peu de place dans le martyrologe du continent latino-américain.

Véronique Lecaros, chercheuse et professeure à l’Université pontificale catholique du Pérou (PUCP), Ana Lourdes Suárez, professeure et chercheuse à l’Université catholique d’Argentine (UCA/CONICET), et Brenda Carranza, professeure d’anthropologie de la religion à l’Université d’État de Campinas (Brésil), ont voulu «rendre visibles» ces femmes. Elles ont rédigé cet ouvrage à partir des travaux des premières rencontres latino-américaines sur les Congrégations religieuses féminines, qui se sont tenues à Buenos Aires en octobre 2019, avec la participation d’universitaires et de religieuses. Elles ont mis en pages un recueil d’une vingtaine de textes portant sur l’arrivée des congrégations religieuses féminines en Amérique latine pendant la période coloniale, leur engagement pour l’éducation, la santé et les pauvres lors de la construction des jeunes nations latino-américaines au XIXe siècle, ou encore la résistance héroïque de certaines d’entre elles sous les dictatures militaires.

Les auteures plaident pour une plus grande reconnaissance des femmes dans l’Église. Constatant un déclin notable des vocations féminines depuis les années 60, elles craignent que les réponses insuffisantes de l’institution face aux revendications féministes ne finissent par briser l’engagement des femmes en Église.
Jacques Berset

(Lire à ce propos l’article de Véronique Lecaros «Une force oubliée», paru dans le dossier de choisir n° 689, octobre 2018, consacré aux femmes dans l’Église.)

 

Simon Butticaz
Comment l’Église est-elle née?
Genève, Labor et Fides 2021, 288 p.

Partant de la fondation de l’Église et de ses origines, l’auteur nous amène jusqu’en l’an 120 à travers un ouvrage fort bien documenté. Pourquoi a-t-il choisi d’écrire un livre de plus sur le sujet? À cause des statistiques désastreuses sur la chute libre du christianisme et parce qu’il décèle dans l’Église émergente du Ier  siècle de notre ère une ressemblance avec ce qu’il appelle notre «Église finissante».

Ainsi l’auteur, sans aucun anachronisme, fait «le pari que la fréquentation des origines chrétiennes est susceptible de nous éclairer sur les principes et critères théologiques qui ont guidé les croyants en Jésus dans leur construction d’Église» et que, peut-être, cela pourrait alimenter la réflexion pour aujourd’hui. Ce faisant, il travaille en exégète historico-critique et ne se pose pas en médecin de la crise ecclésiale européenne. À nous de travailler après cette lecture à une possible actualisation de son propos…

Ce dont l’auteur nous parle, c’est de textes: le Nouveau Testament tout d’abord, mais aussi quelques autres traditions écrites venant de l’Église ou parlant d’elle. Ses questions sont récurrentes: sous quelles formes? quand? par quels moyens? à partir de quels discours et de quelles pratiques l’Église du Christ est-elle née? Le théologien mêle ainsi histoire et exégèse. Son enquête diachronique cherche à retracer «le processus d’émergence et de construction de l’Église -ou plutôt des Églises- dans les cent premières années du christianisme».

Au fil de l’ouvrage, le lecteur découvre ainsi des ecclésiologies diverses, des modèles et des pratiques ecclésiales multiples qui révèlent ce que l’auteur nomme une «réalité hybride». Dans une recherche de constante et de continuité, il nous fait découvrir les critères qui permettent aux premiers chrétiens de vivre de la mémoire de Jésus en petites communautés et de fonder une confession de foi commune malgré cette diversité. Ces premières communautés cherchent leur équilibre entre le temps de Dieu et le temps humain, entre Dieu et l’humanité. Elles vivent un christianisme pluriel, avec des ecclésiologies plurielles.

La diversité n’est donc pas un problème! Elle est même constitutive du christianisme, que les modèles suivis soient institutionnels ou charismatiques. Il ne s’agit pas d’un morcellement ecclésial, car l’Église tout entière est contenue dans chaque communauté locale, aussi différente soit-elle de la communauté d’à côté. Car c’est ainsi que l’Incarnation prend corps dans l’Église.

Si l’unité de l’Église primitive s’est fondée sur la foi des croyants en la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, si la mise en œuvre de cette foi est l’amour réciproque, si l’acclimatation au monde n’a jamais affadi la transcendance, pouvons-nous y trouver de quoi vivre en chrétien aujourd’hui? La question reste ouverte…
Anne Deshusses-Raemy

 

Jacques-Benoît Rauscher
L’Église catholique est-elle anticapitaliste?
Paris, Presses de Sciences Po 2019, 128 p.

Paradoxe: il appartient à un historien «de gauche» et marqué par la culture protestante, même si la foi lui est devenue étrangère, de rendre compte d’un ouvrage écrit par un religieux dominicain. Outre ses profondes connaissances théologiques, l’auteur fait preuve d’un grand savoir dans les domaines philosophique, économique et social, ce dont témoigne la riche bibliographie qui clôt son livre.

J.-B. Rauscher part du constat que si la position du magistère romain en matière de morale sexuelle et familiale est bien connue et largement diffusée, le rapport de l’Église catholique au capitalisme reste flou. Renonçant à remonter au «communisme» des premiers groupes chrétiens, ni même au christianisme social de Félicité de Lamennais, il centre son étude sur une période beaucoup plus contemporaine, qui commence en 1891 avec l’encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII, dont il montre les limites. Souvent perçu comme moderniste, voire «socialiste», ce texte affirme en effet la légitimité de la propriété privée et s’oppose prioritairement au marxisme. Le capitalisme n’y apparaît «qu’en creux». Il en va de même avec les encycliques suivantes, de Pie XI à Benoît XVI. Tout au plus les excès du capitalisme sont-ils dénoncés, non le système lui-même.

Dans un texte tout en nuances, et qui requiert par là même une lecture exigeante, l’auteur décline les diverses positions dans l’Église, de la théologie de la libération à une acceptation d’un capitalisme «modéré» et «démocratique», complété par la charité chrétienne. Pour J.-B. Rauscher, il convient de se pencher en priorité sur l’ethos du catholicisme, et pour cela de revenir aux textes bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testaments, particulièrement aux enseignements de saint Thomas d’Aquin. Ce qui ne résout cependant pas totalement le problème de «l’illisibilité de la position catholique» face au capitalisme, qui réside dans l’antithèse entre une application illusoire de la pureté chrétienne et sa mise entre parenthèses dans le champ économique.

S’il n’apporte pas une solution claire et définitive à cette problématique, le livre propose une réflexion stimulante, à la jonction entre considérations théologiques et économiques.
Pierre Jeanneret

 

Valérie Aubourg
Réveil catholique
Emprunts évangéliques au sein du catholicisme

Genève, Labor et Fides 2020, 384 p.

Il y a une quinzaine d’années, à Lyon, j’accompagnai des amis à la messe dominicale de la paroisse qu’ils fréquentaient, animée par une communauté charismatique. À la sortie, ils furent très surpris quand je leur expliquai que certains aspects de la célébration me rappelaient ce que je voyais dans des assemblées évangéliques.

Le livre de Valérie Aubourg (Université catholique de Lyon) sur les emprunts évangéliques au sein du catholicisme adopte une approche ethnologique pour une analyse du phénomène d’«évangélicalisation» du catholicisme, qui dépasse aujourd’hui le cadre du Renouveau charismatique.

Après une mise en contexte résumant les contours et l’évolution du christianisme charismatique, le volume s’attache principalement à trois exemples observés dans la région lyonnaise: Miracles et Guérisons (offre inspirée par l’Association internationale des ministères de guérison, fondée en Suisse en 2002), la Prière des mères (apparue en 1995 dans le sud de l’Angleterre) et la paroisse Sainte-Blandine (avec le groupe pop rock Glorious) comme exemple de megachurch catholique. Et cela sans les confondre: la dynamique étudiée ne s’y exprime pas de manière homogène et les publics ne sont pas identiques.

Des milieux catholiques s’intéressent à ce qu’ils perçoivent comme un «christianisme qui marche» et s’approprient cette inspiration à l’enseigne de la «nouvelle évangélisation». Ils ne reprennent pas tout du monde évangélique et n’entendent pas sacrifier leur identité catholique, tout en s’ouvrant à des collaborations avec des croyants évangéliques. L’institution n’est pas remise en cause, les pratiques centrales restent catholiques et l’expression de la foi conserve des traits distincts, mais l’inspiration d’un style, d’un modèle de communauté et de certaines pratiques crée des juxtapositions.

D’autres enjeux apparaissent en arrière-plan, par exemple celui du rôle des laïcs à travers les responsabilités qu’ils assument dans ces contextes. À travers des exemples comme celui de Sainte-Blandine, on voit aussi comment une paroisse peut devenir missionnaire, avec une dynamique affirmée de croissance, en ciblant ce public naturel que sont les catholiques éloignés de la pratique.

Ces démarches restent minoritaires et ne satisfont évidemment pas toutes les sensibilités catholiques. Elles représentent l’un des modes de reconfiguration du catholicisme contemporain et illustrent l’interaction entre différentes cultures chrétiennes face au défi d’apporter de façon pertinente le message de l’Évangile dans le monde contemporain.
Jean-François Mayer

 

Matthew Wood
Spiritualité et pouvoir
Les ambiguïtés de l’autorité religieuse

Genève, Labor et Fides 2021, 320 p.

Ce livre de sociologie religieuse remet en question l’idéologie habituelle des sociologues traitant de religion. Pour ceux-ci, il va de soi que l’hémorragie subie par les religions établies n’est que le pendant du triomphe de l’autonomie individuelle prônée par la philosophie des Lumières. Cette vision simpliste se retrouve dans presque toutes les études sur le courant New Age, terme attrape-tout (du chamanisme au spiritisme en passant par les rites de possession, la magie, l’occultisme) qui, décontextualisé, relève davantage du marketing médiatique que de l’analyse sociologique, nous dit l’auteur.

Matthew Wood montre que cette vision libérale ne fait pas droit à la «spiritualité» séculière vécue aujourd’hui. Là, divers sentiments religieux aux carrefours de réseaux informels répondent aux déplacements déstabilisants des rapports sociaux. Cette «spiritualité» remise dans son contexte engendre des autorités non structurantes, hors de toute contrainte institutionnelle établie. Ainsi l’auteur observe dans le Nottinghamshire des groupes de méditation et de channeling (où un médium sert de channel -c’est à dire de canal- entre un public et des «maîtres ascensionnés»).

Le lecteur appelle de ses vœux des analyses semblables portant sur les charismatiques, les praticiens du soufisme ou même des horoscopes. Loin des a priori habituels, les sociologues de profession apprendront de ces analyses novatrices dans le prolongement critique de Pierre Bourdieu et Michel Foucault. Car, point remarquable et rare, cet ouvrage se nourrit d’une observation attentive des pratiques.
Étienne Perrot sj

 

Marie Cénec
L’insolence de la Parole
Paris, Bayard 2020, 104 p.

Marie Cénec, théologienne et pasteure, nous offre un livre-témoignage sur l’évolution de sa foi: le «passage de la contrainte à la liberté de croire», l’évolution d’une «foi utilisée pour prendre le pouvoir sur les consciences et sur les corps» des milieux évangéliques extrêmes, à une voix de liberté des textes bibliques. Elle a relevé le défi immense de rejeter le Dieu des fondamentalistes: «Il est possible de croire et de réfléchir», dit-elle.

C’est en questionnant les textes bibliques sans relâche qu’elle en a découvert la complexité. La Bible est devenue «l’outil d’une libération», une «parole insolente et créatrice». On peut vivre de questions ouvertes et de partage de doutes dans une Église «lieu de résonnance et de passage d’une parole riche et féconde, d’enseignements inspirants»!

«Au creuset de l’essentiel, je brûle de la joie d’exister […] fruit de la liberté conquise sur soi-même, teintée d’une certaine gravité car lestée du mystère du vivant.» Et cette joie qui l’habite, qu’elle nous a partagée, entre autres, dans les rencontres Un auteur un livre qu’elle a coorganisées jusqu’en début 2022, est le signe que la foi est le chemin, sans fin et toujours à reprendre, vers la vérité de sa propre démarche et de son être.
Marie-Thérèse Bouchardy

 

Denis Fricker et Élisabeth Parmentier (dir.)
Une Bible. Des hommes
Genève, Labor et Fides 2021, 256 p.

Voici un livre original, qu’il ne faut pas lire à la suite, mais en choisissant tel ou tel chapitre. Il s’agit, en effet, de «regards croisés sur le masculin dans la Bible», écrits en tandems mixtes et œcuméniques, ce qui rend la lecture passionnante et parfois amusante. Ce qu’on ne peut pas dire de tous les livres de théologie! Le thème de l’ouvrage est de montrer que l’identité masculine dans la Bible n’est pas uniforme, donnée d’avance, mais multiple et chaque fois singulière, comme la vie elle-même. Je ne mentionnerai ici que les aspects qui m’ont le plus frappé.

Voici Joseph, le père de Jésus, muet dans le texte biblique mais répondant à l’ange dans un texte apocryphe du IIe siècle qui nous le montre, vieillard, prendre Marie sous sa protection (ce qui annonce «la virginité perpétuelle» de Marie, thème inconnu du Nouveau Testament). Voici Samson, l’homme fort mais faible, sorte d’être hybride, qui meurt en faisant s’écrouler le temple de Dagôn sur les Philistins. Cette histoire célèbre semble s’interroger «sur la légitimité qu’il y a à vouloir attribuer la violence d’un homme à la volonté de Dieu»; derrière l’ironie, il y aurait une critique du mâle violent. Voici Job, dont les auteur·es soulignent la vulnérabilité, paradigme d’une nouvelle virilité?

Voici enfin nos Douze apôtres, ce «club pour hommes» (!), qui se trouvent moins liés par une unité factice que traversés par leurs propres contradictions -ma question serait alors: après la résurrection du Christ, le club s’ouvre-t-il? Enfin, voici saint Paul, dont on souligne à juste titre la «présentation de soi paradoxale» avec les images de la sage-femme, par exemple, qui induisent un «portrait maternel» de Paul.
Henry Mottu

 

Patrick C. Goujon
Méditez et vous vivrez
Une pratique de la spiritualité chrétienne

Paris, Bayard 2021, 192 p.

Que faire quand tout semble voler en éclat et le sol se dérober sous nos pas? La méditation ne résout pas ces crises, mais elle nous aide à devenir des hommes et des femmes capables de répondre et d’agir. Elle permet à chacun de vivre un peu mieux, porté par la Parole de Dieu. Si notre cœur reçoit cette Parole et s’en nourrit, elle devient alors Parole vivante et transformante. Choisir de méditer la Parole, de s’asseoir pour l’accueillir, c’est donner à sa vie la chance d’aller de l’avant.

Ce livre voudrait situer la méditation dans la vie chrétienne et proposer un chemin pour la pratiquer. Il donne de précieux conseils. Ainsi trouver la juste attitude pour faire silence en soi: il vaut mieux ne pas chercher à faire le vide mais se préparer à écouter comme le demandait saint Benoît: «Écoute, mon fils, les préceptes du Maître, et prête l’oreille de ton cœur.» À chacun d’être à l’écoute de l’Esprit pour discerner ce qu’il peut admettre en son intérieur sans trop troubler son colloque avec Dieu, car dans notre monde bruyant et tourmenté, ne nous dispersons pas et ne négligeons pas ce que Dieu nous offre: lui parler. Entraînons-nous à garder vivante la Parole reçue comme Parole personnelle.

Les quinze chapitres de ce livre veulent mettre en lumière la méditation de la tradition chrétienne, en précisant ce que cette méditation apporte à l’existence des croyants. On lira dans chaque chapitre des textes spirituels qui résonnent avec des pages de l’Ancien et Nouveau Testaments. L’auteur, prêtre jésuite, souhaite permettre au lecteur de circuler d’un texte à l’autre pour être amené à rendre grâce pour la présence insaisissable de Dieu dans son histoire et en recevoir une immense espérance.
Monique Desthieux

 

Gabriel Ringlet
Va où le cœur te mène
Paris, Albin Michel 2021, 160 p.

C’est dans la fabuleuse histoire du prophète Elie -d’une modernité sidérante!- que nous entraîne Gabriel Ringlet, avec ce récit d’une naissance à la vie spirituelle, tissé autour du poème de la montagne (ou le poème de l’Horeb). Voilà Elie à la recherche d’un «Dieu-poème» afin de «changer de Dieu»!

Ce «guérisseur de la pauvreté», cet «éveilleur de souffle» a été, dans sa folie, un «magicien des ténèbres» qui a sauvagement et cruellement combattu, dans une foi défigurée par l’idéologie, ceux qu’il considérait comme des mécréants au nom d’une vision de Dieu pervertie (pouvoir et vengeance). Il ira purger sa violence dans le désert et montera au plus haut de l’Horeb, sur la «montagne du retournement», dans la rencontre avec le souffle ténu. Un intégriste qui se convertit et qui a le rang de prophète!

Dieu «ne va pas chercher ces accoucheurs d’avenir parmi les têtes de classe… Il les prend comme ils sont, là où ils sont, au cœur de la vie ordinaire.» Le prophète est celui qui «tente de débusquer ce qui se cache sous les apparences… il dénonce l’insupportable […] Quand il est minuit dans le monde, il contemple déjà le lever du soleil […] ni héros ni dévot », il est comme « le berger de l’humaine transhumance» comme le dit Gérard Bessière. Elie est présent dans tout le Nouveau Testament, dans le Coran, dans le Talmud. Ce grand converti de la réconciliation est aussi présent dans nos vies. «Trois mille ans après sa déclaration pyromane, son feu reste d’une jeunesse insolente et son audace spirituelle d’une modernité rare.»

C’est en poète que Gabriel Ringlet nous parle aussi de l’ange -«ange boulanger» comme il l’appelle- qui encourage Elie, du fond de son désespoir dans le désert, à continuer sa route. «L’ange n’appelle pas à croire ou à ne pas croire, mais à avoir faim.»

Dans la dernière partie du livre, Gabriel Ringlet s’adresse à son filleul qui porte le nom d’Elie. Un enfant qui, du haut de ses deux ans, l’a aidé à traverser les temps bouleversés par la pandémie -une leçon d’émerveillement! Ainsi il fait un pont entre les âges pour que chacun accueille cet enfant qui nous habite en laissant résonner «ce son subtil qu’on entend à peine».
Marie-Thérèse Bouchardy

 

David-Marc d’Hamnonville
Si tu veux la vie
Paris, Albin-Michel 2021, 272 p.

L’auteur, peintre, poète et depuis de nombreuses années moine bénédictin, a cherché à s’unifier de plus en plus en suivant la Règle qu’il aime, celle de saint Benoît. Ce trésor de sagesse, il a voulu le partager avec son neveu Télio, en proie à des difficultés dans sa vie professionnelle et de jeune papa.

Chaque récit commence par une citation de la Règle, qu’il illustre comme un peintre en décrivant son vécu gouverné par cette Règle. Ainsi la fameuse recommandation de saint Benoît «Écoute bien» est illustrée à travers son expérience de marin breton. Il faut «choisir d’écouter» d’où vient le vent pour bien gouverner son voilier. Tout différent est «d’entendre» des sons qui proviennent du milieu ambiant, comme le cri des mouettes ou le léger clapotis des flots, car ils n’influent pas sur la conduite du bateau.

Le moine écrit aussi à sa nièce Solen, qui est en recherche d’une vie de prière authentique. Elle le questionne avec pertinence sur sa manière de vivre l’office divin sept fois par jour. Voilà ce que la Règle nous dit, répond-il: «Pour chanter les psaumes, tenons-nous de telle sorte que notre esprit soit en accord avec notre voix.» Dans la liturgie monastique, le corps est mobilisé par une alternance de positions -debout, assise, inclinée- permettant à l’esprit de demeurer en «éveil» pour adorer, louer, supplier, remercier son Seigneur à travers les psaumes. Ceux-ci sont alternativement récités, chantés, tantôt par un seul frère, tantôt par la petite schola ou le chœur tout entier. Ces changements de position et de rythme cherchent à maintenir l’esprit en vigilance.

L’oncle insuffle ici le prodigieux sens de la mesure qu’avait saint Benoît pour diriger ses moines. Le saint ne souffrait ni nonchalance ni tiédeur. Il indiquait une voie qui serait le juste milieu entre la tension ascétique et le laisser-aller paresseux. Ses enseignements, qui perdurent depuis le VIe siècle, sont toujours actuels. Ils reflètent le désir de prêter une grande attention à l’humain. «C’est à la faiblesse que l’on prêtera attention», nous dit la Règle. La beauté d’un être ne se perçoit pas d’emblée, elle demande de l’attention, du temps et le dépassement des pauvretés qui souvent nous dissuadent d’aller plus loin.
Monique Desthieux

 

François-Xavier Amherdt
7 jours - 7 dons - 7 béatitudes
Zurich /Wien/ Münster, LIT Verlag 2021, 114 p.

À chacun des sept jours de la semaine, l’auteur, professeur de théologie pastorale et de pédagogie religieuse à l’Université de Fribourg, associe une béatitude et un don de l’Esprit saint. L’incitation à vivre les béatitudes consiste à suivre le Christ dans sa mission, car, selon les évangiles, il les a toutes vécues. S’ouvrir à la grâce de recevoir un don de l’Esprit, c’est chercher à se fortifier dans la vie spirituelle.

Par exemple le mardi, dont le nom vient de Mars, divinité de la guerre, devient chez notre auteur le jour de la béatitude invitant à M comme Miséricorde et à la bienveillance. Nous sommes incités à donner et à pardonner pour essayer de reproduire un humble reflet de la perfection de Dieu qui donne et pardonne sans relâche. Mais pour ce faire, il nous faut le don de l’Esprit associé à ce jour, celui de «l’intelligence». Il est une aide à «lire avec le cœur à l’intérieur» des situations et des êtres, à regarder les autres et à les voir comme Dieu lui-même les envisage, au-delà des apparences parfois irritantes.

Pour vivre pleinement ces béatitudes, voies de sainteté et de bonheur, l’auteur rappelle, à la suite de l’évangéliste Matthieu dans son sermon sur la montagne, qu’il faut choisir le seul «Maître».

En fin de parcours est proposée l’image du smartphone du Seigneur ouvert sept jours sur sept, qui permet d’entrer en contact avec le Dieu Un et Trine, grâce à son indicatif à trois chiffres -au nom du Père qui nous aime, de son Fils qui nous sauve, du Saint Esprit qui nous inspire. Les sept chiffres qui suivent représentant les attitudes anthropologiques fondamentales de la prière biblique, comme la louange, l’action de grâces, l’écoute de la Parole, la supplication, l’abandon… Un petit livre qui offre une multitude de pépites!
Monique Desthieux

 

Denis Müller
Petit dictionnaire de théologie
Genève, Labor et Fides 2021, 255 p.

Feuilleter un dictionnaire par pur plaisir? Peu d’entre nous le feront… Pourtant ce « petit dictionnaire » en vaut la peine. Mais, me direz-vous, un «petit dictionnaire de théologie», ne serait-ce pas uniquement un pâle reflet du grand Dictionnaire critique de théologie de Lacoste? Alors là, je vous assure, cela n’a rien à voir!

C’est qu’ici les mots n’ont pas de réelles définitions; ils sont déclinés sous forme d’articles dont la cohérence d’ensemble est de proposer un système de pensée ainsi que des interprétations très personnelles de l’auteur.

L’ouvrage contient évidemment du vocabulaire théologique spécifique comme herméneutique, justification ou théonomie. Sans oublier un article sur la Vierge Marie. Mais on y trouve aussi des mots tout simples, absents de la plupart des dictionnaires de théologie, comme bonté, enfant, déconstruction, inertie, responsabilité ou santé. Et puis nous y trouvons des entrées sur des thèmes dans l’air du temps comme abus sexuels ou climat.

Le regard de l’auteur quitte la théologie classique, le propos déplace le lecteur et l’amène à reconstruire lui-même sa pensée et ses convictions. L’ouvrage est réellement stimulant.
Anne Deshusses-Raemy

 

Henry Mottu
James H. Cone. La théologie noire américaine de la libération
De Martin Luther King au mouvement Black Lives Matter
Lyon, Olivétan 2020, 160 p.

En bon connaisseur de la théologie protestante aux États-Unis, Henry Mottu, pasteur et professeur honoraire de la Faculté de théologie de l’Université de Genève, offre une présentation claire et bien documentée d’un des représentants les plus connus de la théologie noire américaine de la libération: James H. Cone (1936-2018). Plus authentique intellectuel afro-américain que prophète, il fut professeur de théologie systématique pendant toute sa carrière à l’Union Theological Seminary de New York. En théologien, «il a lutté pour la dignité du peuple noir et contre le racisme blanc, non par le fusil ni par les discours, mais par la pensée».

Henry Mottu développe cette note centrale de la personne et de l’œuvre de Cone en sept chapitres. Après une présentation biographique, il mentionne quelques grands précurseurs (F. Douglass, W.E.B. Du Bois, J. Baldwin et surtout M.L. King et Malcolm X), montrant ainsi au lecteur l’arrière-fond socioculturel et théologique de Cone.

Les chapitres centraux du livre sont basés sur les trois principaux ouvrages du théologien noir: Black Theology and Black Power (1969), God of the Oppressed (1975) et The Cross and the Lynching Tree (2011). Partout est présente, développée et précisée -avec des moments autocritiques- la compréhension basique de la tâche de la théologie noire dans le contexte américain: «…analyser la condition de l’homme noir à la lumière de la révélation de Dieu en Jésus-Christ dans le but de créer une nouvelle compréhension de la dignité noire parmi les Noirs et de rendre son âme au peuple noir afin de détruire le racisme blanc». Je trouve particulièrement touchants les interprétations de spirituals et de blues et le parallélisme, très parlant, entre la croix du Christ et l’arbre du lynchage qui a profondément marqué l’histoire des Noirs de 1880 aux années 1950.

Le livre se termine sur une présentation des critiques adressées à Cone. Henri Mottu y ajoute synthétiquement une réflexion sur les forces et limites de cette théologie et sur le racisme qui imprègne les habitudes, mœurs et langages en Amérique comme en Europe. Son livre élargit nos vues sur la réalité ecclésiale et sociétale, tout en nous confrontant à nos propres stéréotypes et racismes… bien cachés.
Stjepan Kusar

 

Anne Brécart
La Patience du serpent
Chêne-Bourg, Zoé 2021, 190 p.

Christelle et Greg, avec leurs deux petits garçons, ont quitté la Suisse pour sillonner le monde. Fuite ou désir d’aventure? À Tiburcio, sur la côte mexicaine, ils posent leur minibus pour expérimenter une autre vie. Un jour Ana Maria, une femme du village, fait irruption dans leur environnement. Entre le chamanisme et la relation étrange où les entraîne cette femme, la vie du couple est perturbée. Par une écriture réaliste et poétique, l’auteur nous fait entrer progressivement dans une quête de soi et du couple lourde de questionnements.
Marie-Thérèse Bouchardy

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