bandeau art philo
lundi, 06 octobre 2008 02:00

La jeunesse de Barack Obama

Écrit par

obama41831revesBarack Obama, Les rêves de mon père. L'histoire d'un héritage en noir et blanc, traduction de Danièle Darneau, Presses de la Cité, Paris 2008, 454 p.

« Car nous sommes des étrangers devant Toi, et des voyageurs, comme tous nos pères. » Cette citation extraite d'un discours du roi David dans le 1er livre des Chroniques est mise en exergue de l'ouvrage de Barack Obama. Ecrit et publié en 1995, juste avant les débuts de sa carrière politique dans l'Etat d'Illinois, le récit, au style parlé, retrace la quête de ses origines, l'histoire de sa famille. C'est principalement l'énigme de son père, prénommé également Barack, Kenyan surdoué et homme politique écarté pour des raisons d'appartenance tribale par le premier président du pays Jomo Kenyatta, qui forme sa trame de fond. Le mariage de celui-ci avec la fille blanche d'un représentant en meubles et d'une employée de banque originaires de l'Etat du Kansas donna naissance, le 4 août 1961, à Barack junior.

Le mariage dura deux ans à Hawaï. La mère, Shirley Ann Dunham-Obama, se remaria avec un jeune étudiant indonésien qui connut une situation matérielle difficile lors de son retour dans le pays, à la chute du président Sukarno.

Barack vécut plusieurs années en Indonésie, côtoyant les regards vides des paysans l'année où les pluies n'arrivèrent pas, et leur désespoir l'année suivante, quand les pluies durèrent plus d'un mois, grossissant la rivière et inondant les champs. Son second père, Lolo, lui apprit que le monde est violent, imprévisible et souvent cruel. Au petit qui, suivant l'exemple de sa mère donnait quelques piécettes aux mendiants, il déclara : « Tu ferais mieux de garder ton argent et de faire en sorte de ne jamais finir toi-même dans la rue. » « Il agissait de même avec les domestiques? les renvoyait sans l'ombre d'un état d'âme s'ils étaient maladroits, distraits ou s'ils lui coûtaient de l'argent d'une façon ou d'une autre. » Lolo mit aussi l'enfant en contact avec la nature et les animaux.

Après la seconde séparation de sa mère, celle-ci « décida que j'étais un Américain et que ma vraie vie était ailleurs [qu'en Indonésie] (...) Elle avait concentré ses efforts sur mon instruction. N'ayant pas les revenus nécessaires pour m'envoyer à l'école internationale que fréquentait la majorité des enfants étrangers de Djakarta, elle s'était arrangée dès notre arrivée pour compléter ma scolarité par des cours par correspondance envoyés des Etats-Unis. Cinq jours par semaine, elle venait dans ma chambre à quatre heures du matin, me forçait à prendre un petit déjeuner copieux, puis me faisait travailler mon anglais pendant trois heures, avant mon départ pour l'école et le sien pour son travail. » Barack fut élevé par ses grands-parents maternels Gramps et Toot dont il trace un portrait sympathique et haut en couleurs.

Mais le récit se focalise ensuite, après la mort de son père kenyan qu'il ne revit qu'une fois brièvement, sur la famille paternelle. Accompagné d'une demi-soeur, Barack retourna au Kenya sur les traces et les « rêves » de son père. L'histoire devient poignante, lorsque, malgré ses réticences, il accepte, après de nombreuses rencontres avec la grande famille kenyane où il recueille des morceaux de souvenirs, de rencontrer et d'entendre le récit d'une autre tante, Sarah, la soeur aînée de son père, brouillée avec la famille à cause de l'héritage.

La narration prend alors des accents dramatiques et on découvre progressivement le visage d'un père différent de celui qui avait abandonné femme et enfant : homme au grand coeur, jamais rancunier, même lorsque la chance lui aura tourné le dos et que les siens refuseront de l'accueillir, il répondit à d'innombrables demandes d'aide matérielle. On a l'impression que le jeune Barack découvre au fil des multiples bribes de récits une autre figure du père. Il plonge également, avec ses grands-parents paternels, dans l'histoire de la colonisation de ce grand pays africain.

Expérience et analyse

Hormis le passionnant récit de la famille, j'ai lu avec autant d'intérêt les chapitres consacrés à sa fonction de travailleur social auprès des populations noires du sud de Chicago. Deux points retiennent l'attention. D'une part, l'engagement personnel du jeune Barack pour changer la situation des Noirs de cités sinistrées et, d'autre part, son effort d'analyse pour comprendre leur situation culturelle et les moyens qu'il met en oeuvre pour provoquer un changement.

En dépit de son engagement, son échec est manifeste, mais cet homme sait de qui il parle : son analyse ne vient pas des livres mais d'une réflexion forgée à partir de son action infatigable auprès des populations noires d'une grande métropole. Ici se dessine le profil exceptionnel du futur candidat présidentiel.

J'ai noté aussi, en particulier, ses très nombreux contacts avec les pasteurs des églises, l'observation qu'il fait de ce milieu où la foi règne mêlée à la politique locale et à la désillusion. Par contre sur sa propre foi et son appartenance ecclésiale, Barack Obama reste extrêmement discret. On le comprend !

Intéressantes aussi les remarques sur les prêtres catholiques, « des hommes isolés, le plus souvent d'origine polonaise ou irlandaise, des hommes qui étaient entrés au séminaire dans les années soixante pour servir les pauvres et guérir les plaies raciales, mais qui manquaient du zèle de leurs prédécesseurs, les missionnaires ; des hommes plus gentils, peut-être meilleurs, mais aussi plus vulnérables à cause de leur modernité. Ils avaient vu leurs sermons exhortant à la fraternité et la bonne volonté foulés aux pieds par la débandade des Blancs, leurs efforts pour recruter de nouveaux fidèles accueillis avec suspicion par les visages noirs - principalement des baptistes, des méthodistes, des pentecôtistes - qui entouraient à présent leurs églises. » Barack Obama note aussi le soutien du cardinal Bernardin.

Bref, cette sorte d'autobiographie de jeunesse, passionnante à lire malgré quelques longueurs et un style relâché, révèle un homme d'action à l'intelligence toujours en éveil. L'histoire très complexe de sa famille dévoile - non sans provoquer un brin d'effroi - des composantes de la nation américaine.

Lu 5376 fois

CouvLivreChoisir

Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

COMMANDER LE RECUEIL


Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.


Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.