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dimanche, 26 novembre 2017 19:11

Exister

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S’il est un verbe d’une grande richesse symbolique et de sens, c’est bien exister. Son origine latine ouvre un vaste champ exploratoire, qui ne peut que stimuler les linguistes et les philosophes.

Stjepan Kusar est responsable de la bibliothèque des jésuites de Carouge. Il enseigne la philosophie à l’Université catholique de Croatie.

Étymologiquement, le terme exister est composé du préfixe ex-, qui marque la sortie, la séparation, et de sistere « établir, fixer », une forme déviée du verbe stare « se tenir debout », qui insiste lui sur l’ancrage. Exister, c’est donc se tenir fermement debout, les pieds plantés dans le sol, tout en s’ouvrant à ce qui est à l’extérieur de soi. C’est une invitation à se dépasser soi-même.

L’extérieur, ce n’est pas seulement l’espace qui nous entoure, mais tous les êtres matériels avec qui nous partageons cet espace, qui animent cet espace, avec qui nous pouvons entrer en contact, à commencer par les autres humains. Exister, c’est à la fois se rattacher au monde, s’identifier comme en en faisant partie, et à la fois s’en différencier. C’est donc être capable d’établir une relation personnelle avec ce qui est hors de soi. Cette tension est au cœur du processus identitaire, qui implique toujours une relation avec un autre, mais un autre dont on peut se différencier.

Tout notre savoir et notre savoir-faire sont dépendants de la relation personnelle. Sans cette relation fondamentale, il n’y aurait pas de connaissance. Nous ne saurions même pas que nous existons. C’est elle qui fait ce que nous sommes, des êtres humains.

Les cellules d’un embryon se développent naturellement, et un nouveau-né vient au monde passivement, sans que sa compréhension et sa volonté ne soient impliquées. Il apprend ensuite à être un être humain grâce à la relation que ses parents établissent avec lui. Un nouveau-né laissé à lui-même ne développera pas de relations à lui-même. Le parent comprend le cri du bébé, l’interprète, mais le bébé, lui, ne comprend pas ce qu’il fait en criant. C’est son entourage qui le sollicite, le stimule à sortir de lui-même et à communiquer.

Cette ouverture à l’autre que soi (l’ex-), précède toutes les autres relations que l’enfant va établir en tant qu’humain avec les autres personnes, les plantes, les bêtes, les machines, le cosmos. C’est notre niveau de sortie le plus fondamental. Toutes les connaissances, des plus simples aux plus complexes, présupposent que ce niveau de relation fondamental fonctionne correctement.

Ouverture à la transcendance

Ce niveau de sortie sous-entendu dans le préfixe ex- peut être encore étendu. Exister veut aussi dire que je suis capable d’aller au-delà des relations purement matérielles, pour exprimer le monde par la pensée immatérielle. Même si la pensée présuppose en amont un organe, notre cerveau, elle ne sort pas de notre cerveau sous une forme matérielle, comme la bile sort de notre foie ou de la vésicule biliaire.

Si l’on monte encore d’un cran et que l’on passe de la relation horizontale à la relation verticale, nous pouvons entendre l’appel à se laisser toucher par ce qui se tient au-dessus de nous comme une invitation à se dépasser.

Symboliquement, ce n’est pas un hasard si l’ossification de notre crâne n’est pas complètement achevée à notre naissance, s’il reste un peu mou au niveau des fontanelles. Bien sûr, les raisons en sont biologiques, les fontanelles donnent notamment au crâne une certaine flexibilité qui facilite l’accouchement. Mais nous pouvons aussi interpréter cet espace comme une ouverture de l’humain vers ce qui le dépasse, le spirituel, une frontière entre le corporel (visible) et l’incorporel (invisible).[1] L’humain est un être enraciné dans la terre, solide ; avec ce « trou » osseux, compris comme un symbole, il peut être perméable à la sphère céleste, spirituelle, et même la toucher puisqu’il se tient debout.

Le terme exister porte ainsi en lui une ouverture à la transcendance. Nous sommes des êtres matériels, mais nous avons la possibilité de sortir de ce préfabriqué matériel pour nous engager dans des sphères immatérielles et spirituelles. D’entrer en relation avec l’invisible, avec l’au-delà, avec Dieu.

Logos et création

Dans le début de la Bible, la Genèse, il est écrit que Dieu crée l’univers par l’intermédiaire de sa parole (Gn 1). Il dit et les choses se font. La création n’est pas un combat, comme dans d’autres mythologies proche-orientales antiques, mais un parler de Dieu. En exprimant les êtres, Dieu fait le monde. En outre, la création se fait de manière ordonnée, par séparation des espaces et des espèces.[2]

Le prologue de l’évangile de saint Jean enseigne ensuite que Dieu lui-même est Logos, Parole, donc relation. En tant que logos, il est immatériel, il est Esprit. Mais le Logos se fait chair dans Jésus-Christ. L’invisible se fait ainsi visible. Il ne le fait pas dans un corps quelconque, il prend celui de l’homme et il le fait une fois pour toutes. Dans d’autres religions, l’incarnation divine peut se répéter et prendre différents corps. Chez les Hindous par exemple, Vishnou s’incarne plusieurs fois dans différents êtres vivants.

Bien sûr, nous pouvons voir cela comme de l’anthropomorphisme. Partir du meilleur de nous, pour exprimer ce qui nous dépasse. Mais il est impossible à l’humain de faire autrement ! Il ne peut pas se laisser de côté. Il se porte toujours lui-même. En ce sens, tout est anthropomorphisme, donc symbole, connexion entre deux choses qui ne sont pas immédiatement perçues comme reliées l’une à l’autre. Notre langage est symbolique, puisqu’en prononçant un mot, nous disons la chose, visible ou invisible, nous établissons le lien avec elle. Comme Dieu l’a fait en créant.

[1] Cf. le commentaire de Thomas d’Aquin sur Liber de causis (un texte d’origine néoplatonicienne), In Librum de causis, Turin 1955, n° 61.
[2] En hébreu, créer à partir de rien se dit bara. Ce verbe a comme sujet Dieu seul. Bara, c’est le propre de Dieu. Quand il s’agit des hommes, l’hébreu utilise un autre mot pour désigner l’action de créer à partir de ce qui est déjà.

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