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bandeau art philo
mercredi, 04 juin 2014 17:25

Passé, présent et fantasmes

Écrit par

L'Amant, d'Harold Pinter
Théâtre Alchimic, Carouge, du 5 au 22 décembre 2013

Staying alive, de la Compagnie Due Ponti
Théâtre du Loup,
Genève, du 13 au 22 décembre 2013,
Théâtre du Casino, Evian, les 3 et 4 juin 2014

Cette pièce célébrissime de l'un des auteurs de théâtre les plus joués de la deuxième moitié du XXe siècle concentre certains éléments-clés de sa dramaturgie : une situation de huis clos, un couple et ses abysses, une menace qui sous-tend l'apparence lisse des choses.


Les protagonistes appartiennent à un milieu social aisé. L'épouse (Anne Vouilloz) est au foyer, tandis que le mari (Raoul Teuscher) part chaque matin à son bureau, mallette à la main, après un baiser sur le front de sa femme. Sarah, selon les mises en scène, soit se prélasse sur un canapé design en lisant un magazine, soit, le plus souvent, s'affaire dans l'appartement, un plumeau ou un petit arrosoir à la main. Un couple des plus conventionnels donc nous fait face. Première bizarrerie quand le mari, Richard, avant de partir au travail, demande à sa femme comme s'il s'enquérait de l'heure du train, si elle voit son amant cet après-midi. « Mmmmm... oui... » répond-elle. « Alors, je ne rentrerai pas avant 6 h », dit le mari, compréhensif.
Au long du déroulement de la pièce, on voit donc arriver l'amant, et un nouveau couple se forme, Sarah et Max, avec ses règles propres, en marge de la vie conjugale. On ne sait pas qui est Max, ni ce qu'il fait. Peu à peu, les relations de ce second couple se durcissent, tandis que le mari qui rentre du travail pose cette question insidieuse : « Ca ne te dérange pas de savoir que je suis derrière mes dossiers pendant que tu es occupée avec ton amant dans notre appartement ? » Le jeu se corse. Le climat entre Sarah et Richard s'envenime. On apprend que Richard a lui aussi une maîtresse, « une p... », comme dit Sarah. La jalousie s'installe, tandis que les rapports des couples parallèles n'ont plus de limites. Mais il s'agit d'un jeu de rôles qu'il serait dommage de dévoiler à ceux qui n'ont jamais vu la pièce.
Cette jalousie est-elle feinte ou réelle ? Tout Pinter est dans cette inquiétante incertitude, dans cet univers où le vrai et le faux ne sont plus distinguables. Jeu pervers en ce sens qu'il touche les distorsions des rapports psychologiques et de domination entre les personnages. Plus la pièce avance, plus l'on découvre de nouveaux rebondissements. Le huis clos analyse le poison du couple conjugal, comme le faisait Qui a peur de Virginia Woolf, d'Edward Albee.
La mise en scène de Raoul Teuscher, qui interprète le mari et l'amant, est enlevée et maîtrisée, dans la progression vers la folie où le jeu entraîne les protagonistes. Mais elle pèche par un travers très contemporain qui enlève toute nuance : l'autodérision. Ainsi, surtout, du rôle féminin outré jusqu'à la caricature - diction surjouée, perruque Marilyn et lunettes noires. Ce qui lamine les caractères des personnages de Pinter et les place dans un contexte de déjà vu, et enlève toute subtilité à la déstabilisante progression de la banalité du mal vers sa radicalité, vision pessimiste qu'avait Pinter de la société.

Staying alive
Cette douzième production de la Compagnie Due Ponti est le fruit d'un travail collectif avec la Compagnie Dorian Rossel, dont l'adaptation du manga Quartier lointain a fait le tour des scènes.
« Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure dont la route droite était perdue. » Cette phrase de Dante est le point de départ de la création. Un rêve qui revient, les méandres de la mémoire, ce qui a été et ce qui pourrait être, voilà le matériau du spectacle, avec un art du récit et un art d'être sur scène très communicatifs. Aucun décor et aucun accessoire, et encore moins de fumigènes ou de décibels, mais un piano sur lequel Antonio Buil joue le début de la Sonate en la majeur de Schubert, si poignante, et un tableau, bleu, où s'inscrivent les jalons de l'existence.
Sur scène, un présentateur aligne au micro les phrases « de circonstance » pour honorer les 80 ans d'une artiste à- la-longue-carrière. Celle-ci, silencieuse et émue comme il se doit, une hermine blanche autour du cou, bredouille un Bonsoir et un Merci. Puis se rappelle : « C'est dans cette salle, en 2013 que j'ai joué Staying alive... » Nous y sommes.
Le fil de la représentation se déroule, bribes d'une existence recomposées par la magie du théâtre. Paola Pagani trace à la craie blanche un long trait horizontal sur le mur et déroule la bobine de la vie. Parents encore à la campagne dans les années 60, avec leurs chèvres, et dont Antonio est le fils, un petit point sur la carte de l'Espagne ; et parents qui, un petit point sur la carte d'Italie, donnent naissance à Paola.
« Quand nous étions adolescents, j'avais été voir en 1977 au cinéma, Saturday night fever. » En Espagne comme en Italie, Antonio et Paola, qui ne s'étaient pas encore rencontrés, dansaient sur les Bee Gees. Le leitmotiv, c'est cette chanson disco, dont le rythme fait irrésistiblement danser. Egalement parfait pour... un massage cardiaque. Humour et détournement inattendu du tempo de la Fièvre du samedi soir.
A la fin du spectacle, Antonio Buil, qui a reçu le prix d'interprétation du cinéma suisse en 2010 pour son rôle dans Coeur Animal de Séverine Cornamusaz, exécute une extraordinaire « mort » sur scène. D'anthologie. En résumé : drôlerie, poésie, dans une création qui suscite émotion et empathie. Et sans jamais forcer le trait. Quel talent !

 

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