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jeudi, 16 avril 2015 16:47

Cléricalisme

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Les témoignages présentés dans ce numéro laissent penser, avec juste raison, que le prêtre suisse n’a plus rien de clérical. Car aucun ne chercherait à diriger politiquement la société.

Le prêtre aujourd’hui semble avoir revêtu le vêtement que saint Vincent de Paul exigeait des Filles de la Charité rassemblées dans la Congrégation religieuse qu’il venait de fonder : s’habiller comme les jeunes filles modestes de leur temps, servir les pauvres en passant inaperçues. C’est sans aucun doute dans cet esprit que notre pape François répondit à un journaliste laïc qui l’interviewait : « Quand j’ai face à moi quelqu’un de clérical, je deviens automatiquement anticlérical. Le cléricalisme ne devrait rien avoir à faire avec le christianisme. »


Relatant ce propos, le magazine Famille chrétienne s’est demandé si le pape François ne rejoignait pas ici Léon Gambetta,[1] qui proclamait devant la Chambre des députés, le 4 mai 1877 : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! »
Un clergé non clérical, n’est-ce-pas un oxymore, une contradiction dans les termes ? Certains le pensent, puisqu’ils crient au cléricalisme en réaction au moindre discours d’un évêque sur les questions de société. Dans un esprit qui rappelle celui des terroristes (supprimer - au moins symboliquement - ce que l’on ne comprend pas), certains voudraient voir disparaître toute manifestation publique de la religion : les JMJ, les processions, les croix dressées au carrefour d’un chemin de montagne, le son des cloches, sans parler des concordats passés entre certains Etats et une Eglise.
Cette laïcité radicale contredit l’article 18 de la Déclaration universelle des droits humains (ONU, 10 décembre 1948) qui se garde bien de confondre la liberté de pensée, la liberté de conscience et la liberté de religion. Or la liberté de religion, comme le rappelle la loi française de séparation des Eglises et de l’Etat (9 décembre 1905), est, sous le nom de liberté du culte, le droit de manifester publiquement sa foi, individuellement ou collectivement.
Que la foi chrétienne entraîne les croyants vers des attitudes sociales et politique, c’est cela qui semble incompréhensible à ceux qui n’aiment pas la morale de leur curé ou les positions politiques de leur évêque - sur la famille notamment. Cette incompréhension n’est pas le monopole des anarchistes : nombreux sont les fidèles qui ont quitté l’Eglise, bruyamment ou sur la pointe des pieds, en réaction à des propos entendus en chaire, propos généralement qualifiés « de gauche » et qui n’étaient qu’une traduction concrète de l’injonction de saint Jacques : « Ainsi en est-il de la foi : si elle n’a pas les œuvres, elle est tout à fait morte » (Jc 2,17).
Que ces œuvres prennent un tour politique, cela n’a rien d’étonnant ; c’est même indispensable dès que l’on a compris, avec notre pape Pie XII, que la solidarité est la dimension politique de la charité.

Fin d’une domination
Quoi qu’il en soit, le cléricalisme, explicite ou larvé, ne semble plus avoir d’importance aujourd’hui lorsqu’il campe chez les prêtres. La désaffection pour la religion dans nos pays, jointe à l’autonomie de pensée des fidèles, sont passées par là. L’anticléricalisme de nos arrière-grands-pères, manifesté dans la rue par des cris de corbeau à la vue d’une soutane, n’est vivace, tel le feu sous la cendre, que chez ceux qui ne voient pas les déplacements du cléricalisme opérés par l’évolution de la société.
Les historiens remarquent que le cléricalisme n’est pas d’essence religieuse. Le cléricalisme, c’est la domination sociale et politique du « clerc », c’est-à-dire de l’intellectuel. Son vêtement s’inspire de l’antique toge romaine, qui a donné autant la soutane des prêtres que la robe des magistrat(e)s, la toge des professeur(e)s d’université et celle des pasteur(e)s - dont le rabat blanc symbolise les deux tables de la loi.
Dans la mouvance de la Renaissance, de la Réforme et de la contre-Réforme, le concile de Trente (1545-1549), en mettant l’accent sur la formation dans des séminaires voués principalement aux disciplines spéculatives (philosophie et théologie), a renforcé cet aspect à la fois intellectuel et clérical du clergé catholique. Cette fonction de maître à penser fut âprement disputée par les intellectuels de tous bords, notamment depuis les Lumières, ce qui explique les batailles sanglantes autour de l’enseignement laïc.
Depuis l’entre-deux-guerres, ces batailles ont perdu leur enjeu social. Car, dans nos sociétés, les intellectuels ne sont plus les maîtres à penser. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Roland Barthes soulignait que « les sciences ne sont pas éternelles ; ce sont des valeurs qui montent et descendent comme à la Bourse ». Il donnait l’exemple de la théologie qui fut jadis la « reine des sciences », avant d’annoncer : « La psychanalyse ne peut manquer de mourir un jour. »[2]
Aujourd’hui, la technologie, archipel où se mélangent des sciences régionales et des techniques pratiques, domine la culture, ne laissant aux disciplines spéculatives que la place secondaire réservée aux loisirs. Du coup, le cléricalisme revêt d’autres vêtements : non plus la soutane, la robe ou la toge, mais le blouson du chanteur ou la blouse de l’expert que l’on convoque sur les plateaux de télévisions pour cautionner de leur autorité l’explication du journaliste. Cette autorité les autorise à sortir de leur compétence pour transmettre en contrebande leurs idées politiques, artistiques ou religieuses. Contre ce cléricalisme sournois, la conclusion de Gambetta - « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » - reste d’actualité.

[1] • Léon Gambetta (1838-1882) fut l’une des personnalités politiques françaises les plus importantes de la Troisième république. (n.d.l.r.)
[2] • Roland Barthes, Leçon, Seuil, Paris 1978, p. 28.

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