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lundi, 23 novembre 2015 14:05

Luis Espinal. Marxiste ou prophète ?

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Lors de son voyage en Amérique latine cet été, le pape François a reçu en cadeau du président bolivien une réplique d’un crucifix en bois sculpté par Luis Espinal, représentant le Christ cloué à une faucille et à un marteau. Le Père Espinal sj était-il donc marxiste ? L’auteur, qui a bien connu ce jésuite assassiné en 1980, rétablit ici l’esprit qui l’animait.

Jusqu’à la visite du pape François en Bolivie, en juillet dernier, bien peu de gens - mis à part les Boliviens - connaissaient le nom de Luis Espinal. Le pape s’est arrêté pour prier sur le site où, en mars 1980, avait été retrouvé, parmi les ordures, le corps criblé de balles et marqué par la torture du jésuite espagnol.


J’ai moi-même vécu cinq ans en Bolivie dans les années 70, et j’ai fini par connaître assez bien Lucho Espinal. Il était même le parrain de mon fils. Dans un corridor, chez nous, se trouve une de ses sculptures en bois qui représente la tête et les bras du Christ crucifié. Ce Christ semble dormir d’un sommeil paisible mais douloureux ; il est tout à son œuvre de rédemption.

Un clergé divisé
Rien n’était plus facile que de lier connaissance avec Luis. C’était quelqu’un de simple, sans prétentions, toujours disponible à chacun. On le connaissait surtout en tant que critique de films et il enseignait la communication à l’Université catholique de La Paz. Il s’intéressait principalement aux medias. Il habitait avec deux autres jésuites un logement très simple dans un quartier pauvre de la capitale.
Pour comprendre Luis, il faut se replacer dans son contexte. Le jour de mon arrivée à La Paz, circulait la grande nouvelle que le gouvernement d’Hugo Banzer venait de supprimer la Commission Justice et la Paix de la Conférence des évêques boliviens. Le prêtre en charge de cette commission fut expulsé du pays. L’Eglise, accusée de fomenter l’agitation et d’encourager la subversion, se divisa alors profondément.
La constitution Bolivienne de l’époque reconnaissait le catholicisme comme religion officielle, et l’Etat lui assurait une situation privilégiée ainsi que sa protection.[1] En échange, l’Eglise devait coopérer avec le gouvernement et lui procurer son soutien. Or, sous Banzer, l’armée régnait par décrets et les partis politiques et les syndicats étaient interdits. La Commission Justice et la Paix était de fait la seule organisation qui osait critiquer le gouvernement. Avec à sa suppression, le calme se rétablit. Mais c’était un calme de cimetière...
Une partie du clergé et de la hiérarchie accepta la situation ... et une position somme toute assez confortable. Tant que les religieux se contentaient d’administrer les sacrements et de surveiller les dévotions populaires, le gouvernement estimait en effet qu’ils se conduisaient bien et accomplissaient l’œuvre de Dieu. Sous cette surface cependant, se cachaient chez d’autres une profonde frustration, une humiliation amère. Certains éléments du clergé étaient choqués par les conditions déplorables et par les mille petites tyrannies auxquelles le peuple était soumis. Les prêtres étrangers en particulier, qui n’avaient pas l’habitude de travailler dans de telles conditions, se sentaient incapables de coopérer avec un système qui violait si cruellement la dignité humaine. Luis était de ceux-là. Il était Espagnol mais avait dévoué sa vie aux pauvres de Bolivie. Il avait même renoncé à sa citoyenneté espagnole et s’était fait naturaliser bolivien.

Un gréviste parmi d’autres
Les choses changèrent en 1978, quand Adolfo Pérez Esquivel, futur prix Nobel de la paix, visita La Paz. Il était chargé à l’époque de ce qui s’appelait la Commission Argentine pour la justice et la paix, une organisation qui luttait pour les droits de l’homme. Il suggéra qu’on constitue un groupe semblable en Bolivie. Jimmy Carter venait d’être élu aux Etats-Unis et lui aussi défendait les droits de l’homme. Il paraissait donc probable que l’armée bolivienne n’oserait pas s’opposer au projet.
Pour ses instigateurs, il était cependant essentiel que le nouveau groupe soit totalement indépendant de l’Eglise et de sa hiérarchie. Ce serait la voix des opprimés, et uniquement des opprimés. Quelques mois plus tard, un délégué de Pérez Esquivel se rendit à La Paz pour nous aider à nous organiser. Il y accomplit un travail remarquable. Au bout d’une semaine, l’Assemblée permanente pour les droits de l’homme était devenue une réalité. Luis prit part au projet, mais sans fonction de chef. Il n’en désirait pas, ce n’était pas son genre.
La nouvelle Assemblée pour les droits de l’homme lança d’abord quelques modestes projets. Elle fut prise au dépourvu lorsqu’un groupe de femmes de mineurs qui avaient été jetés en prison vinrent annoncer qu’elles allaient faire la grève de la faim et qu’elles avaient l’intention de s’installer dans la résidence de l’évêque. Les membres de l’Assemblée essayèrent de les en dissuader, leur disant que cela ne servirait à rien au vu des circonstances. Les femmes leur répondirent simplement qu’elles n’étaient pas venues demander leur avis, ni même leur soutien, mais simplement les prévenir de leurs intentions. « Nos maris sont en prison, nous n’avons rien à manger de toute façon, alors pourquoi ne pas avoir faim publiquement ? »
Le groupe des grévistes se composait de trois femmes et d’environ dix enfants. Quand il devint évident que c’était du sérieux et que les enfants continueraient à refuser la nourriture que l’évêque leur faisait parvenir, dix membres de l’Assemblée proposèrent de remplacer les mineurs. Leurs mères acceptèrent. Luis était l’un d’entre eux.
Le nouveau groupe s’installa dans les bureaux de Presencia, un quotidien catholique qui n’était pas particulièrement connu pour s’opposer à la dictature. Bientôt les grèves de la faim se déchaînèrent dans tout le pays. Au bout de quinze jours, les forces du gouvernement firent irruption dans les bureaux du journal pour expulser les grévistes. Les autorités déclarèrent qu’elles avaient découvert sur place de la nourriture, de l’alcool et des drogues, et que la grève n’était qu’une comédie. Malheureusement pour le gouvernement, une chaîne de télévision, qui avait été alertée, avait filmé toute la scène. Tous les Boliviens purent voir des gens trop faibles pour marcher, être emportés sur des brancards alors qu’ils chantaient les Béatitudes. Une semaine plus tard, Hugo Banzer annonçait sa démission et la tenue de nouvelles élections.
Après tant d’années de totalitarisme, la transition démocratique fut difficile. La situation demeura longtemps chaotique. Durant cette période, Luis lança l’hebdomadaire Aqui, pour tenter d’apporter un peu de clarté et de sagesse dans la confusion régnante. Il enseignait toujours à l’Université catholique, tout en restant un poète et un artiste extrêmement sensible, qui aimait de toute son âme les humiliés et les opprimés. Le 21 mars 1980, il fut kidnappé à quelques rues de chez lui. Quelqu’un l’entendit crier : « Ça y est ! » comme s’il s’y attendait. Son corps fut retrouvé le lendemain matin.

Une pureté révolutionnaire
On raconte qu’à la mort de Benoît-Joseph Labre (un mendiant sans logis, mais aussi un mystique qui vivait dans les ruines du Colisée à Rome), le peuple de la ville le proclama saint avant même son enterrement. Il est arrivé quelque chose de semblable pour Luis. Il n’était pas spécialement célèbre de son vivant, et pourtant toute la ville de La Paz se mobilisa pour son enterrement. Une immense foule, la plus grande que j’aie jamais vue, accompagna son corps de la cathédrale jusqu’au cimetière, certains chantant des hymnes et priant, d’autres hurlant des slogans politiques. Luis avait touché au plus profond du cœur ce people bolivien qu’il avait tant aimé, et celui-ci avait reconnu en lui ses aspirations les plus pures. L’affection des Boliviens, leur gratitude n’ont pas pali avec le temps. Des rues, des marchés, des écoles portent le nom de Luis Espinal. On ne peut pas se promener bien longtemps dans La Paz sans le croiser quelque part.
Luis n’appartenait à aucun parti, il n’était membre d’aucun mouvement organisé. C’était un homme de paix, de dialogue. Il était presque timide et n’imposait jamais sa présence. Il rendait de petits services sans qu’on le lui demande. Sa pureté ne faisait aucun doute, et cette pureté était réellement révolutionnaire.
Etant donnée l’époque où il vivait, il n’y a rien de surprenant à ce que Luis ait trouvé dans le marxisme des valeurs évangéliques, de celles qui manquaient gravement alors à certains secteurs de l’Eglise et qu’il faudrait incorporer à toute vision chrétienne de la société. Qu’il ait éprouvé ce type de sentiments paraît naturel. Je les ai moi-même ressentis. Du reste, il y avait en Amérique latine des mouvements de gauche de grandes valeurs et il fallait trouver le moyen de collaborer avec eux si on désirait provoquer un changement réel et concret. Le marxisme prenait des formes très variées, il ne s’identifiait pas uniquement au Parti communiste. En réalité, les communistes purs et durs ne représentaient que quelques cliques fermées, ralliant peu l’appui du peuple.
Quand on interrogea le pape François au sujet de ce don « bizarre » - un Christ marxiste ! - sa réponse mit en lumière le vrai sens de cette sculpture (voir encadré ci-dessous). Ce sens lui avait sauté aux yeux.
De même que ceux qui essayaient de vivre les Béatitudes se voyaient automatiquement traiter de « marxistes » par les puissants et les bien nantis, le Christ, lui aussi, aurait certainement été crucifié comme marxiste du temps d’Espinal. On l’aurait marqué au fer rouge du marteau et de la faucille, avec leurs connotations de haine et de destruction. L’évêque Oscar Romero[2] a été assassiné deux jours après Luis, en tant que « marxiste ». Dorothy Day[3] était perçue comme communiste, et Thomas Merton[4] comme subversif. Le temps qui passe les a révélés comme prophètes. « Vous les reconnaitrez à leurs fruits... » Et aujourd’hui, il ne manque pas encore de gens, même dans notre Eglise, pour étiqueter le pape de « marxiste » (Rush Limbaugh,[5] par exemple).
François correspond exactement au rêve que Luis faisait pour l’Eglise. Et je pense que le pape en est parfaitement conscient. Car ce sont des gens comme Luis qui vont « à la périphérie » et qui frayent une voie.
(traduction Janine Langon)

Encadré 

Le pape et le crucifix
Dans l’avion qui le ramenait du Paraguay, le 12 juillet 2015, le pape a confié aux journalistes sa surprise lorsqu’il a reçu en cadeau le crucifix en forme de faucille et de marteau, réplique de celui imaginé par le Père Espinal.
« J’étais curieux, je ne connaissais pas cet objet et je ne savais pas non plus que le Père Espinal avait été un sculpteur et un poète. (...) je qualifierai cela d’art de la contestation (...) Le Père Espinal a été tué en 1980, une époque où la théologie de la libération avait de nombreuses ramifications. L’une d’entre elles était l’analyse marxiste de la réalité. Le Père Espinal appartenait à cette branche. Je le savais parce que j’étais recteur d’une faculté de théologie et qu’on parlait beaucoup de cela, des diverses ramifications et de ceux qui les représentaient. (...)
» Faisons l’herméneutique de cette époque : Luis Espinal était enthousiasmé par cette analyse de la réalité marxiste, mais aussi par la théologie qui utilise le marxisme. Il a alors créé cette œuvre. Les poésies d’Espinal appartiennent aussi à ce genre contestataire. Mais c’était sa vie. C’était sa pensée. C’était un homme particulier avec un grand génie humain, qui luttait en toute bonne foi. En faisant cette herméneutique, je comprends cette œuvre, et pour moi ce n’est pas une offense. (...) Si je l’emmène avec moi ? Oui, je l’emmène avec moi. » (apic/réd.)

[1] Ce n’est plus le cas. Suite à un référendum, la Bolivie est devenue il y a quelques années un Etat laïc.
[2] L’archevêque du San Salvador a été béatifié en mai 2015. Cette reconnaissance a longtemps été bloquée par les milieux conservateurs et ne fait d’ailleurs toujours pas l’unanimité dans son pays. Cf. Jacques Berset, « Salvador, une Eglise polarisée », in choisir n° 654 , juin 2014. (n.d.l.r.)
[3] Fondatrice en 1933, à New York, du Mouvement catholique ouvrier. (n.d.l.r.)
[4] Poète et moine trappiste, engagé dans les années 50 dans le dialogue interreligieux. (n.d.l.r.)
[5] Animateur de radio américain, connu pour ses positions conservatrices. (n.d.l.r.)

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