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lundi, 09 octobre 2017 08:02

Le mystère de la résurrection des morts

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six pieds sous terreImage de la série "Six pieds sous terre"J’ai travaillé autrefois pendant quelques mois comme fossoyeur dans un cimetière catholique à Leeds, en Angleterre. La question de la résurrection des morts se posait alors bien naturellement à moi. Comment faire face au fait troublant que la promesse divine semble contredire l’évidence concrète?
Notre équipe consistait en Denis, ses trois fils et moi-même. J’exaspérais Denis. Je n’étais pas son fils. Je n’étais même pas du Yorkshire. Comment savoir si je n’étais pas un agent de la CIA lancé sur ses traces? Le surintendant du cimetière se nommait, comme il se faut, Ted Graves.

Il était séparé de sa femme et vivait dans une petite maison au milieu du cimetière, avec sa fille qui n’avait pas 20 ans. Je me demandais parfois quel genre de vie sociale elle pouvait bien avoir, la pauvre. Comment s’imaginer un petit ami lui rendant visite la nuit tombée?

Mr Graves était un vrai pratiquant qui essayait de vivre l’Évangile et un philosophe amateur. Il était très distrait et n’avait aucun sens pratique. Il arriva plus d’une fois, tandis que nous nous reposions en bricolant, qu’une procession apparaisse tout à coup à la grille: Mr Graves avait oublié un enterrement. Denis était maître en l’art de résoudre ce genre de problèmes. Il guidait pendant une bonne demi-heure la procession en cercles autour du cimetière, tandis que nous autres creusions désespérément un trou quelconque. Nous avions découvert une façon de poser le tapis d’herbe artificielle sur les bords de la tombe pour donner l’impression que celle-ci était plus profonde qu’elle n’était en réalité. Pendant mon séjour, nous avons réussi ce coup plus d’une fois et personne ne s’en est jamais aperçu.
À cette époque, en Angleterre, on ne coulait pas de béton sur un cercueil mis au tombeau familial; on jetait simplement de la terre dessus. Quand une tombe était rouverte pour recevoir un autre membre de la famille, on creusait jusqu’au premier cercueil. Nous autres fossoyeurs passions alors par un moment d’angoisse: le couvercle allait-il supporter notre poids? Plusieurs sections du cimetière étaient humides et accidentées, et les cercueils avaient tendance à y pourrir. Le pire des scenarios, c’était de rouvrir une tombe sur une pente, dans une section humide. Être debout dans la pluie au fond d’un trou de 4 mètres de profondeur, un pied enfoncé dans une bière pourrie, à regarder les cercueils de la tombe qui surplombait notre tête glisser lentement vers nous dans la boue: la joie parfaite…
Denis résuma un jour en peu de mots le fruit de cette expérience: «Jamais ces piles de merde ne ressusciteront, c’est sûr!» La plus évidente des conclusions… à première vue.

Le pari de la foi

J’ai lu récemment un rapport sur les croyances religieuses contemporaines. Parmi les chrétiens, seule une minorité croit à une résurrection des corps, que ce soit celui de Jésus ou le nôtre. Cette croyance fondamentale du christianisme choque notre rationalisme et semble irréconciliable avec nos façons de penser, y compris notre imagination.
Rien de nouveau en fait: les Athéniens se moquaient déjà de saint Paul quand il abordait ce sujet (Ac 17,16-34). À Corinthe, les nouveaux convertis avaient du mal à accepter la résurrection, malgré le témoignage personnel de Paul, qui avait rencontré le Christ ressuscité sur la route de Damas, et la présence de beaucoup d’autres témoins toujours en vie. «Comment les morts ressuscitent-ils? Avec quel corps reviennent-ils?» (1Co 15,35). La réaction de Paul à ces questions, fort légitimes, ne fut pas très diplomatique par contre. Quelle question stupide la résume. S’en suivit l’explication que le corps corruptible est la graine d’un corps incorruptible, le corps naturel celle d’un corps spirituel. Comme si c’était une évidence! Peut-être l’était-ce pour Paul, qui avait fait expérience du troisième ciel, mais pour ceux d’entre nous qui n’ont pas reçu ce genre de lumières, la notion d’un corps spirituel semble bien nébuleuse et énigmatique.
Alors, comment se représenter la résurrection, celle de Jésus et la nôtre? Les Écritures et la Tradition s’accordent pour affirmer que la résurrection physique de Jésus est le modèle et le prototype de la nôtre. Il n’y a pas moyen, je le crains, de contourner ce fait, même pour des experts en déconstruction tels que nous sommes. Cette croyance est le cœur même de la foi chrétienne. Elle se base sur deux sources: les manifestations de Jésus ressuscité et sa transfiguration au Mont Thabor.

Le même mais différent

Que rapportent les Évangiles sur les manifestations du Christ ressuscité? Elles se recoupent sur certains points et se contredisent sur d’autres. Dans certains cas, Jésus n’est pas reconnu sur le champ: sur la route d’Emmaüs, sur le rivage du lac de Tibériade, dans le jardin entourant sa tombe. Il invite Thomas à explorer ses blessures, mais il interdit à Marie-Madeleine de le toucher. Plusieurs de ces rencontres qui ont lieu entre le moment de la Résurrection de Jésus et celui de son Ascension comprennent le partage d’un repas. Et quoique les anges annonçant sa résurrection apparaissent dans toute leur gloire, effrayant les femmes, ce n’est pas le cas pour Jésus ressuscité. Il respire la paix, la plénitude et la puissance, mais il est discret et fraternel. Il porte encore les traces de sa passion. Il passe à travers les portes.
C’est bien lui, le même Jésus, le roi des Juifs récemment cloué sur une croix, mais il est aussi extrêmement diffèrent. Il est dans notre monde, mais il n’est déjà plus de ce monde et n’obéit plus à ses lois. Le ressuscité qui se manifeste pendant les quarante jours de Pâques a quelque chose d’incomplet. Il n’est pas encore retourné auprès du Père. La plénitude de sa victoire sur la mort ne sera finalement révélée que «lorsqu’il reviendra dans sa gloire», ce qui sera accompagné d’une résurrection générale et de la glorification du Corps mystique du Christ.
Dans leurs descriptions du Christ ressuscité, les évangélistes lèvent un coin du rideau. Ils nous font entrevoir une autre dimension de l’existence, mais nous laissent l’impression que ce qui reste caché est infiniment plus important que ce qui nous est révélé. Ils nous demandent de croire à partir de ce qui nous est donné, et ce donné est fort énigmatique.
Alors, que faire? Abandonner la partie? Ne plus poser de «questions stupides» comme le disait saint Paul? Je ne le pense pas. Nous devons faire face au fait troublant que la promesse divine semble contredire l’évidence concrète. Il faut nous assurer que notre foi n’est pas irrationnelle.

Le temps métaphysique

Je crois que nous avons beaucoup à apprendre de l’épiphanie sur le Mont Thabor. Jésus s’y trouve avec Moïse et Élie dans la splendeur de son humanité glorifiée, et ils parlent de sa passion et de sa mort qui approchent. Ce Jésus n’est pas le Christ ressuscité rencontré pendant quarante jours, dont la gloire n’était pas manifestée parce qu’il n’était pas encore revenu auprès du Père. C’est Jésus dans sa splendeur triomphale. Le passé et l’avenir ne font plus qu’un, en ce moment où le temps touche à l’éternité et où l’éternité se manifeste dans le présent. Moïse et Élie sont là, eux qui avaient éprouvé la gloire divine au Sinaï et à Horeb. Ils sont présents physiquement sur cette montagne sainte, et Pierre, Jacques et Jean les reconnaissent. Cette présence physique est si réelle que Pierre a l’intention de dresser des tentes pour eux trois.
Jésus est dans la gloire qui suit son ascension, gloire du Fils bien aimé à la droite du Père, au cœur d’un nuage ou les pères de l’Église reconnaissent le Saint-Esprit, et pourtant sa passion et sa mort n’ont pas encore eu lieu. Cette gloire se manifeste physiquement aux disciples qu’il a choisis «dans la mesure où ils sont capables de la supporter». Avant même de faire l’expérience de la mort, ils ont vu le Fils de l’Homme venir en son Royaume.
Au Thabor, le temps du Christ se révèle à nous comme un intermédiaire entre le temps et l’éternité. L’Incarnation implique l’entrée de l’éternité dans le temps, et du temps dans l’éternité; elle transforme ainsi le sens des réalités temporelles, les met en rapport avec une dimension qui les transcende, où elles obtiennent leur sens véritable. Entrer dans l’éternité, c’est acquérir son identité réelle. Or le corps est essentiel à cette identité -au point que St Thomas déclare qu’une âme sans corps ne serait pas une personne, car la nature même de l’âme, c’est d’être la forme du corps.
À la mort, le temps tel que nous le comprenons, comme mesure de tout changement physique, cesse d’exister. Nous entrons dans le Présent éternel de Dieu, dans la plénitude du Royaume, dans le monde des ressuscités. L’avenir nous devient présent, ainsi que le passé. Le Christ est déjà revenu dans la gloire, la réalisation du Corps mystique est parachevée, le nombre des élus est complet, tout est consommé.
Il n’y a pas de place dans ce contexte pour une désincarnation qui précèderait la résurrection, sauf peut-être pour un état psychologique que notre notion de durée ne saurait mesurer et qui correspondrait à l’acte de mourir lui-même. C’est ainsi que j’imaginerais la descente aux enfers.

Le corps spirituel

Pour concevoir le corps spirituel, il est nécessaire de le replacer dans ce contexte supra-temporel. Durant notre pèlerinage sur cette terre, la composition psychologique de l’âme se construit intrinsèquement par et à travers le corps. Cette structure durera éternellement. De même que c’est l’âme qui fait d’un corps ce corps-ci, c’est le corps qui fait d’une âme cette âme-ci.
Cependant, participer à l’éternité n’implique pas l’élimination de tout changement, de toute succession. Une succession d’actes spirituels résonnera dans notre corps spirituel. Ce ne seront plus les perceptions de nos sens qui vibreront dans l’âme, mais ce que l’âme recevra de l’immortelle Trinité qui vibrera dans notre corps spirituel. Le processus du savoir (de la connaissance?) sera renversé. Il nous est impossible d’imaginer une durée «spirituelle». C’est incompatible avec notre notion du temps. Et pourtant, il faut exposer nos concepts à cette purification si nous voulons décrire le monde des ressuscités.
Nous devons penser le corps physique et le corps spirituel en continuité. Le corps spirituel est bien notre corps présent, mais c’est ce corps «accompli» au gré du Christ. Notre corps présent est intrinsèquement destiné à devenir le corps d’un enfant de Dieu. Ceci n’implique pas nécessairement qu’il reste physiquement identique. Les éléments qui nous composent physiquement changent constamment, et pourtant, notre âme reste identique et les transforme en nous.
Depuis Einstein, la physique nous propose le concept d’une circulation, d’une interférence et co-dépendance d’énergies à travers le temps et l’espace, un concept qui nous trouble l’esprit. «Toutes choses existent les unes dans les autres, elles se soutiennent mutuellement.» Cette citation ne provient pas d’un physicien contemporain, mais de St Grégoire de Nysse. Ce genre de réflexion étire le langage lui-même et laisse l’imagination chancelante, mais indique à mon avis une direction de pensée.

La Trinité et l’Univers

TransfigurationSur le Mont Thabor, le visage du Christ n’est pas seul à briller plus que le soleil. Ses vêtements rayonnent d’une splendeur aveuglante et la montagne est couverte d’une nuée lumineuse semblable à celle de l’Exode. La gloire du Christ s’étend au monde matériel qui l’entoure; de même, mystérieusement, la gloire des corps spirituels transformera le monde en nouveaux cieux et terre nouvelle. L’Univers créé tout entier attend impatiemment la révélation des enfants de Dieu. Il sera lui aussi libéré de son esclavage à la corruption, il participera à leur glorieuse liberté. Nous savons que toute la création gémit en agonie jusqu’à ce jour.
Le Père, qui n’a ni commencement ni fin, et l’Esprit, qui lui est consubstantiel, sont présents sur le Mont Thabor, comme ils sont présents sur l’eau du Jourdain durant la théophanie du baptême de Jésus. Dans les deux cas, la voix du Père affirme son amour pour son Fils. Au Thabor, l’Esprit ne se manifeste pas sous la forme d’une colombe, mais comme un nuage lumineux. Cette nuée, c’est l’Esprit qui, doucement et puissamment, emplit de vie toute chose comme le chante l’antiphonie de l’Avent. C’est lui qui glorifie l’humanité du Christ, et à travers lui, irradie toute la création.

Que faire du purgatoire?
Le concept populaire de Purgatoire implique l’existence d’une âme sans corps, dans un temps parallèle au notre et pratiquement identique à lui. Il nous faut purger ce genre de concept. Les Églises d’Orient ne s’y sont jamais embourbées et la Réforme fit bien de le rejeter. Je pense que la doctrine du Purgatoire reconnaît simplement le fait que chacun reçoit la gloire qu’il est capable d’assimiler. Cette assimilation continuera éternellement, en perpétuelle croissance; mais il semble évident qu’une personne mal préparée à cette expérience se sentira mal à l’aise, se trouvera en quelque sorte désorientée, et devra s’y adapter peu à peu, et de corps et d’âme.

Le passage du visible à l'invisible vous interpelle? Un des deux dossiers de la revue choisir n° 686 de janvier 2018 portera sur cette question. À paraître bientôt et à commander à si vous n'êtes pas déjà abonné.
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