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jeudi, 30 juin 2016 15:36

Alexandre Men (1935-1990)

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Figure rayonnante de l’orthodoxie moderne, le Père Men a tenté de donner à l’Eglise russe un nouveau souffle, en l’invitant à sortir des limites induites par ses liens avec l’Etat et à s’ouvrir à l’œcuménisme. Il l’a payé de sa vie. Pour comprendre sa tragique trajectoire, il faut la replacer dans son contexte.

Le dimanche 9 septembre 1990, au petit matin, le Père Alexandre Men quitta sa dasha de Semkhoz près de Moscou, pour prendre le train vers Derevnia, où il voulait célébrer la liturgie du jour. Il y avait été pasteur pendant plus de vingt ans. La communauté qu’il avait formée était considérée par bien des gens comme une paroisse modèle. Pour atteindre la gare, il lui fallait prendre un chemin de terre bordé d’arbres. Quelqu’un l’approcha par derrière, lui fracassa le crâne avec une hache et s’enfuit. Le Père Alexandre se traîna jusqu’à sa dasha, saignant abondement. Sa femme se précipita avec lui à l’hôpital, mais il était trop tard. Il avait 55 ans. On n’a jamais su qui l’avait assassiné. A l’endroit où il a reçu le coup de hache, une chapelle a été construite. C’est aujourd’hui un lieu de pèlerinage.
Alexandre Men vit le jour à Moscou en 1935. Son père était agnostique et sa mère juive. Très pieuse, elle fit baptiser le garçon en secret quelques mois après sa naissance et reçut elle-même le baptême pendant la cérémonie. Deux ans plus tard, les purges staliniennes atteignaient leur apogée : 24 000 personnes furent exécutées dans le polygone de Boutovo, aux portes de Moscou. Parmi eux, presque tous les prêtres et les moines de la capitale. L’un des premiers souvenirs d’enfance d’Alexandre fut celui d’une messe clandestine célébrée dans une forêt proche, où la nature semblait glorifier Dieu, en union avec l’assemblée des fidèles.
Alexandre grandit sous la tutelle du Père Séraphim, le prêtre qui l’avait baptisé, lui-même disciple d’un des derniers starets de l’illustre monastère d’Optino. Dès qu’il apprit à lire, l’enfant se mit à dévorer tous les livres que le Père Seraphim pouvait lui prêter. Après le secondaire, Alexandre fit des études de biologie, mais on lui refusa à la dernière minute le droit de se présenter aux examens. S’était-on aperçu qu’il fréquentait l’Eglise ? Etait-ce parce qu’il était juif de naissance ? Toujours est-il qu’il se mit à étudier la théologie par correspondance.
C’est alors qu’il prit contact avec le cercle intellectuel d’anciens paroissiens de saint Alexis Metchev (1859-1923), un simple et humble prêtre qui avait prêché une orthodoxie ouverte au monde. C’est sans doute par eux qu’Alexandre entendit parler de la renaissance de la pensée religieuse russe en Occident, et qu’il obtint quelques écrits de philosophes et de théologiens russes en exil. Alexandre était donc déjà bien enraciné dans le courant spirituel des starets d’Optino et en communion de pensée avec la communauté des émigrés russes lorsqu’il devint prêtre. Il ressentait douloureusement la pauvreté spirituelle du peuple qui l’entourait, conséquence de septante ans de propagande soviétique.

Des cailloux
La carrière ecclésiale du Père Men commença mal. Il fut renvoyé des deux premières paroisses qui lui avaient été confiées. Pourquoi ? Ce n’est pas clair. Peut-être à cause de paroissiens choqués par ses idées, de collègues jaloux ou d’autorités civiles soupçonneuses. Il réussit finalement à s’établir dans la petite paroisse rurale de Novaia Derevnia, où il passa les vingt dernières années de sa vie à écrire une étude de six volumes sur la spiritualité préchrétienne, puis Le Fils de l’Homme (probablement la plus connue de ses œuvres), des catéchismes pour les enfants et les adolescents, un manuel de prières pour adultes... Après sa mort, une sorte de dictionnaire biblique qu’il avait composé pour les séminaristes vit finalement le jour. Il contenait 1790 articles !
La formation autodidacte du Père Alexandre était aussi vaste que profonde. Le théologien s’adressait avec autant d’aisance à ses paroissiens illettrés qu’aux intellectuels et aux artistes qui venaient chercher auprès de lui un sens à leur existence. Ses discours fourmillaient d’exemples tirés de la nature, mêlés à des observations historiques, à des références aux pères de l’Eglise et à des considérations philosophiques, mais son objectif était toujours d’orienter l’auditoire vers les vérités les plus fondamentales de la foi. Alexandre Men parlait sans notes et répondait volontiers aux questions qu’on lui posait. Sa présence physique, ses gestes, ses expressions révélaient une personne convaincue et à l’aise avec tout le monde. Ceux qui l’ont connu parlent aussi de sa compassion, de l’intense attention avec laquelle il écoutait ses interlocuteurs.
Ses liturgies étaient toutes simples mais en slavon, bien qu’il ait souvent recommandé l’emploi du russe moderne. Il encourageait les fidèles à participer à la liturgie de maintes façons, par exemple en laissant ouvertes les « portes royales » pendant le canon ou en disant à voix haute la prière eucharistique. Il restait néanmoins fidèle aux prescriptions liturgiques de l’époque. L’une de ses innovations fut la formation de petites communautés de base pour prier et étudier la Bible. Il visitait souvent ces communautés et ne laissait passer aucune occasion d’instruire ses paroissiens, y compris dans leur vie de prière.
Vint ensuite le temps de Gorbatchev, de sa politique de perestroïka (restructuration) et de glasnost (transparence). Ce qui avait été discrètement mené jusque-là dans la petite paroisse de Novaia Derevnia parut au grand jour. Le Père Men devint instantanément un conférencier recherché, une célébrité nationale sollicitée par les médias. Son style personnel si efficace au niveau de la paroisse fit ses preuves sur une plus grande échelle. Car le Père Alexandre savait garder ses distances et éviter les discussions politiques partisanes. Son message s’adressait à toute personne de bonne volonté.
Malgré tout, il s’était fait beaucoup d’ennemis. Quelques-uns, et non des moindres, provenaient de sa propre maison... Il faisait d’ailleurs souvent allusion à l’idée que le temps qui lui était imparti était très court. Pour comprendre sa trajectoire, il faut la replacer dans son contexte historique.

Eglise - Etat
Le christianisme pénétra en Russie au début du XIe siècle, lorsque le prince Vladimir de Kiev se fit baptiser par des missionnaires venus de Constantinople. La fusion entre la culture byzantine et les traditions slaves déboucha sur une identité nationale très spécifique - surtout pendant la longue période de domination Mongole (XIIIe-XVe siècles). Une fois libérée de l’empire turco-mongol, la ville de Moscou devint le centre du pouvoir et Constantinople accorda à l’Eglise russe son autocéphalie (elle se gouvernerait elle-même).
Le nouveau patriarcat tenta une « symphonie » entre l’Eglise et Etat, qui dura jusqu’au règne de Pierre le Grand (XVIIe-XVIIIe siècles). Celui-ci abolit unilatéralement le patriarcat et le remplaça par une forme synodale de gouvernement, composé d’évêques approuvés par le tsar et présidé par un représentant laïque de l’Etat. L’Eglise devint ainsi une simple branche de l’Etat.
Au début du XXe siècle, une série de bouleversements dans la société Russe mena à la convocation du concile de Moscou (1917-1918). La moitié ou presque des participants étaient des laïcs. Le Concile entrevoyait l’époque où l’Eglise serait libérée de la tutelle étatique, où le patriarcat serait restauré, où des conseils paroissiaux et des synodes locaux composés de clercs et de laïcs collaboreraient à l’administration de l’Eglise. Aucun des décrets de ce Concile ne fut mis en pratique, sauf celui de la restauration du patriarcat.
Après la révolution, l’Etat communiste ébaucha cyniquement une mise en œuvre des réformes suggérées par le Concile. Avec l’aide de laïcs et de membres du bas clergé soigneusement sélectionnés, il usurpa les pouvoirs de la hiérarchie. Mais la dite Eglise vivante qui en résulta n’eut aucun succès. Le peuple était trop conservateur et l’origine des changements instaurés trop criante.
En 1927, le patriarche Sergius s’inféoda à l’Etat soviétique, entraînant une désertion massive de membres du clergé. Beaucoup de laïcs quittèrent l’Eglise officielle et se tournèrent vers des pratiques religieuses clandestines.
Avec l’arrivée de la perestroïka de Gorbatchev, le monde russe fut à nouveau chamboulé. La chute du communisme et la dissolution de l’URSS permit au pire du capitalisme de s’insinuer dans la brèche. L’Eglise orthodoxe russe profita elle aussi du vide idéologique et redevint un élément fondamental de l’identité russe. Mais de quelle orthodoxie s’agissait-il ? Stagnant pendant des siècles, elle ne pouvait être qu’un pâle reflet de ce qu’elle avait été. Elle s’appuya sur des rites externes et sur les aspects folkloriques d’une culture vaguement remémorée. Fermée sur elle-même, toujours sur la défensive - ce qui était d’ailleurs bien compréhensible - elle se retrouva de facto sous la tutelle de l’Etat.

Retour au passé
Or le Père Men concevait l’Eglise tout autrement. Pour lui, elle devait se tourner vers l’avenir et non vers le passé, et être ouverte à tous puisque ce n’est qu’en son sein que chacun peut réaliser son potentiel et son destin. Le Père Alexandre appréciait profondément les traditions de l’Eglise, mais, en bon historien, il pensait que cette tradition devait être vivante et s’adapter aux circonstances. Il prêchait un Evangile d’amour inclusif, un Evangile qui non seulement tolérait les différences, mais les prenait à cœur. L’œcuménisme était extrêmement important à ses yeux. Il voulait se servir de l’expérience des Eglises de l’Ouest et de leurs théologiens pour réformer éventuellement l’orthodoxie.
Le Père Men su toucher le cœur de la nation en faisant appel à ses aspirations les plus profondes. Grace à lui, beaucoup de gens découvrirent une nouvelle orthodoxie, non sectaire, transcendant toute frontière, fondée sur l’Evangile et marchant sur les pas du Christ. Mais ce moment de gloire ne dura pas. Il avait coïncidé avec la redécouverte de la culture occidentale et une recrudescence d’intérêt pour la pensée religieuse de la communauté russe en exil. Or les structures économiques et sociales instaurées par les « néo-libéraux » s’effondrèrent, entraînant dans leur chute les éléments réformistes de l’Eglise.
Au fur et à mesure que sa popularité augmenta, les attaques contre lui devinrent plus virulentes. Un prêtre orthodoxe respecté publia même un pamphlet accusant le Père Alexandre d’au-moins neuf hérésies, depuis le manichéisme jusqu’à la magie noire, en passant par le darwinisme et l’œcuménisme... La plupart de ces attaques rappelaient que le Père Men était juif de naissance, et donc franc-maçon. Pire encore aux yeux de ses détracteurs, il avait converti de nombreux intellectuels et artistes juifs, poursuivant ainsi les « machinations sionistes » pour subvertir l’Eglise orthodoxe !
Le Père Men fut donc abattu en plein succès, mais on vénère encore sa mémoire en Russie et il reste des gens prêts à construire du neuf avec ce qu’il a transmis. L’Eglise orthodoxe russe ne le vilipende plus, même si elle tient peu compte de son apport, le traitant comme un missionnaire, certes charismatique mais fantasque, excentrique et naïf. Le régime autoritaire de Poutin a rétabli une apparence d’ordre et a réveillé la fierté nationale des Russes, permettant aux éléments les plus conservateurs de l’Eglise de reprendre le dessus et de s’allier une fois de plus avec l’Etat.
J. R.

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