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jeudi, 05 novembre 2015 09:07

Alep : le temps de l'annonce de l'Evangile

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Le Père jésuite Sami Hallak, engagé à Alep auprès du Service jésuite des réfugiés (JRS), tient un journal de bord. Le 29 avril 2015, nous en avions publié un extrait.  Nous avons reçu aujourd’hui d’autres nouvelles de lui. Il décrit ses conditions de vie dans la ville bombardée, la poussière et la chaleur, le manque d’eau et de nourriture, la résignation des habitants. Chaque jour, la ville est un peu plus désertée. Les « au revoir » tapissent le quotidien des Syriens qui restent et du Père jésuite. « Quel sentiment quand vous voyez des jeunes se jeter dans la gueule de la mort pour vivre », écrit-il suite au départ de deux de ses neveux pour l’Allemagne, via le Liban, la Turquie... et les passeurs... Et aussi : « Nous continuons nos activités au JRS comme avant, mais avec presque 100 personnes au lieu de 150. D’où la question: devons-nous continuer? Vers où irions-nous? Un sentiment étrange nous harcèle le Père Ghassan et moi. Ce que nous faisons pour aider les gens est bien, mais on a l’impression que les gens ont besoin d’autre chose que du pain. Qu’est-ce que nous pouvons faire? Nous ne sommes que deux jésuites dans la ville. Nous tâtons des terrains... Le temps est venu pour passer à l’annonce de l’Evangile, au témoignage de notre foi devant ceux que nous servons en humanitaire depuis trois ans.» Et plus loin : « Le plus dur pour moi est que nous faisons une mission de maintenance non pas une mission de relance. Aucun avenir n’est visible. Nous sommes dans l’aberration totale. C’est pourquoi j’affirme partout que notre crise sera terminée en janvier, février au maximum. Suis-je un faux prophète? Pas du tout. Mon affirmation est sans argument tout comme celle qui dit que la crise durera des années. Avec une différence, la mienne redonne espoir. »

1er septembre 2015
Problèmes de l’eau, problèmes de dos. Depuis 3 mois la ville souffre de la pénurie d’eau. Nous avons des périodes de coupures qui s’allongent jusqu’à 10-12 jours. Nous avons arrangé cela avec des camionnettes caritatives qui pompent l’eau aux réservoirs des maisons pour un prix raisonnable. Maintenant il y a une pénurie d’essence et de mazout. Les camionnettes ne roulent plus. Il faut porter l’eau à la main. Certains groupes de scouts se sont mobilisés pour apporter de l’eau aux personnes âgées. Nous avons assuré à ces troupes 60 bidons de forme facile à porter, chacun peut contenir 10 litres. Nous devons actuellement assurer des physiothérapeutes pour les scouts et les autres qui ont des problèmes de dos à cause du problème de l’eau.

6 septembre 2015
Grâce à un aide de l’Eglise en détresse, et en collaboration avec Soeur Annie de Jesus and Mary, nous commençons nos contacts avec les familles pauvres pour leur payer le prix de 200 litres de mazout, provision pour l’hiver. Il semble qu’une quantité considérable de mazout arrivera demain à Alep, nous devons faire vite pour que les gens s’approvisionnent pour l’hiver. 500 familles chrétiennes sont sur la liste.

10 septembre 2015
On dit: jamais deux sans trois. Et voilà le troisième arrive: le sable. L’eau est coupée, pas d’essence pour apporter l’eau avec les camionnettes, et depuis le 6 septembre une tempête de sable. Ces quatre jours font partie des jours difficiles que j’ai vécus durant cette crise. Je n’ai pas le moral. Le sable très fin est partout. Il fait 35 degrés la nuit, on n’ose pas ouvrir les fenêtres à cause du sable, et il n’y a pas d’électricité pour faire marcher le ventilateur. Je dis bien ventilateur, car l’air conditionné est une utopie. Tout le monde n’arrive pas à dormir avec cette chaleur. Au Soudan je dormais à la belle étoile durant les nuits chaudes, et s’il y avait du sable, je me lavais. Ici, pas d’eau, pas de ventilateur... c’est dur. Tout est sale et poussiéreux. C’est mélancolique. Quant aux gens, et voilà ce qui me chagrine, ils ne disent rien, ils ne protestent pas, ils ne se plaignent pas: c’est fini, ils sont résignés.
Avec cet esprit de résignation, les gens quittent la ville sans bruit. Tous les jours nous disons adieu à 2 ou 3 personnes. Au niveau JRS, ceux qui travaillent avec nous, et qui sont très bien payés par rapport aux salaires payés dans le pays, 20 personnes ont quitté le pays entre août et début septembre. Les uns voyagent avec un visa, les autres prennent le risque de la mer et se mettent à la merci des passeurs. Les motifs se divisent en deux catégories interdépendantes: fuir le service militaire et/ou chercher un horizon. Nous continuons nos activités au JRS comme avant, mais avec presque 100 personnes au lieu de 150. D’où la question: devons-nous continuer? Vers où irions-nous?
Un sentiment étrange nous harcèle le Père Ghassan et moi. Ce que nous faisons pour aider les gens est bien, mais on a l’impression que les gens ont besoin d’autre chose que du pain. Qu’est-ce que nous pouvons faire? Nous ne sommes que deux jésuites dans la ville, et peut-être deux qui analysent et réfléchissent. Nous tâtons des terrains.
Le premier tâtonnement: en collaboration avec les Sœurs franciscaines missionnaires de Marie, nous commençons des week-ends de retraites à Alep chez les Soeurs franciscaines. Nous espérons que cela marche.
Deuxième tâtonnement: ouvrir des centres d’études pour les bacheliers et les universitaires. Notre premier centre est à Hay el-Syriane, dans un local qui appartient aux syriaques-orthodoxes, le deuxième est à Souleymanieh (Study Zone). Les deux centres peuvent servir la majorité des quartiers chrétiens de classe moyenne ou populaire. Les centres seront ouvert tous les jours, les étudiants peuvent venir pour étudier pour une somme médiocre (voire gratuitement pour ceux qui ne peuvent pas payer), ils peuvent également profiter d’un programme culturel proposé et d’un accompagnement spirituel et psychologique. Nous y serons présents quotidiennement dans l’après-midi et le soir, le temps où les étudiants viennent.
Le troisième n’est pas un tâtonnement, mais un rêve. Un lieu où les femmes qui ont la charge de leurs familles (veuves, divorcés, époux absents ou malades) peuvent se rencontrer informellement. De ces rencontres informelles, on planifie quelque chose de formel. Le groupe sera multiconfessionnel, et le projet est de donner à ces femmes un espace pour s’exprimer, partager, et être formées aux valeurs chrétiennes. Le temps est venu pour passer à l’annonce de l’Evangile, au témoignage de notre foi devant ceux que nous servons en humanitaire depuis trois ans. Lorsque nous acquerrons l’expérience, nous pourrons travailler avec d’autres catégories sociales: jeunes ouvriers, orphelins, pères de familles en détresse, étudiants (je fais déjà quelque chose de timide avec cette dernière catégorie).

20 septembre 2015
Beaucoup d’obus sont tombés autour de nous. L’eau est revenue doucement après une semaine de coupure. Aujourd’hui je fais l’adieu à deux de mes neveux. L’un vient juste de terminer ses études en génie civil, il sera donc enrôlé dans le service militaire, l’autre ingénieur en informatique, il voit son avenir clos dans le pays. Les deux iront au Liban, puis la Turquie, puis ils se remettront entre les mains des passeurs pour l’Allemagne ou une autre destination. Quel sentiment quand vous voyez des jeunes se jeter dans la gueule de la mort pour vivre !

23 octobre 2015
Rien à signaler durant ce mois écoulé. Toujours la même misère qui s’aggrave doucement avec un rythme humain, c’est-à-dire un rythme qui nous laisse le temps nécessaire pour s’y habituer et le trouver normal. Il est normal de ne pas s’approvisionner en mazout pour l’hiver car les gens n’ont pas d’argent, normal que ceux qui ont le prix du mazout ne l’achètent pas car leur tour pour les 200 litres n’arrive pas. Normal de rester 4-5 jours sans eau et faire la queue aux points d’eau devants les églises où nous, comités de secours, avons creusé des puits en 2012.
Aujourd’hui le P. Ghassan est partit au Liban avec deux jeunes pour une session sur le choc. Son voyage a été retardé 3 heures à cause des combats sur la route du voyage.

25 octobre 2015
Alep est encerclé depuis hier. Tout de suite, les prix des denrées ont doublé et on fait la queue dans les stations d’essence. On entend les bombes et les obus durant toute la nuit, mais on dort quand-même. A la messe du soir, un obus est tombé sur l’église latine à Azizyé au moment de la communion. La coupole est endommagée, quelques blessés, des débris qui tombent, mais il y a plus de peur que de mal. Aussi vite les 300-350 personnes qui y assistent ont fui ; le curé, un homme méticuleux, a continué la célébration avec une dizaine dans la sacristie (prière de la fin de célébration et l’envoi).

26 octobre 2015
La tension monte, pas d’eau, pas d’électricité, les bonbonnes de gaz disparaissent du marché, les prix triples, pas de légume ni viande: vive les pasta italiana. On ne sait plus quoi faire avec notre cuisine de campagne qui nourrit 8500 personnes. L’encerclement de la ville semble pour une longue période, au moins jusqu’à samedi, c’est-à-dire après la réunion de négociations à Vienne. Cet encerclement, il est clair, est un moyen de pression sur le régime et ses alliés.

3 novembre 2015
J’ai 3 tomates dans le frigidaire. Je n’ose pas les manger. Elles coutent actuellement le salaire d’un jour de travail pour un ouvrier. Je les regarde chaque jour et je me dis: « Oh, qu’elle chance que j’ai! » L’encerclement d’Alep continue, et les gens se taisent. Ils sont las, ils n’ont aucune envie de parler ni de protester. Ce n’est pas par peur mais par désespoir. Au marché, on ne trouve que des aubergines, haricots verts, laitue et persil (et les 3 tomates que j’ai au frigidaire). La viande se trouve encore mais pas le poulet. Pas de gaz, ni d’essence, ni de mazout. Pas d’eau, ni d’électricité. On ne peut même pas pomper l’eau aux réservoirs. La plupart des vendeurs de sandwich ont fermé, même les vendeurs de fallafels, le sandwich des pauvres. C’est là que je me suis rendu compte que la plupart des sandwichs sont à base du poulet et de pomme de terre, deux matières qui n’existent plus. Un médecin me dit: « si cela dure encore deux semaines, mon appareil RMI sera hors service car l’hélium s’évaporera s’il n’y a pas d’électricité. Mon réservoir de mazout pour le générateur me suffira douze jours. »
Ghassan était parti juste avant l’encerclement de la ville pour une session au Liban sur le traumatisme. Maintenant il doit soigner son choc d’être coincé hors de la ville, et de ne pas pouvoir revenir. Quant à moi, je suis seul, avec mes écrits, mes pensées et les projets de la Compagnie dans la ville. Le plus dur pour moi est que nous faisons une mission de maintenance non pas une mission de relance. Aucun avenir n’est visible. Nous sommes dans l’aberration totale. C’est pourquoi j’affirme partout que notre crise sera terminée en janvier, février au maximum. Suis-je un faux prophète? Pas du tout. Mon affirmation est sans argument tout comme celle qui dit que la crise durera des années. Avec une différence, la mienne redonne espoir.
La prostitution cachée augmente considérablement parmi les musulmans aussi bien que parmi les chrétiens. Il n’est pas nécessaire de dire pourquoi, ni de donner un discours moral ou de faire quelque chose. C’est une question de survie au milieu de ces sauvageries. D’ailleurs, à cause de cela peut-être que la roue économique continue à tourner. L’émigration, n’en parlons pas. Un étudiant à la Faculté de médecine dentiste me dit qu’ils étaient 70 chrétiens dans sa promotion, ils sont actuellement 5. A la Faculté des sciences sociales, il y avait 750 étudiants musulmans et chrétiens l’an dernier, ils sont 350 cette année. Les autres? Ils sont partis.
Je dois terminer ce journal maintenant et aller voir mes tomates. Parler de la situation me fait mal, les deux tomates me remontent le moral. Oui deux tomates et pas trois, car hier j’ai mangé une, mais ce n’est pas de ma faute. C’est la cuisinière, sans me consulter, qui a ajouté une à la salade d’aubergine, notre déjeuner: aubergine épluchée, bouillie, assaisonnée avec l’huile d’olive, l’ail et... UNE TOMATE.

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