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mercredi, 29 avril 2015 09:10

Alep, Vendredi Saint pour les chrétiens. Témoignage d'un jésuite

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Un message poignant a pu être envoyé d’Alep par le Père jésuite Sami Hallak, engagé auprès du Service jésuite des réfugiés (JRS). Tout comme d’autres volontaires du JRS, il a fait le choix de ne pas quitter le pays, et de rester auprès de la population bombardée. Tout comme le Père Frans van der Lugt le fit lui aussi, avant d’être assassiné, le 7 avril 2015. Ce message rédigé sous forme de « journal » est parvenu au Père Alex Bassili sj, socius du Père Provincial du Proche-Orient, et nous le retransmettons ici dans son intégralité. Car, comme le dit le Père Bassili, « il faut que le monde sache qu’il y a, malgré toutes les obscurités, des lueurs d’espoir qui donnent la force de vivre ».

7 avril 2015

Un an est passé depuis le décès du Père Frans le 7 avril 2014. Les combats s’intensifient à Alep. Les chrétiens vivent un cauchemar suite à la récession de la ville d’Idlib (60 Km d’Alep) entre les mains des fractions islamiques. Certes, les chrétiens de la ville d’Idlib sont sortis sains et saufs, excepté deux personnes qui sont tuées. Mais personne ne voit la moitié pleine de la coupe. Personne ne veut savoir la raison pour laquelle ces deux personnes sont assassinées alors que les autres ne sont pas touchées. Heureusement il n’y a pas d’Internet, et donc, pas de nouvelles qui manipulent et effraient. Mais la peur est là.
Aujourd’hui, le cousin du Père Mourad est mort. Il voulait hier se rassurer de son appartement Place Farhat. Lorsqu’il y est entré, un obus a touché la maison, et l’appartement commence à brûler. On ne sait pas comment il est mort : est-ce par un éclat ou par l’incendie ? Bref, c’est une mort atroce. Le corps est complètement noir. Sa famille est sous le choc.
J’ai commencé à sensibiliser les évêques pour accélérer la préparation des lieux d’hébergement au cas où les fractions armées envahissent nos quartiers. Le projet est le suivant : que les évêques demandent au Croissant Rouge, à titre de gage, un certain nombre de matelas et de couvertures ; ils les gardent dans les sous-sols des églises et des monastères, et ils les utilisent pour abriter les déplacés. C’est un projet simple, réalisable, mais il faut que les évêques en soient convaincus.
Ce soir c’est terrible. Les bombes tombent tout près de chez nous et nous sentons l’odeur de la poudre. Les murs tremblent à chaque explosion. Les balles ou les éclats, je ne sais pas, touchent les façades des bâtiments et font un bruit de pluie.

11 avril 2015

Un véritable carnage dans le quartier de Suleymanieh, un quartier chrétien. Les missiles qui tombent démolissent des immeubles entiers. Hier soir, un missile est tombé proche de ma maison familiale. Beaucoup de morts et beaucoup d’immeubles en ruine. Ce matin, à 5h55, un missile a touché l’immeuble de ma maison familiale. L’immeuble voisin s’est effondré, la moitié de notre immeuble s’est effondrée également, les deux étages qui sont au-dessus de nous sont partis en miettes, nous sommes devenus le dernier étage. La Providence divine a sauvé la famille de mon frère qui habite la maison. Les plafonds de trois pièces se sont effondrés. Un cauchemar. Je suis allé voir : les gens plient bagages et partent. L’exode des chrétiens d’Alep commence.
Un missile est tombé sur le bâtiment de la Société de catéchèse à 50 m de notre résidence, il a percé le plafond mais il n’a pas explosé. Il mesure 2,50 m environ. Un autre est tombé proche de la maison de la sœur d’Antoine Homsy sj, la maison est saccagée mais pas démolie. Ici aussi, la Providence divine les a sauvés.
Les gens éprouvent un arrachement douloureux : soudain disparaissent toute l’histoire personnelle, et tous les souvenirs. Il ne reste que des débris et des personnes tremblantes, effrayées, dénudées psychologiquement de tous les objets d’affection, sans parler de ceux qui ont perdu des personnes chères. Aujourd’hui, j’ai vu dans ces quartiers Job, l’homme éprouvé. Des gens qui ont tout perdu, et les voilà en train de ramasser des morceaux de souvenirs pour partir.
Quoi dire aux gens ? N’ayez pas peur ! J’ai prononcé cette phrase avec force, et les gens l’ont écouté avec foi, car celui qui parle est aussi touché comme eux. Gardez votre calme pour pouvoir prendre une décision sage… Voulez-vous partir ? Partez, moi je reste. Priez de tout votre cœur : « Dieu viens à notre aide ! Seigneur à notre secours ! » Ce n’est plus la consolation que j’annonce mais la consolidation. Je sens que le courage que je montre renforce les gens. Que l’Esprit saint continue à me soutenir par ce courage, car je sens une grande faiblesse au fond de moi-même.

12 avril 2015

C’est la fête de Pâques (orthodoxe). Mais les chrétiens de la ville vivent un Vendredi Saint. Tout le monde crie : « On va partir ! »
Une fois de plus, la communauté chrétienne montre un esprit de solidarité. Tout le monde commence à héberger les déplacés. L’Eglise latine est la première à ouvrir ses salles pour accueillir ceux qui n’ont plus de domicile. Les Grecs-catholiques suivent les pas des Latins. Les autres, je n’ai pas encore des nouvelles d’eux.
Le moral est très bas. Personne ne comprend le sens de ce qui se passe. Mais les chrétiens sont convaincus que le plan de les chasser de la ville commence. L’Etat a envoyé en urgence le ministre des Affaires sociales et le Premier secrétaire du Parti Baath pour visiter les évêques et leur demander de rassurer les chrétiens et ne pas croire les rumeurs qui circulent et qui disent que le régime rendra Alep aux fractions armées comme il a fait à Idlib. Mais personne ne les croit.
Aujourd’hui, le P. Antoine Kerhuel (n.d.l.r. : membre du Conseil général de la Compagnie de Jésus ) m’a téléphoné de Rome. Il le fait à chaque fête, mais son téléphone aujourd’hui avait un goût spécial. Il me donnait une grande consolation. Je me sentais soutenu. Le P. Antoine ne m’a pas parlé d’une manière rituelle : comment allez-vous? Il voulait vraiment savoir ce qui se passe et se rassurer que je suis bien, moi le seul jésuite actuellement à Alep. Bref, cela me faisait un grand bien. Il me remontait le moral. Merci Antoine. P. Nawras (n.d.l.r. : Père Sammour Nawras, directeur du JRS Syrie) téléphone aussi tous les jours pour s’informer de la situation.

13 avril 2015

Journée de course. D’un côté, je dois aider mon frère à sauver ce qu’on peut sauver de la maison avant son effondrement, de l’autre, je dois organiser des abris de nuit dans les sous-sols des églises, car les combats s’intensifient la nuit. Contact avec l’évêque latin, un homme ouvert sans réserve à toutes les propositions, formation d’une cellule de crise, etc. La nuit, les combats s’intensifient. Que Dieu nous garde pour demain.

14 avril 2015

Le Nonce apostolique m’a téléphoné aujourd’hui de Damas pour s’informer de la situation.
Le plus douloureux est la rencontre des gens. A chaque rencontre c’est la mélancolie qui sort. Pessimisme général. Homme de la ville que je suis, célèbre par mes écrits et homélies, et surtout solidaire dans la souffrance par le fait que notre maison familiale est bombardée, les gens cherchent à me voir pour parler. Je les soutiens autant que l’Esprit saint m’inspire, et il m’inspire. Pour ceux qui partent, je leur indique des lieux en Syrie où l’hébergement n’est pas cher, car les habitants des lieux habituels - Vallée de Chrétiens, Mashta el-Helou, Tartous, Lattakié - exploitent inhumainement les déplacés et demandent des loyers extrêmement chers.
Ces deux jours les enterrements se font en groupe : trois cercueils, quatre à la fois. Et la télévision de l’Etat court pour filmer et exploiter ce drame à son profit. Jusqu’à maintenant on a enterré 12 personnes. A compter les autobus et les racontars, 160 familles chrétiennes ont quitté la ville ces deux derniers jours. Le triple de ce nombre quittera durant cette semaine. Plusieurs tentations de suicide sont signalées. Au niveau des combats, les factions armées donnent l’impression qu’elles avanceront bientôt sur la ville. On ne sait pas ce que le destin nous réserve.

Statistiques :
Pour évaluer la situation, les statistiques peuvent donner des chiffres indicatifs. Une dizaine de compagnies de voyage n’a plus de places vides jusqu’au 18 avril dans leurs 60 autobus qui transportent 2500 passagers par jour. 200 000 valises sont vendues ces trois derniers jours, selon un commerçant. Il nous a montré son dépôt vaste presque vide. Il ne lui reste que des coffrets de maquillages et des sacs à main féminins. A l’école Enayé, 8-10 élèves de chaque classe sont absents aujourd’hui pour raison de voyage, soit 140-180 élèves. L’école Enayé est une école catholique pour la classe sociale moyenne. Un dispensaire caritatif a accueilli hier et aujourd’hui 10 enfants qui bégaient par traumatisme, une trentaine qui font pipi au lit ou qui ont des cauchemars.

16 avril 2015

Peur, panique et inquiétudes pour demain, fête de l’indépendance. Les rumeurs disent qu’il y aura des combats féroces. Nous avançons dans la préparation des abris. Beaucoup me contactent pour les conseils de tout genre : on veut quitter la ville, on n’a pas beaucoup d’argent, où faut-il aller ? on a peur ces deux nuits, où pouvons-nous dormir ? J’ai l’impression que je suis devenu une référence. Des prêtres même orientent les gens chez moi, et je ne sais pas pourquoi. J’oriente les gens discrètement, pour ne pas attiser la panique, vers les abris pour passer la nuit. Aujourd’hui, à la demande de l’évêque latin, j’ai envoyé à l’évêché 30 matelas et 60 couvertures. 25 personnes ont l’intention de passer les nuits de ces 2 ou 3 jours au sous-sol de l’évêché.
Ceux qui ont quitté la ville sont de retour en masse. On peut dire que 75 % sont revenus, mais beaucoup ont l’intention de repartir à la fin de l’année scolaire, c’est-à-dire vers le mi-mai.

26 avril 2015

Un dimanche terrible. J’écris ce journal avec l’odeur de la poudre. Deux explosions ont secoué la ville. L’une est à Jdaydé, à 100 mètres de la résidence, l’autre au vieux souk, entre les deux quelques secondes. Ensuite des combats et des obus. J’ai célébré la messe dominicale en la cathédrale latine à 5h. Normalement 400 à 500 personnes assistent à cette messe, il y en avait 80. Les gens ont peur. Durant la messe, les murs de la cathédrale vibrent, les gens tremblent, et l’évangile est sur le bon pasteur qui ne laisse pas ses brebis. Quoi dire ? Restons-nous en lien avec le Seigneur pour qu’il nous soutienne dans nos peurs. Je dis bien : nous. Le scénario que la ville va tomber bientôt entre les mains des rebelles n’est pas exclu, mais rien de nos appréhensions négatives n’aura lieu. J’encourage les gens à rester calmes, à ne pas fuir tout de suite, car si nous, les chrétiens, nous sommes nombreux, on peut revendiquer quelques choses des nouveaux occupants.
Notre sous-sol est utilisé aujourd’hui comme abri pour la première fois. Il y avait un stage de secourisme pour nos fonctionnaires au JRS. Lorsque les combats ont commencé à 100 mètres du Cercle catholique, tout le monde est descendu et a pris refuge dans notre sous-sol jusqu’à 16h30.
Trois abris dans les sous-sols des églises sont déjà équipés, le quatrième et le cinquième seront prêts demain. Je travaille avec Ghassan en toute vitesse. Nous procédons d’une manière ecclésiastique, c’est-à-dire en contact avec les clercs qui sont en charge dans leurs églises, alors que d’autres ont choisi une autre voie et ils sont encore à la phase des discussions et des réunions.

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