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vendredi, 23 décembre 2016 08:29

Décembre 2016, à Alep

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Syrie halles1 dec16À quelques heures de la nuit de Noël en Syrie, les volontaires du JRS s'activent pour apporter aux déplacés d'Alep est les denrées d'urgence dont ils ont le plus besoin: eau potable, couvertures, lait pour nourrissons, chaussettes... La situation est chaotique et le Père Sami Hallak sj dépeint un quotidien rêche et froid qui tranche avec les préparatifs festifs qui ont cours en Occident. Avec 85 volontaires, les Pères jésuites du JRS d'Alep ont ainsi fait le tour des familles entassées dans un camp de fortune installé dans des halles d’égrenage du coton, comme le raconte le Père Hallak dans son journal.

 

Journal du Père Hallak sj des 21 et 22 décembre 2016

21 décembre 2016

On parle partout des déplacés d’Alep est. Au départ, ces déplacés étaient accueillis à Jibrine, dans des halles vouées à devenir des lieux industriels. Quand nous sommes arrivés sur place pour apporter notre aide, nous avons constaté qu’il n’y avait plus de place, et que les nouveaux arrivants étaient casés dans les halles d’égrenage du coton (mhalege al-koton). Des milliers d’enfants, de femmes et de vieux (absence claire des hommes) s’entassent ainsi dans des abris de fortune, en proie au froid et sans conditions sanitaires décentes: 4 WC pour 500 personnes. L’eau potable est «un peu» salée (la température baisse la nuit jusqu’à -6°C). Les halles ont 20 mètres de hauteur... et on ne peut pas allumer de feu puisqu’il y a des matelas et des couvertures partout. Les mains des gens, leurs vêtements et leurs visages sont sales. Aucune possibilité de prendre un bain, voire même de se laver le visage à l’eau glacée. Les gens brûlent dehors, en plein air, ce que le feu peut consumer et ils se regroupent autour des flammes pour se réchauffer.

Je laisse ci-dessous la parole à la caméra du Père Ziad sj:

naissance dec16

Ces jumeaux sont nés orphelins dans le camp. La mère est allée chercher la ration alimentaire journalière. Ils sont en plein air, au soleil de l’hiver, sous le regard veillant de leur «grande sœur» de 9 ans. Nous sommes à 5 jours de Noël. Un enfant va naître bientôt dans la crèche.

Syrie halles1 dec16 Syrie halles2bis dec16 Syrie halles3 dec16

Ces trois photos n’ont pas besoin de commentaire.

Syrie JRS1 dec16Syrie JRS2 dec16

Ces deux dernières images sont un signe de joie. Notre convoi est en route. Et nos volontaires JRS en action, musulmans et chrétiens ensemble.

Nous avons donc organisé un convoi pour aller à «l’égrenage du coton». Il était composé de six camions et camionnettes, et de 85 volontaires. À notre programme, la recension des familles et la distribution de matériel selon les besoins: des couvertures, des fruits, des capuchons, des chaussettes et, une fois n’est pas coutume, des biscuits pour les enfants. On distribue également à chaque famille de 7 personnes -c’est le nombre moyen de membre par famille- trois paquets d’eau (le paquet de six bouteilles pèse 9 kilos). Difficile pour les enfants de les porter. Nos camions ont donc fait le tour des halles et des tentes pour livrer les bouteilles d’eau jusqu’à la porte des familles. C'est du "jamais vu" dans le camp. Habituellement, les organisations internationales demandent aux gens de faire la queue, et la police frappe les indisciplinés avec un tuyau de silicone. Ici, ils sont servis à «domicile», dans le respect de la dignité humaine.

Nous procédons ainsi: des équipes se déplacent d’un abri à un autre, elles remplissent les formulaires et donnent aux familles des coupons. Un membre de chaque famille vient au point de distribution, il est accueilli par un volontaire qui l’accompagne gentiment pour prendre successivement les sacs de fruits, les couvertures, les capuchons, les chaussettes et les biscuits, selon ce qui est indiqué sur le coupon. S’il n’arrive pas à les porter, car souvent ce sont des enfants, des personnes âgées ou des femmes portant un nourrisson, le volontaire les accompagne jusqu’à chez eux.

À l’extérieur, par une température de 3°C à l’ombre, nous avons œuvré de 10h jusqu’à 17h sans pause. Selon nos statistiques, 4000 personnes ont été servies, avec respect et dignité, sans la fameuse queue d’attente et sans télévision qui filme. Cela a étonné toutes les associations, voire même les organisations internationales. Je suis fier de cela.

Pour l’anecdote: un enfant de 6 ans a pris une banane et a commencé à la manger avec la peau. Embarrassée, sa maman nous a expliqué que le petit avait déjà vu des bananes chez l’épicier, mais qu’il n'en avait jamais mangé, parce que ce fruit était très cher.

Le soir, une fête était organisée sur la place Azizyé, près de chez nous. Les scouts arméniens, avec SOS-Chrétiens d’Orient (une organisation française du Front National) avaient érigé un grand sapin de Noël. Des responsables de l’État et des évêques catholiques étaient présents, ainsi que la télévision. L’évènement est devenu rapidement un rassemblement politique où tous les discours se sont orientés vers la soi-disant «victoire» à Alep. J’avais des appréhensions, et j’avais raison. Une bombe a éclaté et a fait des dégâts matériels, mais heureusement pas de victimes. C’était la panique. L’émission en direct a été interrompue... et à repris après une demi-heure comme si rien ne s’était passé. Encore une fois, je fais un effort pour rester un jésuite obéissant aux autorités ecclésiales. La semaine dernière, j’ai pourtant averti les évêques, par le biais de mon ami, l’évêque latin, des dangers de ces festivités: politisation de Noël, provocation des sunnites, non-respect pour les souffrants, etc. Ils font la sourde oreille.

22 décembre 2016

Hier, il a neigé toute la journée et durant la nuit. Que deviennent les déplacés? Je n’en sais rien. Mais une petite consolation me réchauffe le cœur: nous avons fait ce que nous devions faire.

Aujourd’hui, je me suis mis d'accord avec une association qui a du lait pour bébés et pour enfants, mais qui ne le distribue pas car l’eau salée dans les camps est nuisible à la santé des enfants. Nous allons donner 540 bouteilles d’eau potable pour les nourrissons et les petits enfants. La distribution du lait et de l’eau commencera dès demain.

Les déplacés brûlent tout ce que le feu veut bien consommer pour se chauffer, ce qui représente un danger d’asphyxie. Nous sommes allés aujourd’hui distribuer 2 tonnes de bois de cheminée aux déplacés. Nos vacances de Noël commencent samedi, et le travail d’urgence nous bouscule. On travaille sans relâche, comme dans une ruche d’abeilles, pour fêter avec la conscience un peu tranquille.

En fait ma conscience n’est pas tellement tranquille. Ce matin, un nourrisson est mort de froid dans les halles d’égrenage du coton. Je n’ai pas voulu recevoir sa photo. Je préfère qu’il reste dans l’anonymat, tout comme l’enfance de son Seigneur et Sauveur.

À toutes et à tous, je souhaite un joyeux Noël.

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