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mardi, 15 mai 2018 08:41

Pierre Favre et les jésuites aujourd’hui

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Pierre Favre1 300x210Fin connaisseur de la vie et des écrits de Pierre Favre, ce savoyard cofondateur de la Compagnie de Jésus, Pierre Emonet sj, directeur de choisir, propose en ce week-end de Pentecôte 2018 un séminaire autour de la vie du saint, au lieu même de sa naissance et où il passa sa jeunesse, à Saint-Jean de Sixt, au hameau du Villaret (duché de Savoie).  En juillet dernier, à l'occasion de la naissance de la  Province d’Europe Occidentale Francophone (EOF), le Père Emonet sj a donné une conférence sur le saint patron choisi par la nouvelle entité jésuite. Nous vous en proposons le reflet.

Le Père Sevez sj m’a gentiment demandé: «Seriez-vous disponible et favorable pour une intervention de votre part le 30 juillet 2017 au matin sur ce que la figure de Pierre Favre a à nous dire aujourd'hui et pour les aventures qui attendent la nouvelle Province EOF».

Ayant récemment travaillé un peu sur Pierre Favre, et ayant encore présent à l’esprit les travaux de la 36e Congrégation Générale jésuite (CG), j’ose me hasarder à essayer de comprendre ce que la figure de Pierre Favre peut bien nous dire, à nous jésuites d’aujourd’hui et aux laïcs familiers de la Compagnie. Quant à vaticiner sur les aventures qui attendent la nouvelle Province d’Europe Occidentale francophone, n’étant pas prophète, je pense qu’il est plus sage d’y renoncer.

L’environnement politico-religieux
La première chose qui me frappe, c’est une certaine analogie entre l’environnement politico-religieux dans lequel Pierre Favre a exercé son ministère et celui dans lequel les jésuites sont appelés à travailler aujourd’hui.

Au XVIe siècle, l’Europe est en ébullition. Pierre Favre parcourt les principaux pays européens agités par les convulsions politiques et religieuses héritées de la Renaissance qui prend le relais du Moyen Âge. Un monde nouveau est en gestation.

Un monde plus vaste, avec la découverte de l’Amérique et les grandes expéditions en Asie. Un monde en guerre, avec la rivalité entre François I et Charles Quint. Un monde qui s’affranchit à travers l’émergence de la personne comme sujet et les profondes remises en question que cela suppose au niveau de la foi, du rapport à l’autorité, de la conscience nationale. La réforme de Luther gagne rapidement du terrain en Allemagne où elle devient une vraie force politique. En Europe, la foi traditionnelle et la pratique religieuse faiblissent, tandis que la corruption des clercs, le commerce des indulgences et la course aux bénéfices ecclésiastiques discréditent jusqu’aux plus hautes instances de l’Église. Et puis, il ne faut pas oublier les importants déplacements de population à cause des épidémies, des famines et des guerres.

Aujourd’hui, nous sommes appelés à exercer un ministère de justice et de paix au service des pauvres et des exclus, dans un monde qui gémit et passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore (36e CG).

Les guerres en morceaux, la violence omniprésente, les structures politiques et économiques injustes, le capitalisme assassin, les querelles religieuses et la fascination des intégrismes, les nouvelles formes d’esclavage, les restructurations au niveau mondial sont autant de signes d’une crise profonde.

Parmi de nombreux traits qui dessinent le portrait de Pierre Favre, j’en retiendrai cinq caractéristiques, qui me semblent particulièrement inspirants, parce qu’ils rejoignent le portrait idéal du jésuite tel que les deux dernières CG (35e et 36e) l’ont esquissé.

1. Un homme mobile, prêt à aller aux frontières
2. Enraciné dans la Compagnie en communauté de discernement
3. Un homme de feu, passionné pour le Christ, qui regarde le monde d’en haut et dans son ampleur
4. Un compagnon dont la vie et l’apostolat sont structurés par les Exercices
5. Un homme de dialogue et de discernement au service de la réconciliation

 

1. Un homme mobile, prêt à aller aux frontières

La première chose qui frappe chez Pierre Favre, c’est sa mobilité. «Il semble qu’il soit né pour ne rester en place nulle part» écrit de lui son confrère Martin Santa Cruz (MI, Epistolae, 362). Contrairement à Ignace qui passe ses dernières années sans sortir de Rome, Pierre Favre a mené une vie vagabonde, au point de donner l’impression d’être un inconstant. Après quelques mois passés à Rome, où il enseigne la théologie positive à La Sapienza, et fait fonction de secrétaire d’Ignace, une vie itinérante va le conduire, durant sept ans, sur tous les points chauds où se joue l’avenir politique et religieux de l’Europe.

De juin 1539 à septembre 1541, il est à Parme avec Laínez. Au bout d’un an et demi il est envoyé en Allemagne, en qualité de conseiller du Dr Ortiz, le représentant de Charles Quint aux colloques de Worms et à la diète de Ratisbonne (1541-1542). Neuf mois plus tard, il part pour l’Espagne, d’où, six mois plus tard, on le rappelle en Allemagne. Après trois mois, on lui enjoint d’embarquer pour le Portugal et l’Espagne, où il passe deux ans (juillet 1544 à juillet 1546). Rappelé à Rome pour participer au concile de Trente, il meurt d’épuisement à 40 ans -le 1 août 1546- après avoir sillonné l’Europe durant 7 ans, et parcouru à pieds ou à dos de mule entre 15 000 et 20 000 kms et effectué deux traversées maritimes.

Simple ouvrier apostolique, disponible pour toute mission qu’on lui confie, il parcourt inlassablement le monde de son époque en dépit d’une santé déficiente, ouvrant des chantiers prometteurs sans jamais avoir la satisfaction d’en récolter les fruits. Peu lui importent alors les frontières politiques, culturelles ou géo-graphiques, à chaque étape il s’efforce d’apporter le salut de Jésus Christ. De fait, il n’a pas d’autre chez-soi que les missions qu’on lui confie. Là est son lieu: «Le monde est notre maison» avait dit Nadal en parlant des jésuites.

Ces continuels déplacements ont impliqué des ruptures douloureuses.

Grâce à ses dons de sympathie, Pierre s’adapte facilement et se fait vite des amis. Il s’intègre dans ces pays, avec bonheur, en Allemagne surtout, qui a toute ses préférences au point de souhaiter y être enterré. Autant d’arrachements lorsqu’il faudra reprendre la route. À peine un ministère commencé, des liens tissés, voilà qu’une nouvelle mission l’appelle ailleurs. Il lui faut repartir en des voyages incertains, d’autant plus que sa santé est fragile et que des épisodes de fièvre (malaria) l’immobilisent assez souvent, parfois durant plusieurs mois. Au changement de pays, s’ajoute celui de la langue et de la culture.
(A noter que Pierre maîtrise le français, le latin, l’espagnol et se débrouille bien en italien, mais il ne parle ni l’allemand ni le flamand. Il prêche alors en latin pour les auditoires qui le comprennent; pour les autres, il recourt aux services d’un interprète.)

Il ne s’agit pas seulement de mobilité géographique. Pierre est envoyé aux frontières, là où s’affrontent deux mondes, le monde médiéval et celui de la Renaissance, où se disputent deux conceptions du christianisme, le catholicisme romain et le luthéranisme, où entrent en collision comme deux plaques tectoniques, le monde culturel germanique et le latin. Il se trouve continuellement confronté à un monde spirituel, à une conception de l’Église, à une démarche religieuse, auxquelles son éducation, sa sensibilité et ses études ne l’ont pas nécessairement préparé. Si les idées nouvelles le bousculent en surface, son amour enflammé du Christ lui permet de s’adapter, de s’inculturer dirait-on aujourd’hui.

S’il lui arrive de se plaindre, il n’en reste pas moins le jésuite disponible dont la vocation est de parcourir le monde et d’être présent aux frontières. Cette mobilité est un des fondements de son engagement religieux. De Madrid, où il réside à la cour, bien installé et choyé, il écrit qu’il préférerait d’un long bout s’en aller partout dans le monde préparer les chemins de la Compagnie: Ce serait pour ma part une joie de ne jamais m’arrêter en aucun lieu, mais d’être toute ma vie un pèlerin d’un lieu à l’autre dans le monde (L, 92).

C’est précisément au titre de cette mobilité que Pierre Favre a quelque chose à dire aux jésuites d’aujourd’hui. Dans deux directions: celle de l’engagement apostolique; celle, interne à la Compagnie, de la restructuration des Provinces.

a) Pierre Favre n’a pas d’autre lieu que les missions qu’on lui confie. Dans la mesure où il se situe sur ces frontières, avec son inaltérable bienveillance et une capacité exceptionnelle de tisser des liens et d’opérer des réconciliations, de bâtir des ponts, Pierre Favre incarne cette Église en sortie que le pape François appelle de tous ses vœux. Oser sortir des schémas habituels, des routines rassurantes, des ministères gratifiants que d’autres peuvent assumer pour s’engager sur des fronts incertains où se joue l’avenir du christianisme. Retrouver la mobilité qui est la mise en pratique de l’indifférence proposée par le Principe et Fondement.
Qu’il soit permis de rappeler ici l’invitation plusieurs fois répétée des CG 34, 35 et 36 à retrouver l’audace d’aller aux frontières, pour annoncer l’Évangile dans des régions ou des secteurs géographiques, culturels et spirituels où d’autres ne vont pas (ou n’osent pas aller - Benoît XVI, discours à la 35e CG, 21 février 2008).

Ne laissons pas vieillir l’audace apostolique insufflée à la Compagnie par le Père Arrupe.

b) L’actuelle restructuration des Provinces de la Compagnie est l’occasion de nous rappeler qu’avant d’être membre d’une Province, un jésuite appartient à la Compagnie universelle en vue des missions qu’on lui confiera. Comme l’a rappelé le Père Général au symposium de la future Province d’Europe centrale, la Compagnie n’est pas une fédération de Provinces indépendantes mais un corps articulé en diverses Provinces en vue de la mission universelle. La vocation du jésuite et son style de vie devient donc un défi à l’étroitesse nationaliste, culturelle ou confessionnelle, une vraie peste qui, aujourd’hui, inspire les bâtisseurs de murs de toutes sortes. Une tentation dont nous ne sommes pas toujours exempts. La souplesse exigée par cette disponibilité apostolique -la fameuse indifférence du Principe et Fondement- est le défi majeur de la vocation d’un jésuite.

Saint Pierre Favre aidez-nous à dilater notre horizon!

 Qu’est-ce qui sauve l’unité et la cohérence d’une vie en perpétuel mouvement?

1) L’obéissance

Tout en se déplaçant à travers l’Europe, Pierre reste ancré dans son premier et unique choix, celui de travailler à la moisson du Christ, là où on aura besoin de ses forces. Il ne se déplace qu’au nom de l’obéissance, parce qu’il est envoyé par le pape ou par son supérieur. Dès lors, l’Italie, l’Allemagne, le Portugal, l’Espagne ne sont que le lieu unique et toujours divers de sa promesse et de son obéissance.

L’obéissance et la disponibilité ne lui ont pas toujours été faciles, surtout lorsqu’il était convaincu que les décisions des supérieurs étaient au détriment du travail apostolique entrepris. De tous les pays qu’il a visités, l’Allemagne a eu sa préférence. Il était hanté par la crainte de sa totale défection (M, 329). Et voilà qu’Ignace, paraissant ignorer l’urgence de la situation en Allemagne, lui ordonne de partir pour le Portugal et l’Espagne, pour une mission à la cour, alors que de l’avis de tous, même du nonce et du pape, sa présence semblait bien plus nécessaire outre Rhin.

Dans une lettre-instruction sur l’obéissance adressée aux scolastiques de Coïmbre, Pierre laisse deviner sa difficulté à accepter la décision d’Ignace. Il écrit:

«Supposé qu’il arrive que celui qui obéit veuille entreprendre quelque chose pour des motifs de charité, avec le désir de produire beaucoup de fruits prévisibles, et que l’obéissance lui ordonne autre chose sans fruits apparents, il sera bon de penser que l’on n’a pas fait vœu de produire ces fruits de charité, mais d’obéir, et de considérer que l’homme ne fait pas le vœu de sauver les âmes selon ses idées, ni même conformément au désir que Notre-Seigneur lui inspire, mais de faire ce qui lui est ordonné par ses supérieurs (L, 72).»

Ces propos ne l’empêcheront pas d’insister avec obstination auprès d’Ignace pour qu’il ne néglige pas l’Allemagne et qu’il y destine des jésuites capables et bien formés.

2) Une géographie spirituelle

S’il parcourt des régions géographiques aussi diverses que l’Italie, l’Allemagne, la Flandre, la France, l’Espagne et le Portugal, et qu’il se trouve impliqué dans les turbulences politico-religieuses qui agitent l’Europe, Pierre Favre évolue dans un environnement supérieur, dans une sorte de géographie spirituelle, qui unifie sa vie et la sauve de la dispersion.

C’est à partir d’en-haut, en suivant le mouvement descendant de l’Incarnation qu’il aborde les personnes et les événements. Pour lui, chaque personne, chaque événement à son prolongement dans le ciel. C’est ainsi qu’il vit dans un monde où les saints, les anges (les bons comme les mauvais), Dieu et le Christ entrent en action. Et c’est à partir d’eux qu’il vit toute rencontre et toute situation.

Au gré de ses déplacements, il rencontre les saints locaux et les anges protecteurs des pays, des régions et des villes qu’il parcourt. En Italie, en Allemagne, en France, en Savoie, en Espagne, Pierre passe en revue les saints que l’on fête dans les diverses villes qu’il traverse ou dans lesquelles il travaille. Ils sont pour lui de fidèles et efficaces compagnons de voyage sur lesquels il peut compter. Il les prend pour avocats. Ces bons esprits aplanissent son chemin, ménagent des rencontres fructueuses, préparent les cœurs auxquels il va s’adresser, en un mot, ils facilitent son apostolat. Ces retrouvailles avec les habitants du ciel jalonnent sa route avec une telle précision qu’il est possible de dresser un atlas céleste de ses voyages (M, 28).

Cette habitude d’approcher les pays et les personnes à partir d’en-haut, en compagnie de leurs anges et saints protecteurs, lui interdit toute approche partisane et polémique. Chaque événement, chaque rencontre, n’importe quel lieu, acquière de ce fait une dimension universelle à l’image du salut apporté par le Christ. Pierre les aborde sans considérer leurs défauts. Il échappe ainsi à la myopie dogmatique, moralisante ou canonique qui inspirait nombre des adversaires du luthéranisme. Cette largeur de vue nourrît en lui une étonnante liberté spirituelle. Jointe à un naturel doux et bienveillant, elle le préserve de toute étroitesse idéologique, ce qui n’allait pas de soi dans le climat passionné de l’époque.

Pour personnelle qu’elle soit, cette attitude et la pratique de piété qu’elle inspire n’est pas anodine. Je crois même qu’elle peut apporter quelque chose au jésuite d’aujourd’hui, même si sa sensibilité ne lui inspire pas une dévotion ardente envers les âmes du Purgatoire ou les 14 saints auxiliaires.

 
2. Enraciné dans la  Compagnie en communauté de discernement

L’individualisme est un danger récurrent qui menace les jésuites. La variété des apostolats, la spécialisation qu’ils supposent, les engagements qu’ils exigent exercent plutôt une force centrifuge sur les communautés. Prenant acte de cet éclatement, la 36e CG a rappelé que: Si nous oublions que nous sommes un seul corps, liés ensemble, dans et avec le Christ, nous perdons notre identité de jésuites et notre capacité de témoigner de l’Évangile. C’est notre union les uns avec les autres dans le Christ qui témoigne de la Bonne Nouvelle, plus puissamment que nos compétences et nos capacités (D1,7) Et la CG de conclure: À notre époque d’individualisme et de compétition, il nous faut nous rappeler que la communauté joue un rôle très particulier car elle est un lieu privilégié de discernement apostolique (D1,8).

Même s’il a vécu souvent seul, éloigné de toute communauté, Pierre Favre n’est pas un individualiste qui n’en fait qu’à sa tête. Son appartenance au corps de la Compagnie n’a rien de platonique. Malgré l’éloignement géographique, il a participé activement et fidèlement à toutes les étapes décisives de la fondation de l’institut. De Worms, il a pris part à l’élection du premier supérieur général (septembre 1540 - février 1541); il y a fait seul ses vœux le 9 juillet 1541; il donne son approbation pour le travail des Constitutions. Il est d’ailleurs considéré comme le second fondateur de la célèbre religion des révérends presbytres réformés de la Compagnie de Jésus. (FM, 769.)

Bien que toujours en route, il se préoccupe continuellement des communautés jusque dans les détails quotidiens. En Allemagne, en Flandre, en Espagne, il renforce celles qui existent déjà et il en fonde de nouvelles. Dès qu’il rencontre des personnalités influentes dans l’Église, la politique ou l’enseignement universitaire, il leur parle avec passion de la vocation de la Compagnie, de son approbation par le pape, de sa conception de la vie religieuse, de la gratuité des ministères, de ses projets apostoliques, en un mot, de notre manière de procéder. En Espagne, où des ragots malveillants circulaient encore sur le compte d’Ignace et des premiers compagnons, il dissipe les malentendus. (L, 9, 13, 14, 15, 26, 27, 32, 39) Uni aux compagnons de Rome, il prend une part active à la campagne de messes ordonnée par Ignace pour demander au Seigneur la grâce d’aplanir les difficultés administratives qui s’opposent à l’approbation pontificale de la Compagnie (L, 31). Il accueille avec joie les privilèges que le pape accorde aux jésuites; il se réjouis des liens qui unissent la Compagnie à l’ordre des Chartreux, et il s’empresse de les faire connaître jusqu’en Inde (L, 9, 95).

La relation
La relation fraternelle avec ses compagnons concrétise son lien avec la Compagnie. Il garde le contact en multipliant la correspondance écrite. L’affection qu’il leur porte, l’intérêt qu’il a pour leur apostolat aiguisent son impatience à recevoir des nouvelles des diverses communautés. Il insiste pour qu’on lui écrive régulièrement de Rome et qu’on ne le laisse pas sans nouvelles. L’absence de nouvelles de leur part est ressentie comme une pénitence, un châtiment non mérité, un vrai carême. Une lettre longuement attendue arrive-t-elle, et voici que le ciel s’éclaircit; il s’en trouve tout consolé et ragaillardit.

Lui est fidèle à écrire régulièrement à ses confrères pour donner des nouvelles et expliquer ce qu’il vit. Il partage leurs épreuves et leurs difficultés. Lorsqu’ils sont éprouvés ou en crise, il multiplie les signes d’amitié, intensifie la correspondance, tout en s’abstenant de porter un jugement. Au cours de ses voyages, il ne manque pas de visiter les familles des compagnons.

Pour Pierre, la charité est le centre et l’axe de la vie religieuse dans la Compagnie. Il s’en explique dans une longue lettre adressée à Alfonso Alvaro (début février 1542), un chapelain des Infantes candidat à la Compagnie:

Il faut poser comme fondement un véhément et constant désir que, dans la Compagnie, la paix et la concorde soient observées et progressent non seulement grâce à toi, mais grâce à chacun de ses membres (L, 34). Et il précise une série de 9 points à mettre fidèlement en pratique de manière à ne jamais être séparé de ce corps, ni physiquement ni spirituellement, mais plutôt de persévérer fermement en professant ensemble une même vérité de l’esprit, l’accord dans le jugement et l’unité dans les opinions.

(Ces neufs points sont: 1) Défendre, excuser, favoriser la volonté de ton frère et renoncer à ton jugement propre. 2) Ne pas contredire ni en paroles, ni même en pensées la volonté ou la raison de ton frère. 3) Ne pas prêter attention aux défauts de ton frère. 4) S’appliquer à progresser de vertu en vertu. 5) Ne pas vouloir jouer les redresseurs de torts. 6) Ne pas tolérer le moindre mouvement de rancœur en soi. 7) Se méfier de tout ce qui te déplait en l’autre. 8) Plus on épie les défauts d’un autre, plus on en ressort avili et déprimé. 9) Observer tout ce qui a été dit et tout ce qui contribue à favoriser la paix de la vie fraternelle et le progrès.

La 36e CG a rappelé que chacun de nous doit constamment désirer que son travail apostolique soit stimulé et soutenu par l’encouragement des frères au risque de s’évanouir. La communauté est un lieu privilégié de discernement apostolique (D1, 8). Ce qui suppose rencontre, échange, partage, conversation spirituelle. À l’époque de Pierre Favre, la correspondance assurait l’échange. Aujourd’hui, la mobilité, la facilité des déplacements, mais aussi les moyens de communication, la toile et les réseaux sociaux sont une aide efficace.

Le souci des vocations et des scolastiques
La 36e CG rappelle que le fait de vivre ensemble comme des amis dans le Seigneur nourrit la vocation de nos frères en formation et peut en inspirer d’autres à entrer dans la Compagnie (D1, 13).

Son amour de la Compagnie et l’urgence de la mission poussent Pierre Favre à se préoccuper des vocations. Où qu’il aille, il cherche à gagner de nouveaux compagnons. Le charme de sa personnalité et le rayonnement spirituel qu’elle dégage, l’enthousiasme avec lequel il parle de leur projet attirent des prêtres et des jeunes étudiants. Il ne parle pas tellement de la Compagnie comme d’une glorieuse institution, en tenant des propos triomphalistes, mais en exposant l’idéal spirituel et apostolique qui anime les compagnons, en parlant de notre manière de procéder. Et il recrute le plus largement possible.

(Conscient de la gravité de la situation en Allemagne, pressé par l’urgence d’y envoyer des ouvriers apostoliques, il recrute largement, trop largement même, sans toujours bien examiner les candidats. S’en rend-t-il compte au moment d’envoyer des novices au Portugal? Peu importe! Que les responsables de la formation à Coïmbre les mettent à l’épreuve, qu’ils leur fassent faire les Exercices, et qu’ils opèrent eux-mêmes le tri, mais qu’ils soient patients avec ces jeunes et, surtout, qu’ils pensent aux besoins de l’Allemagne (L, 4, 6, 60, 61).)

D’une manière générale, Pierre reste très proche des jeunes candidats et des scolastiques qui étudient à Paris, Louvain ou Coïmbre. Après leur avoir trouvé de bons centres d’étude, il continue de s’intéresser à leur vie spirituelle et religieuse; il suit leurs progrès dans les études, se préoccupe de leur santé et de leur hygiène de vie; il leur adresse des lettres pleines de tendresse, de véritables instructions sur divers aspects de la vie d’un jésuite. À partir de sa propre expérience, il leur parle de la vie communautaire, de la manière d’étudier, de la vie spirituelle, de la prière, de l’union au Christ, de la présence de la croix dans leur vie, des vœux, en particulier de l’obéissance, de la vraie humilité. L’union entre les compagnons dispersés, la gratuité des ministères, la pauvreté, l’obéissance, la mobilité apostolique, la charité fraternelle, la suite du Christ in-carné, tous les idéaux qui ont donné naissance à la Compagnie, sont autant de thèmes qui reviennent de manière récurrente dans sa conversation et sa correspondance.

Une phrase en annexe d’une lettre à Ignace au moment de quitter l’Espagne pour le concile de Trente, donne la mesure de son amour de la Compagnie. Épuisé par tant de déplacements, Pierre écrit: Plaise à Notre-Seigneur que la Compagnie soit déjà établie partout dans le monde et que j’en sois le visiteur général, ou, sinon, que Notre-Seigneur et Votre Révérence m’ordonnent d’aller dans toutes les villes et les lieux où il faudrait établir la Compagnie ou une partie d’elle, comme qui va fonder des résidences tout en désirant ne pas s’y fixer ni s’y reposer (L, 92).

Sa capacité de relations s’étend bien au-delà de la Compagnie. Il faut ici mentionner sa facilité à collaborer avec d’autres. Il a beau être seul, aussitôt qu’il le peut, il collabore: à Worms, il forme des maîtres qui donnent les Exercices à leur tour; avec Vauchop, il donne les Exercices et rédige une instruction à l’intention des personnes qui ont pratiqué les Exercices; à Cologne il collabore étroitement avec l’Université et Herl pour contrer les projets de l’archevêque von Weid.

 
3. Un homme de feu, passionné pour le Christ et formé par les Exercices, qui regarde le monde dans son ampleur

Le réalisme de l’incarnation
Au-delà des saints et des anges qui l’accompagnent, il y a le Christ. C’est à par-tir de lui que Pierre Favre regarde le monde dans lequel il vit et auquel il est envoyé.

Formé à l’école des Exercices, c’est le Christ incarné qu’il rencontre et veut suivre. La vie de l’Église, les tâches quotidiennes, les rencontres ordinaires et communes, les situations inattendues ne sont plus perçues comme une simple occasion de service, mais elles sont le lieu d’une Présence active et bienfaisante qui ne cesse de se donner de la manière la plus concrète et la plus charnelle (Ad amorem). Pierre y voit la manifestation de l’humilité infinie du Christ.

C’est surtout la démarche proposée dans les Exercices pour les contemplations de la vie du Christ qui caractérise sa compréhension du mystère de l’Incarnation, et, partant, son rapport au corps. Mobiliser tous ses sens pour voir, entendre, sentir, goûter, toucher ce que vivent, disent et font les protagonistes des divers récits évangéliques, cette application des sens à la vie spirituelle et apostolique est habituelle pour Pierre. D’où l’usage fréquent qu’il fait des images et des métaphores, surtout celles tirées des travaux des champs et des produits de la campagne pour concrétiser son enseignement.

«En somme, ne pas tenir compte de tout ce qui se fait corporellement, c’est méconnaître aussi l’humanité divine, apparue dans l’Incarnation justement pour que notre salut s’accomplisse tout entier humainement grâce au Christ, Dieu et homme, qui jugera les vivants et les morts, qui examinera comment chacun s’est conduit dans son corps, revenant alors avec cette humanité dans laquelle on l’a vu s’élever au ciel (…) Ayant un Dieu homme, nous l’honorons comme notre Dieu, et nous devons aussi le servir non seulement spirituellement comme Esprit, mais corporellement comme notre Seigneur incarné, homme semblable à nous par la nature dans laquelle il a d’abord souffert et dans laquelle il règne maintenant, assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant (M, 291-292)

Pour Pierre, le corps est l’instrument providentiel donné par Dieu pour permettre à l’esprit de concrétiser ses inspirations dans la réalité quotidienne. Aussi, comme le Christ, il veut venir en aide à beaucoup les consoler, les délivrer de leurs maladies, les libérer, les fortifier, leur apporter la lumière, non seulement en matière spirituelle, mais encore, si cette audace et cette espérance sont permises en Dieu, de façon matérielle, avec tout ce que la charité peut faire pour l’âme et le corps de n’importe lequel de nos frères (M, 151).

Cette compréhension réaliste et «charnelle» de l’Incarnation caractérise sa conception de l’apostolat. Il s’efforce de former des pasteurs qui aillent à la recherche des âmes, les visitent personnellement, voient de leurs propres yeux, touchent de leurs propres mains, entendent de leurs propres oreilles, tout ce qui concerne les âmes et le culte divin (L, 37). À Cornelius Wischaven, accaparé par le service liturgique au détriment d’un ministère plus fécond, il adresse ce conseil: Sois de ceux qui veulent servir le Christ de tout leur cœur autant qu’ils le peuvent et le savent, de ceux qui choisissent de plaire au Très Haut avec leur corps et leurs sens, autant qu’il le permette (L, 63).

À Ratisbonne, où les discussions au sujet de la foi sont très incertaines, il s’impatiente. Les discussions théologiques ne suffisent plus. Parce que le monde en est venu à un tel état d’incroyance, plutôt que de continuer à rédiger des livres savants contre les hérétiques, il est urgent de construire en argumentant avec des actes et du sang (L, 24).

Action et contemplation marchent de concert et se fécondent mutuellement; la foi et la charité se soutiennent et s’authentifient. (Cf. l’enseignement de Nadal sur la circularité de l’action et de la contemplation.) Il le constate en lui-même. L'amour de Dieu le pousse à communiquer avec le prochain et le souci du prochain augmente en lui l'amour de Dieu. Il est bien conscient que les grands et véhéments désirs qui l’habitent restent stériles aussi longtemps qu’il ne passe pas à l’action. Plus encore, c’est précisément au moment des difficultés que se manifeste le véritable esprit qui pousse à l’action (cf. M, 301).

«Dans l’amour du prochain, plus je suis lâche pour agir, plus je suis excessif dans mes sentiments. Je suis d’autant plus travaillé et tourmenté de désirs et d’attraits pour le salut et le progrès des autres, que je corresponds moins au travail que je pourrais faire. Aussi m’arrive-t-il trop souvent de manquer à ma tâche au-dehors et de surabonder en désirs et en sentiments au-dedans (M, 160)

Ici encore Pierre Favre a quelque chose à nous dire.

La 36e CG (D 1, 6) a insisté sur l’engagement en faveur et aux côtés des pauvres. La pauvreté de vie et la proximité aux pauvres qu’ont vécu les premiers compagnons à Venise doivent aussi marquer nos existences. Cette pauvreté engendre la créativité et nous protège de ce qui limite notre disponibilité à répondre à l’appel de Dieu.

Pour Pierre Favre, la pratique de la miséricorde envers le prochain, surtout le souci des pauvres, est le fruit de sa compréhension de l’Incarnation. Elle vérifie l’authenticité de son union à Dieu.

(À noter que très concrètement, à Parme, il se préoccupe des innombrables pauvres et regrette de ne pouvoir en faire plus; à Mayence, en marge de ses nombreuses activités, il trouve le temps de fonder un hôpital pour les pauvre et une maison d’accueil pour les pèlerins; à Barcelone, il collabore à l’établissement d’un foyer pour orphelins.)

Elle est aussi le moyen le plus sûr pour obtenir la miséricorde de Dieu (M, 340).

«Il y a des gens qui, malgré tout le temps qu’ils consacrent à la prière, ne trouvent pas les consolations spirituelles qu’ils voudraient, parce qu’ils n’ont pas pour le prochain cette miséricorde spirituelle; et il y en a qui, en se consacrant au salut des autres uniquement pour Dieu, trouvent, sans même le chercher beaucoup, une grande indulgence de Dieu à leur égard (M, 341).»

 
4. Une vie et un apostolat structuré par les Exercices

La 36e CG se demande pourquoi aujourd’hui les Exercices ne nous changent pas aussi profondément que nous pourrions l’espérer. Et d’encourager les jésuites à un profond renouveau spirituel, à nous approprier toujours davantage le don des Exercices que nous partageons avec tant de personnes, en particulier la famille ignatienne (CG 35, D6, n° 29.): Par les Exercices, nous nous imprégnons du style de Jésus, de ses sentiments, de ses choix (CG 36, D1, 18).

Reconnu comme docteur parisien, théologien de qualité qui a enseigné l’Écriture à Rome et à Mayence, Pierre Favre a surtout le sens du mystère, une connaissance plus vécue qu’apprise. Certes, il connait bien l’Écriture, qu’il cite abondamment, mais il est surtout un homme d’expérience spirituelle et mystique. Sa relation au Christ et à ses saints nourrit une sagesse qui séduit ceux et celles qui le fréquentent. Sa capacité d’introspection et son attention aux mouvements intérieurs lui permettent de les rejoindre au plus profond de leur individualité, là où entrent en jeu non plus les idées mais les sentiments. Jamais prisonnier d’une quelconque idéologie, à distance de tout dogmatisme, il rencontre les personnes là où elles en sont, dans le respect de ce qu’elles vivent et de ce qu’elles ressentent. Là, il se trouve sur le terrain où il excelle, celui du rapport vital au Christ et à l’Église.

Dans l’accompagnement qu’il dispense, Pierre Favre ne part pas d’une doctrine, d’un enseignement, mais d’une expérience plus globale qui ne mobilise pas seulement l’intelligence mais aussi l’affectivité. Sentir est le mot clé de son anthropologie spirituelle et il prend le mot au sens que lui donne Ignace de Loyola dans les Exercices:

Ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui rassasie et satisfait l’âme, mais de sentir et de goûter les choses intérieurement. (Exercices, 2.)

Pour Favre, la question des structures se posait moins qu’aujourd’hui. Il visait la réforme de la vie, surtout celles des personnes en charge de responsabilités, capables ensuite d’entrainer d’autres. Puisque la réforme de l’Église commence par la réforme des personnes, à tous, dès qu’il en perçoit la possibilité, il propose de faire les Exercices. Ce type de ministère a sa préférence, et il y consacre plusieurs heures par jour, même au plus fort de ses occupations (L, 17). Ignace lui-même reconnaît que de tous les jésuites qui donnent les Exercices, Maître Pierre Favre tient la première place. Pierre est à ce point persuadé de leur efficacité et de leur urgence, qu’à Ratisbonne, il souhaite être accusé d’hérésie à cause des Exercices pour pouvoir les défendre publiquement en présence des princes et des gouverneurs rassemblés pour la diète. Ce serait une belle occasion pour que tout ce beau monde prenne connaissance des arguments qu’il pourrait produire en leur défense (L, 27).

Sa propre vie spirituelle est structurée par les Exercices spirituels. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les instructions qu’il a rédigées à l’intention des fidèles de Parme (L, 8), ou les Chapitres sur la foi et les mœurs publiés à Ratisbonne (L, 29), ou encore les conseils qu’il adresse aux scolastiques de Paris et de Coïmbre (L, 24, 89). L’insistance sur l’examen quotidien et la confession, la manière de se préparer à la prière, de contempler la vie du Christ, les conseils pour le discernement spirituel, les pratiques de pénitences sortent tout droit du petit livret d’Ignace de Loyola.

Dans sa manière de donner les Exercices, il fait preuve de souplesse et de créativité. Pas de littéralisme, seulement le souci du progrès de ses retraitants. Comme ce sont souvent des personnes très occupées et en charge d’importantes fonctions, il leur propose ce qu’il appelle des Exercices de première catégorie, une forme plus souple, prévue par Ignace pour ceux et celles qui ne peuvent pratiquer les Exercices de troisième catégorie, c'est-à-dire dans leur intégralité durant 30 jours, en régime interne. Peu importe si ces retraitants ne séjournent que quelques semaines à Spire et qu’un prochain départ risque d’interrompre le processus, ou s’ils sont trop absorbés par leurs obligations, Pierre s’adapte. L’important est d’initier un chemin de conversion qui aboutisse au moins à l’examen de conscience et à la confession générale. La suite du parcours est remise à une date ultérieure, à la prochaine étape, quand on se retrouvera à Ratisbonne ou lorsque les circonstances seront plus favorables.

Cet apostolat a un franc succès et suscite un vrai engouement. Non seulement les candidats aux Exercices sont de plus en plus nombreux, mais ceux qui les ont faits se mettent à les donner à leur tour. Tant de personnes les donnent au point que nous en ignorons le nombre. Tout le monde veut les faire, aussi bien des hommes que des femmes. Sitôt qu’un prêtre les a faits, il les donne à d’autres (L, 4, 7). Des curés les proposent à leurs fidèles, des maîtres d’école à leurs élèves et de pieuses femmes vont de maisons en maisons pour les expliquer à leurs connaissances (L, 4, 7, 23, 25). Les demandes se multiplient au point que Pierre ne peut répondre à tous. Il demande alors à de plus jeunes confrères de les prendre en charge, ce qui n’a pas l’heur de plaire aux candidats, vexés de ne pas être accompagnés par le maître incontesté des Exercices.

Un homme en recherche
Celui qui veut rejoindre une personne là où elle en est, pour l’accompagner dans sa recherche de la volonté de Dieu, et l’aider à trouver son bon chemin dans la confusion des idées et des mœurs, doit accepter de quitter l’apparente sécurité de la doctrine et d’une attitude dogmatique pour se mouvoir sur une frontière, à l’orée d’une terre inconnue. Il se trouve dès lors dans une zone où les acquis de toujours et les grands principes théoriques ne s’appliquent pas nécessairement de manière spontanée à une situation concrète; ils peuvent et doivent être remis en question et l’accompagnateur doit faire preuve d’imagination, de créativité, de discernement. Et qui prétend discerner doit accepter une certaine inquiétude (intranquillité) et avoir le courage de courir un risque.

Pierre Favre n’a pas seulement été perpétuellement en mouvement, géographiquement. Il a été un homme inquiet, hanté par la recherche de la volonté de Dieu. Étranger aux solutions toutes faites, jamais enfermé dans un système, ici encore il se profile comme un guide et un modèle, qui peut nous inspirer.

Sans cette inquiétude au cœur, sans un désir profond de faire du neuf et de changer le monde, l’apôtre reste stérile.

Le pape François a plusieurs fois caractérisé Pierre Favre comme un homme dont le cœur est toujours en tension, un homme en recherche, animé de grands désirs qui ne le laissent jamais en repos.

 
5. Un homme de dialogue et de discernement au service de la réconciliation

Reprenant une intuition de la 35e CG, la 36e CG a rappelé que la Compagnie est aujourd’hui appelée plus spécialement à participer à une œuvre de réconciliation dans notre monde brisé (D1,21). Une triple réconciliation: avec Dieu, les uns avec les autres, avec la création; trois formes de réconciliation reliées entre elles et inséparables.

Parce qu’il est surtout un homme de dialogue, Pierre Favre est un guide particulièrement actuel pour l’exercice d’un ministère de réconciliation.

Pierre a indéniablement un charisme personnel, fruit d’un tempérament aimable et doux. Simon Rodrigues n’hésitait pas à affirmer: «Je reconnais franchement que jusqu’ici je n’ai jamais rencontré personne qui ait reçu à ce point la grâce de traiter avec douceur et amabilité les personnes comme le Père Favre. Je ne sais pas comment il s’y prenait pour se faire ami avec tout le monde, et les gagner peu à peu tous à l’amour de Dieu par sa gentillesse et sa conversation aimable et pleine de douceur». (FN III, 12.)

Je voudrais attirer votre attention sur deux défis emblématiques où Pierre Favre a plus particulièrement exercé un ministère de réconciliation: face aux hérétiques et à l’intérieur de la Compagnie.

Face au luthéranisme
Premier jésuite directement confronté à la Réforme, Pierre Favre se trouve aux premières lignes, où luthériens et catholiques romains s’affrontent avec violence et passion.

Pierre est atteint personnellement par les excès de l’hérésie. Lui qui est proche de la piété populaire, qui privilégie les élans du cœur, qui évolue dans un monde peuplé d’anges et de saints, qui vit au rythme des fêtes liturgiques et des sacrements, qui a placé son célibat sous la protection de la Vierge Marie, est profondément blessé par les excès d’une Réforme qui détruit les statues des saints et de la Vierge, saccage les églises, supprime la messe, abolit les sacrements et le célibat. Son approche très émotive des mystères de la vie du Seigneur le place instinctivement en opposition avec les enseignements de la Réforme. Plus que d’une difficulté doctrinale, il s’agit d’une incompatibilité d’ordre affectif.

Et pourtant, d’une certaine manière il rejoint les réformateurs. L’état du clergé, la corruption, la simonie et le commerce des indulgences, la course aux bénéfices le persuadent qu’une réforme de l’Église est nécessaire et urgente. Comme Ignace, Pierre Favre n’est pas un contre-réformateur, mais bien un réformateur. Face à la Réforme, il ne s’est pas barricadé dans une attitude dogmatique, comme Eck et certains théologiens officiels de la délégation romaine. Théologien de terrain plus que de laboratoire, de caractère irénique, il se sent plus proche des théologiens conciliants comme Gropper, Pflug et Helding. Aux débats d’idées, il préfère la rencontre personnelle, le dialogue, l’accompagnement des personnes, mêmes hérétiques. Il veut les traiter les personnes avec amour, douceur et cordialité; il évite les controverses, et tout ce qui pourrait exaspérer; il cherche les points de contact, s’informe, demande à mieux connaître la théologie de ses adversaires en parlant avec eux et en lisant leurs œuvres.

(A noter que c’est aussi le conseil qu’il donne à ses confrères de Rome: s’ils veulent comprendre quelque chose aux enjeux des colloques de Worms, qu’ils lisent donc les livres des hérétiques, surtout la Confession d’Augsbourg et l’Apologie de Melanchthon (L, 9).)

Cherchant le contact avec la délégation protestante, il souhaitait beaucoup rencontrer Philippe Melanchthon, leur principal porte-parole. Les responsables de la délégation catholique s’y opposèrent, une interdiction qui l’a profondément déçu et qu’il déplorera plusieurs fois dans sa correspondance.

«Je n’ai pas parlé ni même conversé avec Melanchthon, ni avec aucun autre luthérien. De nombreux docteurs souhaitaient que je m’entretienne avec Melanchthon, sous prétexte que j’étais plus libre que d’autres qui doivent tenir compte de nombreux points dont dépendent les affaires. Pour ma part, je ressens dans mon cœur de grands et saints désirs de le faire, mais jusqu’ici je n’ai pas voulu agir contre l’avis de ceux qui conduisent cette affaire (L, 9).»

Plein de charité envers ceux qui pourraient être ses adversaires, tout attaché qu’il soit à défendre la foi catholique, il prie pour les champions de la Réforme, pour le roi d’Angleterre, pour Bucer et Melanchthon, le Grand Turc, Luther, sans considérer leurs défauts (M, 25). Même la nuit, il se relève pour prier pour les chrétiens, les Juifs, les Turcs et les païens, les hérétiques et aussi les morts (M, 151). La manière dont on juge ces personnes l’attriste et il est convaincu que la compassion qu’il éprouve envers elles est le signe qu’il se trouve sous l’influence d’un bon esprit (M, 25). Il prie aussi pour les villes emblématiques où se joue l’avenir de la foi, Wittenberg, Moscou, Genève, Constantinople, Antioche, Jérusalem, Alexandrie (M, 33). Repassant son voyage à travers la France, il note: Nombreux furent, sur cette route, les sentiments d’amour, et d’espérance que notre Seigneur me donna au sujet des hérétiques et du monde entier…

Peu avant sa mort, il écrit à Laínez, qui lui demandait des conseils pour traiter avec les hérétiques:

«La première chose est que qui veut aider les hérétiques d’aujourd’hui doit avoir beaucoup de charité à leur égard et les aimer en vérité, chassant de son esprit toute considération susceptible de refroidir l’estime que l’on peut avoir pour eux. Deuxièmement. Il faut les gagner pour qu’ils nous aiment et nous apprécient. On y parvient en conversant familièrement avec eux de sujets qui nous sont communs, en évitant toute discussion où l’un des partis pourrait donner l’impression de l’emporter sur l’autre. Il faut en effet échanger sur des sujets qui unissent plutôt que sur ceux qui révèlent les divisions. Troisièmement. Du moment que cette secte luthérienne est celle des «hommes de la dérobade pour la perdition» et qu’elle a perdu le bon sens spirituel avant de perdre le sens de la foi, avec eux il faut partir des sujets qui relèvent de l’expérience spirituelle pour en venir à ceux qui concernent la rectitude de la foi (L, 93).»

Dans la Compagnie
Pierre fait preuve de la même bienveillance et du même souci de réconciliation à l’interne, dans la Compagnie. Je retiendrai comme exemple caractéristique ses efforts pour apaiser le conflit entre Simon Rodrigues et Ignace de Loyola, au cours de la plus grave crise interne qui a secoué les débuts de la Compagnie. Chargé d’informer Ignace sur la situation de la Province du Portugal et la gestion du Provincial Rodrigues, Pierre s’empresse de souligner tous les mérites du Provincial, de le présenter comme l’artisan de tout le bien qui se fait dans la Province. Il se garde bien d’émettre le moindre jugement défavorable; au contraire, il s’applique à rappeler à Ignace de ne pas se laisser troubler par les informations qu’il pourrait recevoir au sujet des faiblesses de ses confrères. Qu’il fasse ses comptes avec Jésus Christ, sachant bien que comme tout le monde nous sommes sujets à des sentiments variés et à divers esprits, et que la réalité est différente quand nous la considérons en elle-même ou à partir de nos propres impressions (L, 73).

Conclusion

Notre mission nous appelle à aller aux frontières, pour annoncer Jésus Christ et son Évangile à une génération désenchantée, qui fait volontiers profession de scepticisme, qui rejette tout ce qui de près ou de loin sent le cléricalisme, qui se tient à distance des structures ecclésiales au profit d’une spiritualité plus éclectique, et ne supporte plus un enseignement dogmatique. Contrairement à ceux qui sont tentés de se réfugier dans une rigidité cléricale et dogmatique, Pierre Favre nous entraîne sur un autre chemin.

Sans se laisser arrêter par une institution essoufflée qui, hier comme aujourd’hui, peine à rendre compte de manière acceptable du message chrétien, il incarne «l’Église en sortie» que le pape François appelle de ses vœux.

Parce qu’il n’impressionne pas comme Ignace, qu’il ne décourage pas comme François Xavier, parce qu’il n’est qu’un simple jésuite, humble, humain, le modeste jésuite savoyard reste pour nous un modèle particulièrement stimulant. Un modèle de vie pour le jésuite ordinaire. Un vrai frère aîné 

Comme l’a souligné très pertinemment le pape François, dans sa réponse à une question étonnée que lui posait Antonio Spadaro sj, qui lui demandait ce qu’il retenait de Pierre Favre au point d’en faire un modèle et de le déclarer son jésuite préféré. Le pape a répondu:

«Le dialogue avec tous, même avec les plus lointains et les adversaires de la Compagnie; la piété simple, une certaine ingénuité peut-être, la disponibilité immédiate, son discernement intérieur attentif, le fait d’être un homme de grandes et fortes décisions, capable en même temps d’être si doux…».

(Le pape François, L’Église que j’espère, Flammarion/Études 2013, p. 42.)

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