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lundi, 24 janvier 2022 09:58

Le miracle de Rutilio Grande

Écrit par

Les Père Rutilio Grande sj et Cosme Spessoto of, et les laïcs Nelson Rutilio Lemus et Manuel Solórzano. Les béatifications et les canonisations peuvent être des signes de l’orientation de l’Église. Le 22 janvier 2022, au Salvador, le jésuite Rutilio Grande et ses deux compagnons Nelson Rutilio Lemus et Manuel Solórzano, ainsi que le franciscain Cosme Spessoto ont été béatifiés en tant que martyrs. Ils sont des symboles du renouveau de l’Église d’Amérique latine après le concile Vatican II, symboles d’une Église missionnaire, celle de la périphérie, qui va vers les marges de la société, symboles aussi d’une Église persécutée d’où sont issus de nombreux martyrs, témoins de la foi et de la justice.

En 1968, la deuxième Conférence épiscopale latino-américaine de Medellin s’est prononcée pour une mise en œuvre créative des conclusions du Concile pour l’Amérique latine. Les évêques ont pris conscience du fait que la pauvreté abyssale était le principal signe des temps du sous-continent. Inspirés par l’Évangile et par la théologie de la libération alors en train de naître, ils firent de l’option préférentielle pour les pauvres le programme de l’Église. Rutilio Grande plaça cette option pour les pauvres au centre de sa nouvelle vision d’une pastorale de la terre missionnaire.

Moteur d'une pastorale sur le terrain et libératrice

Né en 1928 dans une famille pauvre du petit village d’El Paisnal, au Salvador, il entra en 1945 dans l’Ordre des jésuites et suivit la formation habituelle en philosophie et théologie au Venezuela, en Équateur, en Espagne, en France et en Belgique. Ensuite et jusqu’en 1972, il fut chargé de la formation des prêtres au séminaire national de San Salvador, la capitale. Il tenta d’y introduire l’esprit de Vatican II et de la Conférence épiscopale de Medellin. Comme l’écrit Rodolfo Cardenal, son biographe, «Rutilio avait le souci de former des prêtres qui soient au service du peuple, et non pas de petits chefs cléricaux». C’est l’une des raisons pour lesquelles on ne le nomma pas recteur du séminaire. Alors, en automne 1972, il choisit de se consacrer à la pastorale sur le terrain dans la paroisse d’Aguilares, dont son lieu de naissance faisait partie.

À Aguilares, Rutilio Grande se mit à exercer, en compagnie d’une équipe de jésuites et de religieuses, une pastorale libératrice qui favorisait la prise de conscience. Il traduisait ainsi en actes la réorientation de l’Église qui la mettait du côté des pauvres, conformément aux décisions de la conférence épiscopale de Medellin, mais qui était loin d’être acceptée par l’ensemble de l’Église d’Amérique latine. C’est dans cette même ligne que l’ordre jésuite redéfinit, en 1975, sa mission dans le monde d’aujourd’hui sur la base du lien nécessaire qui existe entre la proclamation de la foi et la lutte pour la justice. À Aguilares, la grande majorité des gens vivaient dans une misère noire. La terre était entre les mains d’un petit nombre de grands propriétaires fonciers. Pour Rutilio Grande, il était évident que Dieu n’était pas indifférent devant cette situation.

Souvent, dans ses prédications, il disait: «Dieu ne reste pas là-haut dans le ciel, couché dans un hamac. Non, il est ici, au milieu de nous. Il lui importe de savoir si pour les pauvres, ici-bas, la vie est difficile ou non.»

Le chapelet, la Parole et l'action de chacun

© Fred de Noyelle/GodongDans son approche pastorale, il partait de la piété populaire, ce qui correspondait à la théologie du peuple, un des courants de la théologie de la libération élaboré en Argentine par Lucio Gera et qui exerça une profonde influence sur le pape François. Pourtant, Grande savait bien qu’il fallait aussi libérer la piété populaire de ses aspects magiques et l’évangéliser. Il exprimait cela de façon imagée en disant qu’il «avait enlevé le chapelet de la main des fidèles pour le remplacer par la lecture de passages de la Bible accompagnée de commentaires». En remettant en honneur la fête du maïs, il rendait aussi justice aux traditions ancestrales indigènes dans l’esprit d’inculturation de la foi chrétienne.

Un élément essentiel de son projet pastoral était la participation active des fidèles. Le secret et la source du nouveau départ résidait dans les communautés de base qui lisaient la Bible ensemble. Il importait de mettre la parole de Dieu en lien avec la vie des gens. Les groupes suivaient en cela la démarche de la Jeunesse ouvrière chrétienne et que privilégiait aussi la théologie de la libération: voir, juger et agir. Rutilio Grande, avec son équipe pastorale, forma des hommes et des femmes pour qu’ils deviennent des Delegados de la palabra -des messagers de la Parole-, qui allèrent à leur tour fonder de nouveaux groupes. Aguilares se mit en mouvement. Lorsque les paysans examinaient leur situation dans cette optique, à la lumière de la Parole de Dieu, ils découvraient que la pauvreté et l’oppression sont des thèmes récurrents dans la Bible et que Dieu, par la parole des prophètes et la prédication de Jésus, prend parti pour les victimes.

Dimension sociale de la foi

Ainsi, la foi prenait une dimension sociale et politique efficace. Grande encouragea les paysans à s’organiser en syndicats, à revendiquer leur droit à une vie digne et à des salaires équitables. D’autres prêtres suivirent cet exemple. Mais les grands propriétaires fonciers y virent une menace de leurs intérêts, et c’est ainsi que commença la persécution de l’Église au Salvador. On accusa surtout les prêtres étrangers et les jésuites de fomenter des troubles et de propager le communisme. Au début de 1977, les premiers prêtres, dont le Colombien Mario Bernal, curé d’Apopa, près d’Aguilares, furent torturés et expulsés.

Le 13 février, plus de 6000 personnes participèrent à Apopa à une manifestation de protestation contre l’expulsion de Mario Bernal. Au cours de la messe, à la fin de la manifestation, Rutilio Grande prononça une prédication enflammée où il déclara hardiment: «Il est dangereux d’être chrétien chez nous. Il est dangereux d’être vraiment catholique. En réalité, il est illégal d’être véritablement chrétien chez nous, dans notre pays.» Et, citant des statistiques sur les injustices et la pauvreté régnant à El Salvador, il ajouta: «Tout cela, nous le cachons hypocritement sous le couvert d’œuvres fastueuses. Malheur à vous, hypocrites, qui vous proclamez bien haut catholiques, mais au-dedans, vous êtes pleins de méchanceté, vous êtes des Caïns et crucifiez le Seigneur qui vit parmi nous sous le nom de Manuel, Luis, Chavela, le nom du simple travailleur agricole.» La prédication se concluait par une évocation du retour de Jésus à El Salvador:

«J’ai bien peur, chers frères et amis, que la Bible et l’Évangile doivent faire halte à nos frontières parce que tout y est subversif… J’ai bien peur, frères et sœurs, que si Jésus de Nazareth revenait et, comme en ce temps-là, se rendait de Galilée en Judée, c’est-à-dire, et je puis dire, de Chalatenango à San Salvador, j’ai peur qu’avec sa prédication et son action, il n’arrive même pas jusqu’à Apopa. Je crois qu’on lui barrerait la route à la hauteur de Guazapa. Là, on l’arrêterait et on le jetterait en prison. On le traînerait devant les tribunaux pour délit contre la constitution, comme émeutier. L’homme-Dieu, prototype de l’humain, serait accusé comme révolutionnaire, juif étranger, intrigant, porteur d’idées exotiques contre la démocratie, c’est-à-dire contre la minorité. Ils l’accuseraient de penser en ennemi de Dieu, parce qu’ils sont des bandes de Caïns. Sans aucun doute, mes frères, ils le crucifieraient à nouveau.»

C’est sans doute cette prédication qui scella la condamnation à mort de Rutilio Grande. Le 12 mars 1977, alors qu’il se rendait à un service religieux en compagnie de Manuel Solórzano, âgé de 70 ans et du jeune Nelson Rutilio Lemus, âgé de 15 ans, il tomba dans une embuscade et fut assassiné par des membres de la garde nationale. Les commanditaires étaient les grands propriétaires fonciers. On enveloppa les trois corps dans des linceuls et les plaça devant l’autel de l’Eglise d’Aguilares. Tard dans la nuit, le nouvel archevêque, Oscar Romero, arriva sur les lieux.

La messe d'Oscar Romero et sa «conversion»

Oscar Romero (à gauche) et Rutilio Grande (à droite) lors de l'inauguration de l'archevêché en 1979 © Wikimedia CommonsRutilio Grande était un ami de Romero, mais celui-ci était quelque peu critique à l’égard de son projet pastoral. On trouve une remarque dans ce sens dans un rapport de l’archevêque envoyé à Rome, à la Commission pontificale pour l’Amérique latine. Mais lorsqu’il se trouva devant le cadavre de Rutilio Grande, Oscar Romero fut profondément ébranlé. Il se fit conduire dans la chambre très simple du prêtre et murmura: «Il a vraiment vécu dans la pauvreté.» Il décida de célébrer une messe en pleine nuit et prit pour texte le passage de l’évangile de Jean: «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.» (Jn 15,13)

Les trois corps furent transférés dans la capitale où, le 14 mars, Romero célébra le requiem dans la cathédrale. La messe fut retransmise sur les ondes de la radio. L’archevêque, pensant que peut-être, dans leur cachette, les assassins écoutaient la retransmission, s’adressa à eux en ces termes: «Nous tenons à vous dire, frères assassins, que nous vous aimons et que nous demandons à Dieu de mettre le repentir dans votre cœur, car l’Église n’est pas capable de haïr et elle ne connaît pas d’ennemis.»

L’assassinat de Rutilio Grande et de ses compagnons provoqua chez Oscar Romero un profond changement que certains ont même qualifié de conversion. Cet évêque plutôt anxieux et conservateur devint un défenseur prophétique des pauvres. Une tradition populaire a fait de ce changement «le miracle de Rutilio». Lui-même a décrit en ces termes l’intuition qui l’a saisi devant le corps sans vie de Rutilio Grande: «S’ils l’ont tué pour ce qu’il a fait, alors je dois prendre le même chemin. Rutilio m’a ouvert les yeux.» Le jésuite Salvador Carranza, un des membres de l’équipe pastorale d’Aguilares, a comparé la signification qu’avait Rutilio Grande pour Oscar Romero à celle de Jean Baptiste pour Jésus. Jean se considérait comme précurseur ouvrant la route à un plus grand qui venait après lui. C’est après son arrestation et sa mise à mort que commença le ministère public de Jésus.

Statues représentant saint Oscar Romero et le bienheureux Rutilio Grande sj à San Salvador © Ricardo da Silva sjRomero réagit à l’assassinat de Rutilio Grande en annonçant qu’il ne participerait plus à aucun acte officiel du gouvernement avant que le crime soit élucidé. Il posa un autre signe le 20 mars: sur tout le territoire de l’archevêché, il ne fut célébré qu’une seule messe, dans la cathédrale de San Salvador. Le gouvernement militaire redoutait un rassemblement massif dans une situation tendue et tenta par tous les moyens d’empêcher la célébration de cette messe. Le nonce aussi y était opposé. Mais Romero ne se laissa pas dissuader. Plus de 100'000 personnes se rassemblèrent. Dans son homélie, l’archevêque fut clair: «Qui touche à l’un de mes prêtres s’en prend à moi.» Dans les écoles catholiques, au lieu des leçons habituelles, on fit lire aux écoliers des textes tirés de la Bible, de Vatican II et de Medellin.

Les retombées actuelles: le mouvement synodal autour de l'Amazonie

Le pape François a eu particulièrement à cœur la béatification de Rutilio Grande, comme aussi la canonisation d’Oscar Romero en 2018. Alors qu’il était provincial des jésuites argentins, il avait suivi leur histoire avec une attention particulière. S’adressant aux évêques d’Amérique centrale à l’occasion des Journées mondiales de la jeunesse à Panama en 2019, il avait dit d’Oscar Romero qu’il était l’exemple d’un évêque qui donne sa vie pour ses ouailles. Il connaissait la vie de Rutilio Grande grâce au livre de Rodolfo Cardenal, paru peu après l’assassinat. Lors d’une rencontre à Rome en 2015, il avait dit à Cardenal: «Le miracle de Rutilio Grande, c’est Monseñor Romero.»

La béatification de Rutilio Grande survient dans une période de nouveaux mouvements et de changements dans l’Église d’Amérique latine et des Caraïbes, comparables au renouveau ecclésial qui a suivi la conférence épiscopale de Medellin. Un point de référence significatif est la Cinquième conférence de l’épiscopat latino-américain qui s’est tenue en 2007 à Aparecida, au Brésil et dont le thème Disciples et missionnaires de Jésus-Christ pour que nos peuples aient la vie en Lui appelait à un renouveau missionnaire. C’est le cardinal Jorge Mario Bergoglio, alors archevêque de Buenos Aires, qui présidait la Commission de rédaction du document final.

Art mural à Salvador de Bahia (Brésil) © Philippe Lissac/GodongÀ Aparecida, il prit pour la première fois conscience de l’importance de la région amazonienne et de sa population autochtone ainsi que des menaces qui pesaient sur elles. En 2014, sous l’impulsion de celui qui était devenu le pape François, fut créé le réseau REPAM qui promeut les droits et la dignité des personnes vivant en Amazonie et qui se préoccupe particulièrement de la sauvegarde des forêts tropicales, réseau auquel appartient l’organisation d’entraide latino-américaine Adveniat. En 2019, le Synode sur l’Amazonie réuni à Rome, avec sa vision d’une Église au visage amazonien, ouvrait de nouvelles perspectives pour l’Église et une écologie globale. Un de ses résultats significatifs fut la création de la nouvelle Conférence ecclésiale de l’Amazonie -CEAMA- qui est chargée de mettre en œuvre les décisions du Synode. Y sont représentés les évêques, les prêtres, les diacres et des membres des peuples autochtones des neuf États de l’Amazonie.

Puis, du 21 au 28 novembre 2021, un évènement inédit a eu lieu à Mexico: la première Assemblée ecclésiale de l’Amérique latine et des Caraïbes. Normalement, c’est la Sixième des grand

es Conférences épiscopales qui aurait dû se tenir, pour faire suite à celle de 2007 à Aparecida. Mais le pape François a expressément souhaité que ce ne soit pas une conférence d’évêques, mais une assemblée ecclésiale à laquelle participeraient des prêtres, des religieux et religieuses et des laïcs. Celle-ci s'est tenue sous une forme hybride, à savoir en présentiel à Mexico, avec 80 participants, et virtuellement, avec la participation de près de 1000 autres personnes de tout le continent, dont 200 évêques, 200 prêtres, 200 religieux et 400 personnes laïques.

Une vaste consultation a précédé la tenue de l’Assemblée, sur la base d’un document préparatoire intitulé Nous sommes tous des disciples missionnaires en sortie. Les 70'000 contributions envoyées par des personnes individuelles ou des groupes ont été compilées en une «synthèse narrative» qui a servi de base aux discussions de Mexico et de l’ensemble du continent. L’Assemblée ecclésiale a adopté une déclaration finale qui définit douze défis adressés à l’Église d’Amérique latine et des Caraïbes.

Un renouveau déjà appelé de ses vœux par Rutilio Grande

Au cours de l’Assemblée, il est devenu clair que les anciennes structures hiérarchiques de l’Église ont fait leur temps. À l’avenir, il est essentiel, pour sa survie, que les laïcs et en particulier des femmes assument des responsabilités dans la mission ecclésiale. Cela implique que l’on se débarrasse du cléricalisme et qu’on le remplace par la participation de l’ensemble du peuple de Dieu aux processus de discernement et de décision et que l’on repose à nouveaux frais la question de l’accès d’hommes et de femmes mariés aux ministères ecclésiaux. Les chrétiens d’ascendance africaine et les jeunes, relativement peu représentés, ont pu fait entendre leur voix. Autre thème très important, la sauvegarde des forêts tropicales d’Amazonie a été abordé. Mais l’Assemblée a aussi montré que ces changements sont des processus difficiles et qu’ils exigeront du temps.

Dans son projet d’une pastorale de la terre à Aguilares, Rutilio Grande avait déjà anticipé de nombreux éléments qui figurent actuellement à l’ordre du jour du renouveau de l’Église d’Amérique latine et des Caraïbes: le renouveau missionnaire, la participation des laïcs, le respect des traditions autochtones, la contribution prophétique de l’Église aux changements politiques et structurels Ainsi, les béatifications du 22 janvier sont un signe d’encouragement pour l’Église sur son chemin de conversion sociale, culturelle, écologique et synodale.

(traduction française de l'allemand par choisir)

Martin Maier est directeur d'Advientat. Secrétaire aux affaires européennes au Centre social européen des jésuites (JESC) de 2014 à 2020, il est un spécialiste de la théologie de la libération. Il a enseigné à l’Université jésuite José Simeón Cañas (Central American University) de San Salvador, où il a œuvré quelques années en tant que prêtre d’une communauté rurale. Il a dirigé par le passé le Centre européen jésuite de formation à Munich et a été rédacteur en chef de Stimmen der Zeit, la revue culturelle jésuite allemande. Le Père Maier sj a participé, le 22 janvier 2022, à la messe de béatification, célébrée à la cathédrale de San Salvador et présidée par le cardinal Gregorio Rosa Chavez, évêque auxiliaire de San Salvador.

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