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vendredi, 19 septembre 2014 10:05

Du danger de l'argent

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« L'argent nuit grandement à votre identité. » Jamais on ne verra cette phrase sur des billets de banque. Pourtant une telle mise en garde se justifierait, car l'argent peut faire tourner les têtes et fragiliser les liens. La tradition, du reste, s'est toujours méfiée de la richesse, se montrant même très dure envers les possédants.

Les lettres pastorales de Paul contiennent de véritables perles. Ainsi pour la première épître à Timothée, qui explique au chapitre 6 pourquoi l'argent et la richesse, deux termes équivalents dans ce contexte, sont dangereux. Que dit l'apôtre des païens qui vise, d'une part, « ceux qui veulent amasser des richesses » (v. 9) et, de l'autre, les « riches de ce monde » (v. 17) ? Que l'assoiffé de biens tombe « dans une foule de convoitises insensées et funestes » et que le nanti risque de « juger de haut » et de « placer sa confiance en des richesses précaires ». Autrement dit, la personne court à sa perte, soit parce que son désir est pris dans un piège, soit parce qu'elle fait fausse route en ayant une trop haute idée d'elle-même et de la sécurité procurée par l'avoir.


« Le riche se fait l'esclave de l'argent et du diable : esclave de l'argent, il ne possède pas les richesses, mais il est plutôt possédé par les richesses », résume ce best-seller que fut La Légende dorée.[1]
C'est comme si la richesse transformait le cœur et l'esprit. Qui est sensible à son chant se voit lui-même et le monde sous un autre jour et n'a plus les mêmes désirs. Il ne s'intéresse plus guère qu'à la valeur marchande des choses, se détourne de ce qui n'a pas de prix et cherche à augmenter sans fin son avoir. Dans le cas où il a de grands biens, il se considère probablement comme un être supérieur et risque de se comporter envers les autres comme ces riches maudits par Jacques pour n'avoir pas versé à leurs ouvriers les salaires qu'ils méritaient (cf. Jc 5,4). Ce faisant, il s'égare sans doute « loin de la foi » (1 Tm 6,10).

L'oubli du don
L'épître à Timothée ajoute une dernière note à l'analyse en mettant en relation goût de l'avoir et oubli de cette réalité première : « Dieu nous pourvoit largement de tout » (6,17). Pourquoi cette affirmation, sinon pour mettre en garde le possédant contre ce danger : attribuer de fausses vertus sécurisantes à sa fortune et croire qu'il en est à l'origine ?
Pour s'opposer à cette dernière illusion, l'apôtre rappelle que « nous n'avons rien apporté dans le monde » (6,7). Le péril dénoncé est clair : les riches oublient facilement que tout ce qu'ils ont vient d'ailleurs, ce qui les pousse à refermer la main sur leur avoir et, par-là, à interrompre le cycle de la transmission des bienfaits. C'est pourquoi il faut impérativement qu'ils « donnent de bon cœur, sachent partager » (6,18).
Paul va jusqu'à écrire que « la racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent » (1 Tm 6,10). Son message s'inscrit dans la droite ligne de l'enseignement de Luc (Lc 6,24), mais reprend aussi toute une série d'affirmations qui figurent déjà dans le Premier Testament. « L'homme dans son luxe ne comprend pas », affirment les Psaumes ; il s'illusionne sur son compte, se croyant faussement à l'abri de tout, car il « ne peut acheter son rachat » (Ps 49,13 et 8). Le Deutéronome, pour sa part, met en garde l'Israélite à qui seront offertes les richesses de la Terre promise en lui disant : « Que tout cela n'élève pas ton cœur ! » (Dt 8,14). De son côté, Ezéchiel blâme le roi de Tyr, devenu orgueilleux au point de se prendre pour Dieu, parce que, habile commerçant, il a accumulé des monceaux d'or et d'argent (Ez 28,5-6).
Les prophètes savent que celui qui a beaucoup de biens commet souvent des injustices. Isaïe maudit ceux « qui ajoutent maison à maison, qui joignent champ à champ jusqu'à ne plus laisser de place et à rester seuls habitants au milieu du pays » (5,8). Amos pointe un doigt accusateur vers ceux qui sont prêts à acheter « les faibles à prix d'argent et le pauvre pour une paire de sandales » (8,6). Et il y a cette dénonciation du roi Achab, qui fait tuer Nabot parce qu'il veut s'emparer d'une vigne (1 R 21).
La possession incite à rompre la chaîne du don (Tobie 12,8), à se détourner de Dieu. Osée fait ainsi dire à Yahvé, à propos de ses élus, que, « rassasiés, leur cœur s'est élevé ; voilà pourquoi ils m'ont oublié » (Os 13,6). Et Moïse demande à l'Israélite de ne pas oublier son Dieu quand il aura vu « abonder son argent et son or, s'accroître tous ses biens » (Dt 8,13).
Si l'argent met en péril, c'est parce qu'il tient du sceptre ou du bâton de commandement. Il confère à son possesseur une force, réelle ou imaginaire, en le dotant d'un pouvoir, celui de dis poser dans une certaine mesure des autres et du monde. Celui qui a des espèces peut non seulement s'approprier ceci ou cela, mais aussi donner des ordres, imposer des sanctions ou prendre ses distances jusqu'à rompre toute attache. Autant dire que le riche ne se sent plus ni lié ni tenu au respect. Rien d'étonnant s'il abuse de la situation, comme on abuse d'un pouvoir.

Vivre « à l'emprunt »
Pour prévenir tout risque, la tradition spirituelle recommande la modération et même, idéalement, le renoncement à l'avoir qui apprend l'humilité. « Si tu veux être parfait, dit Jésus au jeune homme riche, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres » (Mt 19,21). Contrairement à ce qu'affirment certains essayistes, l'éloge de la pauvreté n'a donc rien de « laid » ni de « tordu ».[2] Il est fondé sur ce constat : pour voir les choses telles qu'elles sont et s'ouvrir à l'autre et à Dieu, il ne faut pas être aveuglé par le sentiment de suffisance que la prospérité fait naître trop souvent.
D'autres auteurs spirituels, à la suite de Paul (1 Co 7,30), recommandent à ceux qui acquièrent des biens de les considérer comme un emprunt : « ...tout ce qui est à vous et tout ce qui est vous-même n'est qu'un bien prêté ; servez-vous-en suivant l'intention de celui qui le prête, mais n'en disposez jamais comme d'un bien qui est à vous. »[3]
C'est donc en fin de compte non seulement la richesse qui est mise en cause par la tradition religieuse, mais encore la propriété privée. « Le soleil, la lune, les étoiles, la pluie, l'air sont communs à tous et distribuent leurs bienfaits en commun : de la même façon, toutes choses devraient être communes à tous. »[4]
On comprend pourquoi le message chrétien sur l'avoir, si provocateur lorsqu'il recommande une mise en commun des biens (cf. Ac 4,32), est aujourd'hui oublié ! Et pourquoi, plutôt que de parler des dangers de l'argent, on culpabilise les moins bien lotis et on disqualifie ceux qui luttent contre les inégalités en affirmant qu'ils sont jaloux...

[1] • Jacques de Voragine, La Légende dorée, Paris, Gallimard 2004, p. 71.
[2] • Pascal Bruckner, L'Euphorie perpétuelle. Essai sur le devoir de bonheur, Paris, Grasset 2000, p. 201.
[3] • Fénelon, Sur le renoncement à soi-même, dans Œuvres, Paris, Gallimard 1983, p. 620.
[4] • La Légende dorée, ibid.

Les riches moins éthiques ?

Selon une étude américaine publiée en 2012 dans la revue Proceeding of the National Academy of Sciences (PNAS), les personnes les plus riches agissent avec moins d'éthique et de morale que les personnes de classes sociales moins favorisées, qu'il s'agisse de respecter le code de la route ou de mentir dans une négociation. Ainsi les plus riches prendront plus facilement des objets de valeur à quelqu'un ou mentiront pour augmenter leurs chances de recevoir un prix, et adopteront un comportement contraire à l'éthique dans leur travail. Exemple d'expériences menées : lors d'un entretien d'embauche avec un candidat à la recherche d'un emploi de longue durée, alors que l'emploi proposé était de durée limitée, les recruteurs les plus aisés avaient tendance à moins communiquer ce « détail » au demandeur d'emploi.
Pour Michel Johner, « à force d'insister sur le fait que l'enrichissement personnel résulte de combinaisons économiques lointaines et complexes, la responsabilité personnelle face à l'argent tend à être occultée. (« Le chrétien face à l'épreuve de l'argent » in La Revue réformée, n° 214, Kerygma 2001, Aix-en- Provence). L'argent devient un fait englobé dans un type d'économie dont personne n'est responsable. (...) Si un chef d'entreprise est obligé de sous-payer ses ouvriers, de délocaliser ses firmes de production ou d'écraser et de ruiner ses concurrents, il se trouve justifié par le système et par ce qu'il appelle "les contraintes du marché". » Rédaction

 

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