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lundi, 07 septembre 2020 10:54

Dieu, un pur rien 

Le BrunQuel auteur spirituel a-t-il été cité avec admiration par Heidegger, Lacan, Derrida et de nombreux autres penseurs modernes de premier plan? Angelus Silesius. Le nom fait peut-être sourire, mais aimeriez-vous en savoir plus sur celui qui a écrit: «La rose est sans pourquoi»? Alors laissez-vous guider patiemment par Jacques Le Brun, spécialiste reconnu de la mystique du XVIIe siècle.

Jacques Le Brun
Dieu, un pur rien 
Angelus Silesius, poésie, métaphysique et mystique
Paris, Seuil 2019, 240 p.

Dans son livre savant, il passe en revue les mots-clés du Silésien, qui sont aussi ceux de la mystique rhéno-flamande: la Déité, le rien, l’essence, le fond, l’abîme, l’abandon, la désappropriation... Ce parcours exigeant, qui fait des détours par l’allemand, délivre plusieurs leçons capitales.

Il montre d’abord que pour évoquer le pèlerinage intérieur, rien n’est plus expressif sans doute qu’un recours simultané à la poésie et à la philosophie. Il fait comprendre ensuite que le cœur de la vie spirituelle, c’est la déification ou divinisation, qui est aussi naissance du Verbe en l’homme. Oui, avant que la Contre-Réforme ne brise les élans mystiques, les plus grands auteurs n’avaient pas peur d’évoquer une transformation en Dieu. Le Brun montre que s’il s’agit de «devenir Dieu» et même «plus que divin», ce but n’est sans doute jamais atteint. Il fait comprendre également que si Dieu est parfois assimilé au «rien», cela ne signifie pas qu’il «n’est pas», mais qu’il «n’est pas ceci et cela» ou qu’il «est rien et tout».

Ces brèves références le montrent: l’analyse est si précise qu’elle peut paraître trop distante. Elle n’en met pas moins en évidence la très haute tenue intellectuelle et littéraire de l’œuvre de Silesius, ainsi que sa stupéfiante audace. Elle prouve que celui-ci ne prônait pas une simple dissolution dans le grand tout.

Après avoir parcouru ces pages, le lecteur se demandera: où sont aujourd’hui les mystiques, à la fois penseurs et poètes, qui pourraient raviver la soif d’un Dieu qui «ne vit pas sans moi»? Des mystiques qui diraient en toute liberté que les «moyens» ou les médiations sont parfois des obstacles.

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