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lundi, 04 mai 2020 10:13

Le ciel sur la terre: là où ça chante

La plage de Sao. Saison de la mousson. Femme sautant par-dessus l'eau. Phu Quoc. Vietnam. © Pascal Deloche / Godong

«Le cœur me bat d’être là / dans le paradis des jours.»[1] En deux vers, le poète dévoile ce qu’il y a à savoir sur ces lieux énigmatiques où le ciel s’invite sur la terre. Oui, la porte de tels lieux s’ouvre bel et bien parfois devant nous, et en associant éden et rythme cardiaque, il nous souffle que le bonheur est affaire de vibration, mieux, de résonance: nous y goûtons quand je ne sais quoi vient à nous et nous emporte en élargissant et en élargissant encore l’espace devant nous.

Le théologien Yvan Mudry (Lausanne; journaliste et essayiste) est l’auteur de divers livres empreints de spiritualité. Ainsi de son dernier ouvrage, Le paradis des jours.

Le poète est le meilleur des guides, parce qu’en évoquant un instant de bonheur, il réveille en nous des souvenirs, et ceux-ci nous en disent plus que tous les savants sur des expériences qui nous dépassent. Qu’une heure vécue en Terre promise nous revienne en mémoire, et nous nous posons spontanément la question: «Pourquoi notre cœur battait-il?»

Peut-être, tout simplement, parce que «dans [cet] autre monde / nos bouches s’enivraient / de l’odeur de l’herbe».[2] Parce que, devant nos yeux ravis, la lumière s’était «prise» à des gouttes de pluie égarées sur la vitre. Parce que c’était comme si la tâche pleine de sens à laquelle nous nous adonnions s’effectuait toute seule. Parce qu’un événement inespéré s’était produit, qui avait rebattu les cartes de notre quotidien. Parce que l’amour avait fait irruption dans notre vie… En d’autres termes, quelque chose était venu à nous, et nous avions accédé au royaume de la joie.

Un heureux accord

Mais pourquoi nous sommes-nous réjouis de la sorte? Les souvenirs nous le font entrevoir du dedans: parce que, d’une manière ou d’une autre, une soif profonde était étanchée. Plus précisément, un désir primordial mais relégué à l’arrière-plan (le désir de bonheur qui nous anime tous) était comblé par le truchement de quelque chose qui nous aurait sans doute laissés indifférents à une autre occasion. À l’heure de son assouvissement, ce désir pouvait enfin se dévoiler à nous sans nous infliger une blessure qui nous aurait terrassés.

Tout compte fait, il y avait eu coïncidence entre une attente intime et quelque chose qui s’était inscrit dans notre quotidien. Plus encore, entre cette «chose» comme jaillie de nulle part et nous, s’était produit un phénomène de résonance, pour reprendre une expression du philosophe Hartmut Rosa.[3] Nous nous étions ainsi retrouvés à l’unisson de ce qui se présentait à nous.

Pour utiliser une image un peu différente, proposée par un autre penseur,[4] un heureux accord s’était produit, parce que nous avions répondu favorablement, de tout notre être, à un appel. Nous étions entrés dans un dialogue dont nous n’avions pas l’initiative, et nous avions acquiescé. Ou encore, nous avions dit oui à une invitation et nous nous étions retrouvés dans une maison en fête. Ainsi, au paradis, «ça chante».

Un espace ouvert

En continuant à nous interroger sur les heures étoilées qui émaillent notre vie, nous pouvons en apprendre davantage sur ce lieu. Où nous trouvons-nous lorsque nous connaissons le bonheur? Dans un espace qui n’est pas étroitement circonscrit, qui paraît même dépourvu de limites. C’est pourquoi, lorsque la joie s’offre, nous avons l’impression qu’elle est appelée à s’intensifier, comme si nous pouvions aller plus loin, plus haut, plus profond. Les alentours s’ouvrent à nous, comme s’ils étaient eux aussi dans l’allégresse.

La réalité s’étend ainsi au-delà des limites du visible. L’avenir et le passé s’inscrivent désormais en elle. Et c’est pourquoi Rainer Maria Rilke peut appeler cet espace «l’ouvert» et Philippe Jaccottet écrire qu’en lui «s’entretissent le visible et l’invisible, les choses de la nature, les bêtes, les êtres humains, vivants et morts, et leurs paroles, anciennes ou nouvelles».[5]

Il ressort de tout cela que les terres azurées ont également cette caractéristique: lieux d’innombrables événements, elles sont comme parcourues de mouvements plus ou moins visibles. Ce qui vient à nous dans les heures étoilées tient de la goutte d’eau projetée par un torrent qui ne cesserait de couler. Le paradis est ainsi l’espace du don, don reçu d’une main qu’on ne voit pas, don octroyé sans rien attendre en retour. Autant y voir la terre de la gratuité, alors que les lieux ordinaires sont placés, eux, sous le signe du calcul et de l’intérêt.

Une autre particularité de l’éden apparaît ainsi: celui qui s’y trouve a les mains vides, des mains ouvertes dans lesquelles est déposé le plus beau cadeau, la manne, source de joie qui assouvit le désir profond. Aussi la porte du ciel ne s’ouvre-t-elle pas devant celui qui s’enorgueillit de ses biens, mais devant celui qui se sait dépourvu de ce qui compte le plus. Voilà pourquoi l’évangéliste peut écrire: «Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous» (Lc 6,20). © Lucienne Bittar

Le lieu de Dieu

Pour approfondir encore l’analyse, écoutons pour terminer les témoignages des autres. Lisons ce compte-rendu d’un auteur médiéval, familier des heures étoilées: «Il m’arrive un bonheur que je ne saurais exprimer. […] Mon esprit s’éclaire, mon cœur s’illumine, mes désirs sont dans l’allégresse. Je me vois dans un lieu que je ne connais pas et suis saisi à l’intérieur comme par les embrassements de l’amour.»[6]

Pour lui, pas de doute: la joie éprouvée est liée à un état amoureux. Des non-croyants ne feraient peut-être pas l’association, mais la majorité d’entre eux reconnaîtraient que dans l’éden où ils ont été reçus, c’en était fini de leur sentiment de solitude. Du coup ne s’étaient-ils pas retrouvés dans la meilleure compagnie qui soit, et leur cœur n’en a-t-il pas été bouleversé?

Lorsque la joie s’offre, nous avons l’impression qu’elle est appelée à s’intensifier, comme si nous pouvions aller plus loin, plus haut, plus profond.

Pour l’écrivain Robert Walser, l’affaire est entendue: lorsque, durant une promenade, il a été admis dans le paradis des jours, Dieu était là, avec lui. Quelle force dans sa description: au-dessus des maisons voletaient «l’Émotion et le Ravissement, comme des anges descendant du haut du ciel. Main dans la main flottaient, dans la fine vapeur, l’Amour et la Pauvreté. J’avais le sentiment que quelqu’un m’appelait par mon nom, ou bien m’embrassait ou m’apaisait, c’était Dieu lui-même […] qui posait le pied sur la route, pour la rendre indescriptiblement belle.»[7]

Pourquoi le témoignage du Biennois ne serait-il pas recevable? Pourquoi ne pas le croire, lorsqu’il ajoute ce dernier élément, troublant, à la description des lieux où le ciel se confond avec la terre: ceux-ci sont marqués non seulement du sceau de ce qui vient à nous et de l’amour, mais encore de celui de Dieu lui-même? Oui, ces lieux pourraient bien être des cantons du Royaume qui s’invite en nous, au milieu de nous, autour de nous. S’il en allait ainsi, plus aucun obstacle ne nous empêcherait de formuler cette hypothèse: paradis des jours et ciel de Dieu se recoupent sans doute. Ne le savions-nous pas d’emblée? 

 [1] Henri Thomas, «Signe de vie , in Poésies, Paris, Gallimard 1970, p. 65.
[2] Yves Bonnefoy, «La pluie d’été», in Les planches courbes, Paris, Gallimard 2001, p. 15.
[3] Cf. Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, Paris, La Découverte 2018, 536 p., recensé par Yvan Mudry in choisir n° 691, avril-juin 2019. Cf. aussi Hartmut Rosa, Aux racines de la crispation anti-migrants, in www.choisir.ch, article dans lequel le philosophe soutient que «la manière d’être au monde, individuellement et collectivement, est un succès lorsque des personnes entrent en résonance avec le monde, c’est-à-dire lorsqu’elles s’ouvrent à la rencontre et au contact avec l’autre, l’étranger, dont elles entendent la voix qu’elles souhaitent comprendre, et qu’elles sont en mesure de lui répondre, afin que se crée une relation d’échange».
[4] Cf. Jean-Louis Chrétien, L’appel et la réponse, Paris, Éditions de Minuit 1992, 154 p.
[5] Philippe Jaccottet, «Truinas, le 21 avril 2001», in Œuvres, Paris, Bibliothèque de la Pléiade 2014, p. 1209.
[6] Hugues de Saint-Victor, «Les arrhes de l’âme», in Écrits spirituels du Moyen Age, Paris, Bibliothèque de la Pléiade 2019, p. 227.
[7] Robert Walser, La promenade, Paris, Gallimard 1987, p. 84.

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