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jeudi, 08 mai 2014 10:47

La foi, un regard neuf. L'encyclique "Lumen fidei"

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L'encyclique « Lumen fidei » du pape François a été publiée le 5 juillet passé. Dans la continuité avec tout ce que le magistère de l'Eglise a énoncé, elle présente la foi comme existentielle. Ce texte mérite une grande attention pour deux raisons : ce qu'il dit et peut-être encore plus ce qu'il ne dit pas.

Habent sua fata encyclicae - les encycliques ont leur destin. Chaque première encyclique de pape est abordée avec une grande attention. Cela a été le cas pour celles des papes précédents, dont on a commenté le message avec critique.[1] La chose a été un peu différente pour la première encyclique du pape François, Lumen fidei, passée plus inaperçue. C'est qu'au même moment ont été annoncées les canonisations de Jean XXIII et Jean Paul II, auxquelles les médias ont accordé une attention beaucoup plus grande : les personnes sont plus intéressantes que leurs textes.
Benoît XVI avait décidé de parachever sa trilogie, commencée avec Deus caritas est (2006) sur la charité et poursuivie avec Spe salvi (2007) sur l'espérance, par une encyclique sur la première des trois vertus théologales : la foi.
Deus caritas est explique que la religion chrétienne n'est pas d'abord affaire de loi, de morale ou de doctrine, mais bien d'amour. Elle contient une belle réhabilitation de l'amour humain, partie intégrante de l'amour de Dieu, dont la portée pratique est la charité envers autrui. Spe salvi, pour sa part, montre l'actualité de l'espérance chrétienne. Face à une modernité matérialiste et souvent athée, elle rappelle le fondement de la foi : le don de l'espérance en l'au-delà. Cette espérance libère l'homme, lui permet de s'engager davantage pour les autres et d'agir concrètement pour réaliser ses espoirs dans ce monde, tout en lui donnant la mesure du « possible » et du « bien ».
L'encyclique sur la foi, signée par le pape François, est le fruit d'un travail « à quatre mains » : celles du pape émérite Benoît XVI et celles de François. En assumant le travail de son prédécesseur, François souligne la continuité entre les deux pontificats, là où certains voudraient voir une rupture. Le pape argentin, pasteur des pauvres, marque une continuité sur le fond, si ce n'est sur la forme, avec son prédécesseur le théologien allemand, en reprenant à son compte son travail. L'un comme l'autre se soucient d'un retour essentiel aux données fondamentales de la foi chrétienne, qui doit toujours et partout être approfondie.
En fait, François partage avec Benoît une même conception du ministère pétrinien, inscrit dans la Tradition de l'Eglise, qui est de « confirmer les frères » dans la foi qu'ils ont reçue comme un don. En dépit des appréhensions que certains des mots et des gestes du pape François ont pu et peuvent susciter, la continuité doctrinale sur l'essentiel de la foi est ici affirmée.
Cette première constatation faite (qui n'a rien de surprenant), certains aspects originaux de l'encyclique Lumen fidei peuvent être mis en exergue. Ils sont rarement pris en considération dans la présentation habituelle, officielle et doctrinale de la foi chrétienne.

Ce que dit l'encyclique
Le motif principal de l'encyclique est de « récupérer le caractère particulier de la lumière de la foi qui éclaire toute l'existence de l'homme » (n° 1) parce qu'« elle nous vient du Christ ressuscité ». Elle « naît de la rencontre avec le Dieu vivant qui rend la vie grande et pleine ». La foi illumine tout le parcours de la route de la vie humaine historique. Ici la foi n'est pas définie prioritairement par la doctrine ; elle est qualifiée de « route qui procède du passé » et « qui vient de l'avenir ». Cela se lit dans le premier chapitre, significative ment intitulé Nous avons cru à l'amour, qui retrace l'histoire de la foi depuis Abraham, la naissance du peuple d'Israël et Moïse, jusqu'à la plénitude en Jésus Christ.
On comprend que la foi est « la réponse à une Parole qui interpelle personnellement, à un Toi qui nous appelle par notre nom ». Ou encore qu'elle « est liée à l'écoute d'un appel, d'une promesse », qu'elle est proposée par un « Dieu capable d'entrer en contact avec l'homme et d'établir une alliance avec lui » (n° 8).
Les exemples bibliques montrent que la foi naît de la rencontre avec le Dieu vivant qui appelle les hommes et leur révèle son amour, un amour qui les précède et sur lequel ils peuvent s'appuyer pour être solides et construire leur vie. Transformés par cet amour, ils reçoivent des yeux nouveaux, les yeux de la foi, qui leur permettent de « regarder du point de vue de Jésus », « celui qui nous explique Dieu ». Le chrétien, qui adopte le regard du Christ, pose sur le réel une attention qui est toujours associée à l'amour qui permet de « voir la réalité avec les yeux de l'autre » (n° 4.56.58).
Ce qui est innovant dans cette présentation de la foi, c'est l'image du cheminement. La foi se découvre en marchant et en regardant la réalité humaine comme Jésus l'a regardée. Elle n'est pas une doctrine figée qu'il faut avaler coûte que coûte, ni un obscurantisme ou une idolâtrie ; elle « n'est pas intransigeante, mais elle grandit dans une cohabitation qui respecte l'autre. Le croyant n'est pas arrogant ; au contraire, la vérité le rend humble, sachant que ce n'est pas lui qui la possède, mais c'est elle qui l'embrasse et le possède. Loin de le raidir, la sécurité de la foi le met en route et rend possible le témoignage et le dialogue avec tous » (n° 34). La fidélité n'est pas intransigeance.
Ainsi le pape rappelle que « plus le chrétien s'immerge dans la lumière du Christ, plus il est capable d'accompagner la route de tout homme vers Dieu » (n° 35). Ce qui pourrait donner d'intéressantes perspectives par rapport à tous ceux qui cherchent Dieu, même en dehors du christianisme...

Le critère de l'amour
Où sont donc passés la doctrine et les dogmes ? Cette optique nouvelle permet de les comprendre comme des bornes ou des poteaux sur la route de la foi, indiquant les points critiques. La doctrine se présente comme un des éléments qui structurent la transmission de la foi dans la catéchèse. Elle inclut la Confession de la foi, la célébration des Sacrements, le chemin du Décalogue et la prière.
En citant dans ce contexte le Catéchisme de l'Eglise catholique, le pape le resitue comme élément servant à structurer la transmission de la foi - « ce qui est une manière élégante de rappeler qu'on ne peut pas idolâtrer le Catéchisme. Celui-ci est ainsi intégré dans un puissant mouvement expérimental qui unit foi, espérance et charité ».[2] Ou pour le dire autrement, le message évangélique ouvre des horizons tout à fait inattendus, qui méritent d'être scrutés et expérimentés.
Même si le pape propose une vision de la Vérité du Christ en tant que totalité (dans le deuxième chapitre qui articule la relation entre foi, vérité et raison), la lumière de la foi n'y est pas pour autant ternie par un quelconque totalitarisme, car elle est « informée » par l'amour. En quelque sorte, l'amour est son correctif ; il empêche de comprendre et de vivre la foi comme une idéologie. Il s'ensuit qu'« il n'y a aucune expérience humai ne, aucun itinéraire de l'homme vers Dieu, qui ne puisse être accueilli, éclairé et purifié par cette lumière » de la foi (n° 35).
Le troisième chapitre situe la foi dans le contexte de l'Eglise, « mère de notre foi ». Il reprend le rôle des sacrements, notamment le baptême et l'eucharistie, et insiste sur la prière et sur le « don de la succession apostolique » qui « assure la continuité de la mémoire de l'Eglise » et « permet d'atteindre avec certitude la source pure d'où surgit la foi » (n° 40).
Le chapitre conclusif éclaire la relation entre foi et bien commun : la foi n'éloigne pas du monde, elle se fait humble et modeste. C'est ainsi qu'elle peut être mieux comprise comme une « lumière pour la vie en société » et aider au discernement en faveur de la « justice, du droit et de la paix ». La dignité unique de chaque personne est soulignée, comme un souci de « revenir à la vraie racine de la fraternité » et de considérer la « création comme un don dont nous sommes tous débiteurs » (nos 50-54). Les chrétiens doivent en être les premiers convaincus. En vue de cet objectif, il leur faut poursuivre leur approfondissement de la foi, en communauté et individuellement. Il en sortira un témoignage en faveur de la foi comme un bien pour tous, un bien effectivement commun.

Ce que l'encyclique ne dit pas
Se pose au final la question de la médiation de la foi par l'Eglise, face à une mentalité contemporaine marquée par le processus d'individualisation, c'est-à-dire par une recherche d'autonomie croissante et par un désir des personnes de disposer consciemment d'elles-mêmes, dans leurs décisions et leurs actes. L'encyclique n'en dit rien, sinon qu'elle déplore « une conception individualiste et limitée de la connaissance », qui « ne peut pas comprendre le sens de la médiation - cette capacité à participer à la vision de l'autre, ce savoir partagé qui est le savoir propre de l'amour » (n° 14). Les tensions que les croyants modernes ressentent face à ce sujet mériteraient une réflexion plus approfondie...
Pour l'encyclique, le monde actuel est un monde en crise ; il marche avec ses petites lumières parce qu'il a renoncé à la grande lumière de la foi. Pire, il a renoncé à la recherche de la vérité (n° 3). Car les petites lumières émanant de toutes nos connaissances ne sont pas capables d'illuminer l'avenir, même si elles permettent de faire quelques provisions en vue du futur que l'homme moderne désire bâtir. Il est illusoire de croire que l'homme pourra se trouver lui-même s'il se tient éloigné de Dieu, s'il refuse de reconnaître que Dieu le précède et lui a donné la vie.
Ce discours sur la modernité ne suffit plus aujourd'hui à rendre plausible le don de la foi. Il s'agit de déceler les lieux où la foi pourrait s'enraciner. Les rappels des « classiques » de la foi (les Pères de l'Eglise, les mystiques et les saints) ne suffisent plus. Il est nécessaire d'entrer en dialogue permanent avec la littérature, la philosophie, l'art et la science, pour déceler ces lieux insoupçonnés, invisibles et cachés, où la semence de la Parole et de la foi pourront se poser et porter des fruits. Une telle réflexion me semble nécessaire dans une encyclique actuelle sur la foi, si on désire que le message soit écouté, compris ou, dans le meilleur des cas, accepté. C'est même incontournable, parce que la mentalité moderne, qui est signifiée par la difficulté de croire, est l'horizon même de la foi. Il n'y en a pas d'autre !
L'Eglise doit relever le défi en prenant en considération les doutes, les critiques, les difficultés et les refus de ses contemporains, autrement ceux-ci ne par viendront pas à « regarder du point de vue de Jésus, avec ses yeux », et à participer « à sa façon de voir » (n° 18). Pour porter la lumière de la foi dans les consciences de nos contemporains non croyants, demi-croyants et croyants, il faut des innovations courageuses et une nouvelle créativité qui prennent en considération les processus sociétaux, culturels et religieux, qui transforment en profondeur nos sociétés et marquent les consciences, y compris celles des chrétiens. Certes, l'encyclique ne con damne personne et ses remarques critiques sont pertinentes, mais il lui manque une réflexion positive, capable de montrer comment la lumière de la foi peut se situer à l'intérieur même de la modernité, sous ses conditions, pour l'ouvrir vers la transcendance de Dieu.

Retrouver Vatican II
C'est ce qu'a fait le concile Vatican II. L'encyclique le reconnaît de façon très précise : le Concile « a fait briller la foi à l'intérieur de l'expérience humaine, en parcourant ainsi les routes de l'homme aujourd'hui » (n° 6). Cette reconnaissance indique-t-elle que l'auteur de l'encyclique, le pape François, est conscient de cette problématique ? On n'en doute pas, parce que ses gestes et ses paroles laissent entendre qu'il va poursuivre cette route difficile. Espérons que cela donnera à ses plus proches collaborateurs, ainsi qu'à tous ceux qui sont touchés par la lumière de la foi, le courage et la perspicacité nécessaires pour poursuivre la route ouverte, il y a déjà plus de 50 ans, par Vatican II.

[1] • En particulier celle de Benoît XVI, pressentie comme émanant d'un vieil « inquisiteur », et les premières encycliques de Paul VI (Ecclesiam suam, 1964) et de Jean Paul II (Redemptor hominis, 1979), abordées avec un esprit attentif aux ouvertures qu'on leur prêtait à l'avance.

[2[ • Christophe Theobald, La Croix, 8 juillet 2013.

 

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