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lundi, 10 décembre 2018 15:58

Un enfer théologiquement acceptable?

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Porte de lEnfer musee RodinPorte de l'Enfer, musée Rodin (Paris)Croire en l'existence du Diable signifie-t-il obligatoirement croire en l'enfer? Comment penser l’enfer sans retomber dans les travers d’une pastorale de la peur? La question peut paraître décalée en ce temps de l'Avent. Elle a cependant était posée vendredi 7 décembre par Henri Blocher, professeur émérite de théologie systématique, lors d’une conférence à la Haute École de théologie (HET-Pro), à Saint-Légier. Le conférencier a proposé un éclairage sur ce thème complexe, et soulevé bien des questions...

L’enfer ne fait plus recette. D’ailleurs, selon une étude récente publiée dans la revue Christianisme aujourd’hui, seuls 10% des Suisses croient encore qu’il existe. «Le thème pourtant a tenu une place de choix dans la prédication chrétienne. L’Ordre des frères prêcheurs en était d’ailleurs renommé et les évangélistes protestants n’étaient pas non plus en reste», note Henri Blocher, professeur émérite en théologie systématique à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, en France. «Le sujet pourtant est évacué des prédications d'aujourd’hui et cela même dans les Églises les plus conservatrices.»

Selon le professeur, le dogme communément admis figure déjà dans le Symbole d’Athanase et énonce que certains hommes subiront une peine, consciente et perpétuelle, en rétribution de leur péché. «Jésus lui-même parle de l’enfer en utilisant des expressions imagées, comme celles du feu éternel, de la géhenne, des ténèbres extérieures, d'un lac ardent de feu et de soufre ou seconde mort», explique encore Henri Blocher. De quoi donner des sueurs froides à de nombreuses générations de croyants et pousser d’autres à se détacher de leur Église face à d’irréconciliables contradictions.

Un enfer, plusieurs doctrines

«Le dogme des peines éternelles paraît incompatible avec l’amour de Dieu en faveur de toutes ses créatures», avance le professeur. Comment réconcilier l’amour divin avec la perspective de tortures sans fin? Des doctrines hétérodoxes ont vu le jour pour détourner cette contradiction, attirant nombre de croyants dans leur sillage. Henri Blocher en évoque quatre. «Dans la thèse de l’universalisme final, tous les êtres seront sauvés et l’enfer restera donc vide.» Cette doctrine a été popularisée par les écrits de deux théologiens renommés, Karl Barth et Urs Von Balthasar. Pourtant l’orateur y émet quelques réserves. Nombre de partisans de l’universalisme final comprennent en effet les châtiments cités par la Bible comme des avertissements et non comme des prédictions. Une manière, selon cette théorie, de disposer celui qui écoute. Mais pour Henri Blocher, «avertissement et prédiction ne sont pas incompatibles». La Parole est très claire: «Le salut n’est destiné qu’à ceux qui mettent leur foi en Dieu».

L’enfer suivant, présenté par le théologien, est aussi vide, mais temporairement et pas pour la même raison. La doctrine de l’anihilationnisme pose l’enfer comme un châtiment temporaire. Une fois leur peine «purgée», les perdus sont voués à la destruction, donc au néant. «Dans cette théorie, le traitement des passages bibliques est contradictoire et la querelle se base avant tout sur l’interprétation du mot “éternel”», explique l’orateur. En d’autres termes, la question se pose de savoir pour quelle raison la vie est “éternelle” dans son acception première, c’est-à-dire sans fin, alors que le châtiment n’est, lui, pas entendu de cette manière.

Quant au troisième enfer, décrit par la doctrine de l’orthodoxie courante, il est «verrouillé de l’intérieur». Le professeur émérite précise: «Cet enfer est comme fermé de l’intérieur, car les damnés, par leur détestation de Dieu, ne veulent même pas de rédemption.» Cette doctrine est déjà évoquée au XIIe siècle par l’évêque de Paris Pierre Lombard et par Bernard de Clairvaux, mais de manière plus ambiguë. «Si les pécheurs peuvent continuer dans cette voie, c’est que Dieu leur donne d’être. Continuer à les faire exister pour qu’ils continuent de pécher est dès lors absurde. De plus, aucun texte biblique ne va dans le sens de cette compréhension de l’enfer», tranche le théologien évangélique.

Reste une quatrième doctrine qu’il nomme orthodoxie révisée et qu’il défend. «Dans l’état final, le péché ne se commettra plus.» Pour lui, la preuve biblique de cette affirmation se trouve dans la totale victoire du Bien sur le Mal contenue en Philippien 2,10-11 : «…afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père.» L’être humain percevra la vérité de sa conduite passée et les âmes reconnaîtront la justice du traitement qu’elles subissent en parfaite proportionnalité avec la responsabilité qui leur incombe. «Le remord constitue l’essentiel du châtiment», énonce Henri Blocher. Les grincements de dents et les pleurs évoqués dans la Bible ne sont donc que le reflet du radical regret d’avoir si mal usé du don de la vie terrestre.

Le mystère opaque du mal

Le théologien décrit encore la mort comme un état de fixité, une paralysie totale, dans lequel aucun changement ne peut plus se produire. La vie dont a bénéficié l’individu est passée, et ce dernier porte le poids de sa responsabilité pour une durée sans devenir. «Une mort éternelle en somme, puisque il n’y a plus rien à venir», dit-il. Le corollaire de cette doctrine réside dans le fait que les condamnés ne peuvent rien vouloir d’autre que ce châtiment, qui les rétablit dans l’ordre divin dont ils reconnaissent désormais la parfaite justesse. Leur seule consolation, peut-être.

Une main se lève dans l’assemblée, celle d’une femme visiblement troublée par ce maigre réconfort. Elle interroge le théologien: «En quoi cette orthodoxie révisée contourne-t-elle la contradiction première de l’amour divin confronté à la souffrance sans fin? L’état de fixité perpétuel n’est-il pas aussi une souffrance éternelle?»

L’orateur confirme que cette contradiction subsiste, tout en admettant ne pas comprendre la raison pour laquelle Dieu a autorisé ses créatures à choisir le Mal. Une question à laquelle Édith Stein, une carmélite morte à Auschwitz en 1942, répondrait qu’«il appartient à l’âme de décider d'elle-même. Le grand mystère que constitue la liberté de la personne, c'est que Dieu s'arrête devant elle.»

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