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lundi, 08 juin 2015 16:00

Servitudes. L'éthique malmenée par le travail

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Un professeur de morale plein d’humour (ça existe) me disait un jour : « Moi, je suis un bourreau de travail. La preuve ? Je laisse toujours le travail en souffrance. » A y regarder de près, c’est plutôt le travail qui fait souffrir la morale, ce qui bouscule l’éthique et la malmène.

« Vous avez distingué, demande Siloé, l’éthique de la morale ? Je croyais que c’était la même chose. » - « Détrompez -vous, Madame ! Les deux mots désignent deux choses différentes, mais non sans lien. La morale, ce sont les règles changeantes que les groupes humains imposent à leurs membres. » - « Vous avez dit changeantes ? La morale ne serait donc pas universelle ? » - « Que nenni ! Prenez le premier des commandements : “Tu ne tueras point.” La formule est universelle mais son application ne l’est pas. Rappelez-vous les discussions féroces à propos de l’avortement, de l’euthanasie ou de la peine de mort. » - « Et l’éthique dans tout ça ? » - « Elle consiste à se forger une règle de con duite personnelle, non sans tenir compte des attentes de la société (c’est-à-dire de la morale), mais aussi des contraintes imposées par les technologies en fonction des situations particulières, et sans oublier l’essentiel : les motivations personnelles de chacun. » - « Et vous dites que l’éthique est malmenée par le travail ? Expliquez-moi ça ! »

D’Hippocrate à la compliance
« Mon beau-frère ne travaille pas comme mon grand-père. Entre les deux, je vois les machines automatiques, le transport par conteneurs et le téléphone mobile, bref, le progrès technologique. » - « Peut-être, mais les devoirs professionnels de l’un et de l’autre n’ont pas bougé ; il s’agit toujours de servir le client, dans le respect des lois et de l’environnement. » - « Vous en restez aux règles générales de la morale. Mais vous n’avez pas vu que ces nouveaux outils posent au travail de nouveaux problèmes d’interprétation des règles, c’est-à-dire d’éthique. » - « Comment ? » - « Sous la pression de l’évolution des mœurs et des techniques, le travail est spécialisé. Du coup chacun devient compétent dans le domaine qu’il connaît bien, et incompétent dans tous les autres. Chaque professionnel est de plus en plus dépendant de spécialistes, qu’il peut de moins en moins contrôler. »
- « Mais comment faire confiance lorsque l’on n’est pas soi-même apte à vérifier la qualité du travail d’un autre ? » - « Pour stimuler cette confiance, les professionnels concernés ont pris l’engagement solennel de ne pas trahir le client. Le mouvement est né dans le milieu médical. Dès le IVe siècle av. J.-C., le serment d’Hippocrate est devenu un modèle pour tous les professionnels : “J’exercerai mon art dans l’innocence et la pureté...” Si le médecin ne me gué rit pas, cela ne prouve pas son manque de sérieux, j’ai peut-être une maladie incurable. » - « Oui, mais il s’agit d’un métier particulier... » - « Certes, mais, à cause de la spécialisation du travail qui rend de plus en plus risquée toute collaboration, d’autres métiers de plus en plus nombreux sont aujourd’hui dans le même cas. Or la confiance ne se décrète pas, elle se construit peu à peu. On ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif... Encore faut-il pour cela un environnement qui ne change pas trop vite, ce qui n’est pas le cas pour les métiers chahutés par les progrès technologiques. A défaut de confiance, on a donc dû renforcer les contrôles. Les règlements, normes, labels, rubriques, procédures se sont multipliés, au point que beaucoup de professionnels perdent le souci du client pour ne cultiver que celui de prouver qu’ils se sont conformés à la procédure. L’éthique professionnelle est devenue conformité au règlement. C’est le règne de la compliance, comme disent les Anglais, soulignant ainsi qu’il faut “se couler dans les plis”. »
- « Mais si l’éthique est devenue compliance, elle n’est plus au service du client et du bien commun ! Elle ne sert à rien ! » - « Pas tout à fait. Elle évite les abus les plus flagrants. De plus, elle nourrit la bonne conscience. En outre, elle garantit une certaine sécurité de l’entreprise en termes d’image et même parfois, dans les pays anglo-saxons, en termes juridiques : “J’ai mis en place toutes les procédures recommandées. Je suis donc irréprochable !” A l’inverse, cette norme entreprise de normalisation devient trop complexe pour empêcher les petits malins de se glisser entre les mailles. »
- « Alors, sous la pression de la spécialisation du travail, l’éthique se retournerait contre ceux qui devraient en être les premiers bénéficiaires ? » - « C’est ça : à cause du progrès technique, l’éthique s’est réduite à la morale, et la morale s’est raplatie sur le respect, non du client, mais des procédures. C’est ainsi que le travail malmène l’éthique. »
Repos forcé
A ce niveau de la conversation avec Siloé, j’évoque un cas pratique produit par les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ces outils font germer de nouveaux problèmes éthiques dans de nombreux domaines de la vie quotidienne. Je me limite à un seul, touchant le temps de travail. J’en ai pris conscience voici quelques années, lorsque l’administration de mon université mit en place une nouvelle modalité pour le relevé des notes.
Le principe en était d’une simplicité biblique : chaque professeur était invité, en utilisant un code d’accès, à entrer directement les notes des élèves dans le système informatique. Constatant que l’un de mes cours n’apparaissait pas dans le système, je signalai l’erreur à partir de l’adresse électronique indiquée en cas de problème.
C’était un dimanche soir à 22h. Une demi-heure plus tard, un courriel m’arrivait, accompagné d’excuses, me signalant que l’oubli avait été réparé. Effectivement, le même soir à 22h30, je réalisai ce qui m’était impossible de faire une demi-heure plus tôt. J’en conclus que la personne chargée de ce service travaillait ce dimanche soir à 22h. L’accès informatique a ainsi permis ce qu’interdisait la réglementation touchant les horaires de travail.
Certains chefs d’entreprise ont la sagesse de mon adjudant-chef, qui m’expliquait que pour bien commander, il fallait imposer des plages de repos, en quantité et en qualité suffisantes. Ces chefs d’entreprise interdisent donc l’accès au système informatique de l’entreprise en dehors des plages de temps définies ; ils interdisent même à leurs cadres d’emporter chez eux des dossiers de travail, ou leur prescrivent d’éteindre leur téléphone portable professionnel.
Je ne parle pas de questions de sécurité informatique, mais simplement de l’éthique liée à la soumission au travail. Une soumission parfois acceptée au nom d’une fausse bonne raison : le caractère passionnant du travail. Quand on aime son travail, on ne compte pas ses heures ! La même posture éthique vaut pour le travailleur dont la motivation n’est pas l’intérêt du travail mais le gain supplémentaire. Ou lorsque l’appétit pour le travail ne provient ni de son intérêt, ni du gain qu’il engendre, mais de l’esprit d’équipe agréable, stimulant, plus ou moins favorisé par un leader charismatique.

De l’autorité au pouvoir
La caricature - pas si éloignée que ça de la réalité, disent les connaisseurs - en est donnée par une bande dessinée à succès, Quai d’Orsay[1]. Le héros de l’histoire est embauché dans le staff d’un ministre français des Affaires étrangères. Il est chargé des « langages », c’est-à-dire des formulations adéquates des discours du susdit ministre. Outre les incessantes mesquineries internes aux services administratifs, le principal ressort de l’histoire se polarise sur le téléphone portable du héros. A toute heure du jour ou de la nuit, que le héros soit en vacances ou en déplacement, son téléphone bloque tous ses projets chéris.
C’est là l’image même de la servitude. Le sujet vit dans l’instant, comme l’esclave, sans pouvoir anticiper le monde où il inscrira sa liberté. Le pouvoir n’est-il pas la capacité de rendre incertain l’avenir de son partenaire ? Com me quoi faire attendre est le privilège du pouvoir.
La perversité de la situation est à son comble lorsque le pouvoir se fait passer pour une autorité morale. L’autorité, c’est la capacité de rendre le travailleur auteur de soi-même. L’autorité se veut au service du bien commun, tant des subordonnés que des autres parties prenantes à l’entreprise. La parcellisation du travail, dont le premier effet est l’aplatissement de l’éthique sur le respect de la contrainte réglementaire de la compliance, montre ici son corollaire : le déclin de l’autorité. Le pouvoir prend la place.

Autonomie
Serait-il volontaire, voire agréable, la servitude au travail n’est pas plus légitime que la soumission au plaisir, à la volonté de puissance ou au désir de savoir. Les moralistes du Moyen-Age se méfiaient de ces trois libidos qu’ils avaient repérées, et qui correspondent assez bien aux trois tentations du Christ selon les évangiles. Ils reconnaissaient en elles les moteurs (aujourd’hui on dirait les motivations) de toute vie humaine, qu’il fallait humaniser en les orientant vers le bien commun. Une voiture au moteur puissant mais sans direction ne va pas bien loin.
Que manque-t-il à ces motivations pour honorer l’éthique ? Tout simple- ment l’autonomie du travailleur, soit la capacité de se donner à soi-même des limites et d’y trouver du sens.
D’où vient cette capacité ? D’une relation, qui associe les trois ingrédients de toute autorité morale : la lisibilité des objectifs ; les moyens proportionnés à ces objectifs ; la possibilité d’y trouver du sens. Voilà qui combine la rigidité de la loi et la douceur de l’affectivité. La loi n’y suffit pas, n’en déplaise aux régimes totalitaires qui prétendent façonner une autre humanité, aux patrons « je sais tout » ou aux esprits jacobins qui, prenant prétexte de la parcellisation du travail, veulent remplacer la conscience par la réglementation.
La loi ne suffit pas, mais elle est nécessaire. Tout l’art de qui veut avoir de l’autorité est donc de savoir quand poser les limites que les individus ne se donnent pas eux-mêmes. C’est l’art d’un compromis instable entre la conformité sans âme (la compliance) et le laisser-faire irresponsable. Un large champ pour le discernement.

[1] • Christophe Blain et Abel Lanzac, Paris, Dargaud 2010-2011.

Yvan Mudry
La maladie de l’action Une autre vision du travail
St-Maurice, Saint-Augustin 2014, 172 p.
Théologien et journaliste économique, Yvan Mudry signe ici le deuxième volet de son « dyptique » consacré aux dépendances socio-économiques modernes (le premier étant L’argent trompeur, 2013).
Si depuis deux siècles l’engagement professionnel est glorifié en Occident, la liste des voix critiques est elle aussi très longue, de Marx à Arendt, en passant par le magistère de l’Eglise. S’appuyant sur ces penseurs, l’auteur s’applique à démontrer que le culte voué au travail et à l’agir n’a rien de naturel, qu’il est une construction culturelle, juxtaposée au débat sur la providence (XVIIIe siècle) et chevauchant l’éloignement de nos sociétés d’avec la vie mystique : « …quand Dieu passe à l’arrière-plan, quand tout miracle semble exclu et qu’il n’y a plus d’attente du Messie ni d’horizon eschatologique, l’homme ne peut compter que sur lui-même pour être heureux… c’est à lui qu’il revient de créer le paradis. » Même le bonheur est conçu aujourd’hui comme un chantier par les spécialistes du développement personnel. Le travail, perçu comme l’outil incontournable de réenchantement de l’univers, devient par là même sacro-saint.
Dans une deuxième partie intitulée L’Impasse, Yvan Mudry démonte cette assertion, soulignant ce qu’elle a de manipulateur et d’aliénant. La fameuse société des loisirs n’est qu’un leurre, la notion de rentabilisation ayant envahi tous les espaces, sociaux et intimes. Le rapport au temps des Occidentaux a été gagné par l’impératif de la maîtrise et de la maximisation.
Le constat est réaliste et cru. Le théologien cependant n’en reste pas là. Une troisième voie est possible pour sortir de cet état d’agitation collectif, défend-il en se basant sur la tradition spirituelle chrétienne et sur des encycliques telles L’Amour dans la vérité de Benoît XVI. Il s’agit d’être dans le présent, « espace de l’appel et de la réponse », en intégrant les rythmes naturels et en tournant son regard vers l’éternité. Travailler, mais aux œuvres de Dieu, en ne perdant de vue ni la relation aux autres, ni celle à l’invisible.
Et pour ne pas rester dans l’ordre de la théorie, sachant que n’est pas donné à tout le monde, loin s’en faut, d’échapper aux contraintes du réel, Yvan Mudry conclut son ouvrage avec quelques pistes d’actions précises, ponctuelles et humbles, comme sanctifier le dimanche et ne faire « rien ». Lucienne Bittar

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