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mardi, 31 août 2021 13:57

Vaccination: obligation n'est pas contrainte

Écrit par

Steve Bobillier © Conférence des évêques suissesLe gouvernement doit-il forcer la population à se faire vacciner? Les personnes vaccinées doivent-elles bénéficier d’avantages? Autant de question éthiques qui secouent la société en ce moment. Stève Bobillier, collaborateur scientifique de la Commission de bioéthique de la Conférence des évêques suisses (CES), apporte de précieuses clarifications et nuances.

Sur le plan éthique, est-il correct que le Conseil fédéral ne contraigne pas à la vaccination?

Stève Bobillier: «À mon avis, oui. En effet, tout acte médical doit obtenir le consentement explicite du patient pour pouvoir être réalisé. La question de la liberté de choix et de la responsabilité individuelle est primordiale. Pour bien comprendre cette idée, il faut cependant distinguer la contrainte de l’obligation. La contrainte consiste à aller à l’encontre de la volonté de quelqu’un, à lui imposer un acte, de manière violente. Il n’en a jamais été question et cela ne sera évidemment jamais le cas: la Suisse n’est pas un régime despotique. Ainsi les comparaisons que font certains avec des dictatures ne tiennent pas la route.

L’obligation, elle, relève plutôt d'un contrat par lequel différentes parties sont tenues de faire quelque chose. Cette obligation peut être d'ordre juridique: l’État pourrait alors imposer par exemple des sanctions si l’obligation n’est pas respectée. C’est ce qu’on nomme l’hétéronomie, à savoir vivre sous une obligation assortie d’une contrainte extérieure.

Un deuxième type d’obligation relève de la morale: le respect d'une prescription s’impose alors au sujet pour des raisons éthiques. C’est ce qu’on nomme l’autonomie. L'obligation morale est librement consentie par le citoyen, qui choisit de la suivre parce qu’il la considère comme étant juste. Pour l’instant, la Suisse appelle plutôt à cette responsabilité individuelle. (Cf. Piqué au vif: ndlr)

Mais ce qui est obligatoire, que ce soit juridiquement ou moralement, peut ne pas être accompli. En ce sens, il n’y a pas d’obligation sans choix; pas d’obligation sans exercice de la liberté. Le gouvernement a donc raison de ne pas imposer d’obligation juridique et de laisser la liberté et la responsabilité à chacun de choisir ce qui lui semble juste d’être fait.

Qu’est-ce que les employeurs –y compris religieux– sont autorisés ou non à faire en matière de vaccination?

«Un employeur ne peut pas imposer la vaccination à tous ses collaborateurs. Il n’a aucune base légale pour le faire. Toutefois, il existe quelques exceptions, notamment dans le domaine de la santé où le personnel peut être en contact direct avec des personnes à risques. En droit, on parle «d’intérêt prépondérant de l’employeur» pour justifier cette obligation. L’employeur peut dans ce cas être en mesure d’exiger de ses collaborateurs qu'ils se vaccinent, et l’employé qui s’y refuserait pourrait recevoir un avertissement, une mutation, voire, en dernier recours, une résiliation des rapports de travail.

Par ailleurs, un employeur a le droit de demander à ses collaborateurs s'ils se sont fait vacciner, mais ceux-ci peuvent également refuser de répondre; à moins, de nouveau, que l’employeur soit en droit d’exiger d'eux la vaccination.

Les avantages, notamment l’accès à certains lieux, pour les personnes vaccinées sont-ils éthiquement justifiables?
Genève, juin 2021 © Lucienne Bittar

«À mon avis, il est faux de vouloir considérer l’accès à certains lieux comme un privilège ou comme une récompense. Certains se sont fait vacciner juste pour pouvoir se rendre dans certains lieux ou destinations de vacances. Or le premier motif pour se faire vacciner ne devrait-il pas plutôt être de se protéger ou de protéger les autres? Il s’agit là d’un acte médical et non d’un passe-droit.

Si le certificat Covid est imposé dans certains lieux, ce n’est pas pour marquer un privilège, mais par nécessité de protection dans des lieux où les mesures sanitaires ne peuvent pas être respectées ou quand y a un trop grand danger de contamination. C’est la raison pour laquelle certains hôpitaux imposent le certificat Covid aux visiteurs: c'est une situation malheureuse, mais nécessaire pour la protection des malades. Dans cette optique, il faut espérer que cette situation ne devienne pas la norme et que la solution du certificat de bonne santé ne soit que transitoire.

À l’inverse, désavantager les non-vaccinés est-il éthiquement correct?

«Tout dépend de la situation. Pour les manifestations de plus de 1000 personnes, le certificat Covid est actuellement obligatoire; cela a du sens en termes de risque de contamination de masse. Dans d’autres situations, telles que l'entrée à certains bars, restaurants ou manifestations sportives ou culturelles de moins de 1000 personnes, la réponse est moins évidente.

Tout le monde connaît des exemples particuliers qui sont aberrants. On peut, par exemple, se voir refuser l’accès à un concert dans une église, où des gens pourtant vont à la messe, dans des mêmes types conditions, sans souci. Cela peut sembler assez discriminatoire. Cela dit, ce n’est pas parce qu’une ou l’autre situation est absurde que l’ensemble est mauvais et qu’il faille refuser toute exigence du certificat Covid. Il s’agit de décisions à prendre cas par cas et nous devrons -hélas- nous accommoder pour un certain temps de décisions parfois arbitraires.

Plus difficile à défendre par contre est la décision qui concerne les personnes immunodépressives qui ne peuvent pas se faire vacciner: puisqu’elles n’ont pas le choix, leur refuser l’accès à un lieu est éthiquement difficile à soutenir.

Qui agit au mieux sur le plan éthique: la personne vaccinée ou la non vaccinée?

«Il faut, à mon avis, éviter de catégoriser la population entre vaccinés et non-vaccinés. Le pape François a encouragé la vaccination en vue du bien commun. «La vaccination est un moyen simple, mais profond, de promouvoir le bien commun et de prendre soin les uns des autres, en particulier des plus vulnérables», a-t-il déclaré le 15 août 2021. Cela dit, il faut comprendre les personnes qui craignent encore, par exemple, les effets à long terme du vaccin, bien que la communauté scientifique se veut rassurante sur ce point. Au vu de la complexité de la situation actuelle, il est difficile de se faire un avis. Surtout avec toutes les fake news qui circulent sur le vaccin.

La question éthique n’est donc pas de savoir qui agit au mieux, mais comment informer au mieux la population et comment éviter des catégorisations au sein de la population entre les bons et les mauvais, les égoïstes et les moutons.

Il ne s’agit pas de trouver une solution identique pour tout le monde puisque la liberté individuelle persiste. Il s’agit de comprendre que l’autre peut avoir un avis différent et de le respecter, et ce même s’il est évident qu’un taux de vaccination plus élevé réduirait le risque de développement de nouvelles variantes du virus.

La question de la vaccination est-elle un facteur de division pour la société?

«Oui. Au-delà de la crise sanitaire, nous assistons à une crise politique et sociale qu’il s’agit également de soigner. Une solution purement technique comme le vaccin ne résoudra pas la fracture économique et sociale qui s’est creusée. La pauvreté, la fragilité psychologique, notamment des jeunes, la défiance de certains envers les autorités politiques ou scientifiques se sont accrues.

Dans une société de post-vérité (cf. notre dossier Mensonge et post-vérité, in choisir n° 691, avril 2019: ndlr), on ne fait plus confiance qu’à soi-même, à ses propres opinions et à ceux qui les partagent. Face à la complexité du monde, beaucoup se réfugient dans la croyance simple d’être dans le juste tandis que les autres sont en tort. L’homme est devenu un loup pour l’homme. Je pense qu’il est fondamental d’apporter de la nuance. Le monde n’est pas en noir et blanc, mais en dégradé de couleurs. La Cancel Culture, dans laquelle l’avis de l’autre est supprimé parce que différent ou dérangeant, est à mon sens dangereuse. Laisser l’autre exprimer son avis, essayer de le comprendre, de discuter avec lui, non pas pour le convaincre mais pour rencontrer l’altérité et pour chercher ensemble une voie commune, me semble essentiel.

C’est seulement dans ce respect et dans cette compréhension de l’autre que nous pourrons surmonter cette crise sanitaire, politique, économique et sociale, et que nous pourrons faire de cette crise (krisis en grec) un lieu de discernement, pour tenter de s’améliorer. (Cf. notre dossier Covid-19, autopsie d'une crise, in choisir n° 697, octobre 2020: ndlr)

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