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lundi, 09 août 2021 10:02

Piqué au vif

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Covide vaccinationVaccinera, vaccinera pas? La question est sur toutes les lèvres. Le temps est peut-être arrivé où la couverture vaccinale se heurte à un plafond de refus et d’indécision. La pesée des intérêts est mise en avant par les autorités pour inciter les citoyens à passer par la case piqûre, mais la possibilité d’une vaccination altruiste commence aussi, timidement, à se frayer un chemin dans le discours.

Les réseaux sociaux fleurissent de publications montrant fièrement une épaule dénudée tout juste vaccinée. Le texte d’accompagnement mettant en avant le ressort altruiste de l’acte. En substance: «Je l’ai fait pour vous et la communauté.» Bien, mais est-ce que cela créera des émules? Moins sûr. On connaît, certes, la puissance de ces réseaux lorsqu’il s’agit de soutenir une cause et de la faire émerger dans le débat public. Mais ce serait oublier, d’une part, le cortège d’effets secondaires que n’a de cesse d’émailler la presse en décourageant les potentiels candidats au vaccin et, d’autre part, le poids des convictions poussant partisans et opposants à s’affronter à coups de statistiques bien senties. D’ailleurs, des convictions, parlons-en.

Pesées des intérêts…

L’arsenal mis en place par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) s’appuie principalement sur la balance bénéfices-risques du vaccin, donc sur un ressort égoïste. Selon cette vision, les choix stratégiques que nous pourrions faire en tant que citoyens ne seraient concernés que par des considérations probabilistes. Une «théorie des jeux» dans laquelle nous ne mettrions en ballant que le coût et l’intérêt d’un tel acte. En effet, qui n’a pas esquissé dans un coin de sa tête la possibilité de ne plus pouvoir voyager ou aller au restaurant s’il ne passait pas sous l’aiguille? Or la notion d’immunité collective, comprise aujourd’hui par la majorité de la population, n’entre pas en ligne de compte dans une vaccination uniquement motivée par l’intérêt personnel.

…ou altruisme?

Une autre vision commence à se frayer un chemin dans le discours de lutte contre le coronavirus: la vaccination à but altruiste. On entendrait presque déjà les murmures sceptiques: «Se faire vacciner avec des motivations sociales et altruistes, cela ne marchera jamais.» Et si je vous disais que vous êtes déjà un altruiste vaccinal? Aujourd’hui, la majorité des vaccins sont des vaccins dits «altruistes», protégeant autant, sinon davantage, la communauté que l'individu lui-même. Le vaccin contre la rubéole représente l'exemple le plus caractéristique de ce mécanisme de protection collective. En pratique, la protection reste limitée aux femmes en âge de procréer en prévenant le risque de rubéole congénitale. Fait piquant, il ne protège que les femmes vaccinées, sans supprimer les épidémies. Mais appliqué, comme c'est le cas actuellement en Suisse, à tous les enfants vers l’âge d’une année, il diminue le risque épidémique et protège toutes les femmes, y compris celles qui ne présentent pas d’immunité contre la maladie. Le cas de la coqueluche est tout aussi représentatif. Cette maladie, bénigne chez l'adulte et le grand enfant, peut entraîner de graves complications chez les nourrissons de moins de six mois, causant même des décès de bébés.

Passager clandestin?

Je vous vois venir… Dans ce cas, pourquoi ne pas jouer le passager clandestin et bénéficier ainsi de l’immunité de la collectivité, vous demandez-vous? Prenons, pour illustrer le propos, le cas de la résurgence de la coqueluche en Suisse. Après une raréfaction des décès par coqueluche, grâce à une bonne couverture vaccinale, la tendance est à l'augmentation depuis 2010. Entre 2010 et 2014, 8700 cas de coqueluche confirmée ont été enregistrés en moyenne chaque année et environ trente enfants par an ont été hospitalisés à cause de cette maladie. Certains en sont même décédés, comme cela a été le cas en octobre 2015 à Genève. De plus, la part des adolescents et des adultes parmi les patients tend aussi à augmenter. Cela a conduit les autorités, suivies par le corps médical, à conseiller plusieurs rappels jusqu’à l’âge adulte. Le bénéfice, là encore, est totalement indirect puisqu'il s'agit uniquement de protéger les nourrissons non encore immunisés.

Résurgences préoccupantes

Même cas de figure, mais cette fois-ci pour la rougeole, exemple par excellence du vaccin égoïste-altruiste. La vaccination contre la rougeole a un impact individuel élevé, mais son bénéfice indirect l’est également. Cela nécessite cependant une couverture vaccinale importante, c’est-à-dire d’au moins 95% de la population. Cette maladie, très contagieuse, provoque fréquemment des complications. De l’ordre d’un cas sur six, les pneumonies et les encéphalites peuvent laisser des séquelles neurologiques irrémédiables et même entraîner la mort. Petit cadeau en prime, la rougeole provoque une «amnésie du système immunitaire» en détruisant les cellules mémoires et en rendant les patients vulnérables à des affections dont ils sont censés être immunisés. Durant l’année 2019, 212 cas de rougeole ont été comptabilisés entre janvier et octobre en Suisse, soit 6 fois plus que pour la même période de l'année précédente. L’OFSP relève que les «91% des 172 cas dont le statut vaccinal était connu n'étaient pas ou insuffisamment vaccinés».

Qui a peur du grand méchant virus?

Dans nos sociétés caractérisées par un haut niveau d'éducation et des possibilités d'information foisonnantes, les pouvoirs publics ont choisi de convaincre plutôt que de contraindre. Mais des voix s’élèveront encore contre un certain prosélytisme vaccinal. Quoi qu’il en soit, la mise en œuvre de campagnes d’envergure implique de solides garanties sur la qualité des produits utilisés et une vigilance de tous les instants. Tout faux pas risquerait d'entraîner dans son sillage une méfiance vis-à-vis des vaccins en général. Voire au-delà, en impliquant dans l’équation le corps médical, les laboratoires pharmaceutiques et les responsables à la tête de la santé publique. Conserver la confiance du public suppose donc un réel effort de communication et de transparence. La ligne de crête entre alarmisme et temporisation excessive risquant d'entretenir les rumeurs illustre bien cette difficulté. Aujourd'hui encore, 43 décès sur 100 dans les pays en développement sont dus à des maladies infectieuses ou parasitaires. «Qui a peur du grand méchant [virus]? C’est pas nous, c’est pas nous.» Vraiment?

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