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lundi, 10 octobre 2022 11:58

D’un standard à l’autre

L’éthique serait-elle devenue une appellation fourre-tout, à l’élasticité commode, qui s’adapterait à l’évolution des mœurs et aux intérêts particuliers? Au contraire de la morale religieuse qui, elle, se référerait à des principes universels? Ce qui expliquerait l'engouement de notre revue pour l’éthique, les jésuites étant des «champions» du discernement …et donc, selon certains, du relativisme? Décryptage de ces raccourcis saisissants avec Rémi Brague, président de l’ASMP.[1]

Membre de l’Institut de France, Rémi Brague enseigne la philosophie grecque et arabe à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il a reçu le Grand prix de philosophie de l’Académie française en 2009 et le prix Ratzinger en 2012. Parmi ses ouvrages, citons La sagesse du monde… (2002), La Loi de Dieu… (2008) et Le règne de l’homme… (2015).

L’éthique est, selon la définition fournie par le dictionnaire de l’Académie française, «une réflexion relative aux conduites humaines et aux valeurs qui les fondent, menée en vue d’établir une doctrine, une science de la morale». Elle renvoie à la source de la philosophie occidentale, tout en évoluant constamment, comme le nécessite toute bonne réflexion. Ne risque-t-elle pas ce faisant de flirter avec l’utilitarisme? Spécialiste de l’histoire des idées, et de ses champs philosophique, religieux et politique, Rémi Brague répond à quelques questions de la rédaction.

choisir: Y a-t-il une définition univoque de l’éthique?

Rémi Brague: «Pas vraiment, cela dépend des aires linguistiques et, à l’intérieur de celles-ci, des milieux où le terme est employé. Dans la plu­part des cas, on désigne ainsi ce que l’on appellerait plus exactement la déontologie, c’est-à-dire les règles qui s’appliquent à une profession donnée.»

Comment distinguer l’éthique de la morale?

«Au niveau des mots, il n’y a -ou en tout cas il n’y avait- guère de différence. L’adjectif latin moralis est en effet le terme par lequel Cicéron a choisi de traduire le grec ethikos, rien de plus (De Fato, I,1). Cela impliquait d’ailleurs un choix. Former un adjectif à partir de mos et non plus à partir de ethos, c’est changer de principe. C’est passer du ‹caractère›, lequel décide du style dans lequel agira une personne déterminée, à ‹ce qui se fait› dans un groupe donné. Quoi qu’il en soit, nous préférons par­ler d’éthique, ne serait-ce que parce que le mot de ‹morale› a été quelque peu démonétisé. Quand on l’entend, on s’attend à ce que quel­que ayatollah vienne lever son index pour nous ‹faire la morale›.»

Et de la loi?

«La loi? Quelle loi? On a quelque peu perdu l’habitude de parler de la ‹loi morale›, pour réserver le mot ‹loi› aux décisions prises par une instance politique, un parlement par exemple. Entre ces lois votées par des représentants du peuple et les questions morales, une dialectique subtile entre en jeu. D’une part, entend-on sans cesse, ‹la société évolue› (on sous-entend, avec un optimisme qui n’a rien à voir avec Darwin, qu’elle progresse vers le mieux); la loi doit s’adapter aux mœurs, répondre aux ‹demandes so­cia­les›, etc. D’autre part, les lois exercent sur l’opinion publique une influence puissante. Peu après le vote de la Loi Veil qui tolérait l’avortement (1975), et alors que ma femme lui annonçait qu’elle était enceinte, une de mes grand-mères nous a dit que, si nous ne voulions pas de ce troisième enfant, nous pouvions arrêter puisque main­tenant c’était autorisé. Cette femme simple, qui avait été élevée dans un bistrot et n’avait jamais fait d’étu­des, confondait, comme le font la plupart des gens, ce qui est permis par la loi et ce qui est bien moralement. On s’imagine que les lois ne font que photographier les mœurs; en réalité elles en accélèrent les changements.»

«La régulation éthique éclate de l’homme, parce qu’il est homme. Elle est affinée et unifiée par lui, avec l’aide et la provocation du milieu culturel dans lequel il naît et grandit. C’est l’homme qui produit ses normes à partir de deux stimulateurs: son expérience du monde et de la vie, et un idéal qui l’appelle et le tire vers le haut, vers le bonheur, vers le bien pour soi et pour les autres.» Théodule Rey-Mermet, «Y a-t-il une morale chrétienne?», in choisir n° 388, avril 1992, p. 8

Pour quelles raisons l’éthique utilitariste a-t-elle pris le dessus sur l’éthique continentale, celle de la philosophie grecque des vertus et des fins, mais aussi celle de Kant et d’autres? Et qu’a-t-on gagné et perdu dans cette évolution?

«Il faut d’abord nuancer, car la prépondérance de l’éthique utilitariste est variée selon les pays. Et elle n’est nulle part totale. Voyez par exemple Alasdair MacIntyre, un écossais né en 1929 et vivant aux États-Unis qui défend avec grand talent une morale des vertus. Quant aux causes de cette prépondérance, j’en vois plusieurs.

»D’abord (pour commencer par des considérations extérieures relevant moins de la philosophie que du contexte global de la civilisation) il y a la prépondérance économique et politique du monde anglo-saxon. Elle a entraîné celle de la lan­gue et de la culture anglaises, dans lesquelles l’éthique utilitariste a été prépondérante depuis au moins le début du XIXe siècle. Une morale utilitariste s’accommode assez bien de la prépondérance du mode de raisonner économique et statistique qui caractérise notre époque.[2]

»Le second groupe de raisons, qui, elles, sont intrinsèques, concerne ce que nous avons gagné. À savoir une réflexion qui ‹va au charbon›, qui se présente plus proche des cas con­crets, qui essaie d’aider les gens confrontés à la nécessité de prendre des décisions tout de suite, dans l’urgence, à faire les bons choix. Ensuite, une éthique qui prend comme critère le plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre possible de gens est plus susceptible d’éveiller l’appétit! Une éthique de style kantien, qui nous demande de faire notre devoir et promet seulement de nous rendre dignes d’être heureux, est évidemment beaucoup moins sexy… Le bonheur, personne ne veut le contraire, et le souci du grand nombre va dans le sens de nos aspirations démocratiques. L’éthi­que utilitariste est perçue comme étant la version distinguée des manuels qui inondent les librairies pour promettre une béatitude à la portée de tous et en trente jours, même par gros temps.

»Ce que nous avons perdu? Je dirais d’abord l’objectif d’une formation du caractère, par laquelle on le ferait acquérir et assimiler les vertus. Chez l’homme parfaitement éduqué, lequel constitue à l’évidence un idéal difficile à atteindre, ces vertus deviennent quasi instinctives. Elles font que l’on prend spontanément les bonnes décisions, sans trop avoir à réfléchir, pour des raisons qui n’apparaissent guère à la con­s­cience que comme relevant de l’affectivité. On évite certaines pratiques parce que ‹c’est dégoûtant› ou, comme on le dit aux enfants, ‹c’est pas beau›.

»Ce qui risque aussi de s’effacer, et c’est assez paradoxal pour qui met l’accent sur les cas concrets, c’est le souci de la responsabilité individuelle, de ce que j’ai à faire, moi et moi seul. On est loin de ces personnages imaginaires, créés pour une expérience de pensée, qui doivent aiguiller un train fou qui écrasera soit Einstein, soit une quantité variable d’enfants, etc. On connaît l’histoire tragi-comique de Peter Singer. Ce professeur à Princeton, qui prend des positions extrêmes, s’était prononcé pour l’euthanasie des déments qui, selon lui, ne seraient plus des ‹personnes›, mais seulement des ‹êtres humains› qu’il serait immoral de privilégier par rapport aux animaux.[3] Reste qu’on a appris qu’il avait placé sa propre mère, atteinte d’Alzheimer, dans une confortable et donc coûteuse maison de retraite. D’où l’article de Peter Berkowitz et son titre cruel Other people’s mothers.»[4]

Nous vivons dans une société où un standard éthique dominant ne s’impose plus, où le pluralisme et le relativisme conduit chaque personne à se forger son propre cadre de référence, voire à s’en passer et à être dans un empirisme spontané. Partagez-vous cette analyse et qu’en pensez-vous?

«Les valeurs ne vivent pas dans une coexistence pacifique, mais tout au contraire dans une ‹guerre des dieux› (Max Weber, Wissenschaft als Beruf). Je ne suis pas du tout sûr que nous n’ayons jamais eu des sociétés où régnait un standard unique. Dans notre Moyen Âge occidental, il y avait l’éthique militaire des chevaliers, il y avait aussi l’idéal courtois. Les deux ne coïncidaient guère avec les mœurs paysannes, ni avec ce que prêchaient les clercs. Ceux-ci ont eu bien du mal à ramener les chevaliers dans les rails d’une éthique chrétienne. Galaad représente un type plus rare que Lancelot.

»Je n’ai pas non plus le sentiment que nous ayons perdu tout standard éthique prétendant à la domination. Au contraire, j’ai l’impression que nous vivons sous une dictature moralisante. Dictature soft, certes (pour l’instant, en tout cas), mais non moins pesante. Pensez aux problèmes de l’environnement et à la détermination presque fanatique de certains ‹verts› qui souhaitent l’extinction du genre humain. Tout se passe comme si l’individualisme forcené dans lequel nous vivons suscitait comme contrepoids un holisme englobant aussi les autres êtres vivants, voire la Planète à ‹sauver›. Avec comme tentation permanente une ‹philanthropie télescopique› à la Mrs. Jellyby de Charles Dickens.»[5]

Une éthique peut partir soit d’une vision du vivre ensemble sur un territoire donné (qui peut être le monde) soit d’une approche plus individualiste. Quelles sont les consé­quences de ces approches?

«L’éthique est une des espèces de la ‹philosophie pratique› telle que la définissait Aristote. Dans celle-ci, la tâche à accomplir n’est pas de regarder ce qui est, de ‹contempler› donc, mais d’agir et de savoir comment agir correctement. L’individu est une abstraction (Auguste Comte): il naît d’un couple humain, il hérite de la langue et des coutumes de ses ancêtres, etc. C'est pourquoi la Cité est antérieure à l’individu.[6] Pour vivre ensemble comme des êtres humains, il ne faut pas se contenter de coexister dans un espace donné, comme un troupeau de vaches qui paissent dans le même pré. Il faut aussi interagir en vue d’un projet commun. Et pour ce faire, il faut un sujet individuel ou collectif, une personne physique ou morale.

»La difficulté de nos sociétés actuelles est qu’elles semblent perdre de vue la nécessité de donner à l’action collective le sujet dont elle a besoin. Jusqu’à présent, ce sujet était la nation, réalité certes plus ou moins fictive, mais qui exprimait un certain désir de vivre ensemble, et surtout d’agir ensemble. Or la nation a perdu de son évidence, voire de sa réalité. On ne sait plus trop qui agit au juste.»

On entend beaucoup parler d’éthi­que quand il s’agit de santé et de médecine (Covid, dons d’organes, etc.) mais très peu dans d’autres thématiques tout aussi importantes (économie et finance, exclusion sociale, égalité de chances et de droits, etc.). Pourquoi?

«Dans les pays de langue française, il est de fait que l’on parle surtout de bioéthique. Il y a des comités pour cela. Certaines de leurs décisions me font penser au mot cruel d’Olivier Rey: ‹La bioéthique consiste à approuver ce que l’éthique réprouve›.[7]

»Dans la sphère culturelle anglo-saxonne, en revanche, il existe aussi des chaires universitaires d’éthique des affaires. En France, certaines grandes entreprises affichent un souci éthique et engagent des philosophes pour lui donner une figure concrète, pas toujours avec beaucoup de succès. Voyez le livre de Thibaud Brière, Toxic management. La manipulation en entreprise.[8] Dans un autre domaine, militaire, un de mes amis de longue date, le philosophe Henri Hude, a dirigé pendant plusieurs années le pôle éthique de l’École de Saint-Cyr, actuellement à Coëtquidan. Les domaines économiques et sociaux que vous mentionnez auraient besoin de plus de réflexion morale et de moins de pleurnicheries moralisantes.

«Les rémunérations extrêmes s’expliquent par la mimêsis, mais ne se justifient ni par l’économie, ni par la morale. Effet pervers d’une fausse trans­parence, la comparaison engendre le désir d’avoir autant, la mimêsis d’appropriation dont Aristote disait qu’elle était violence inhumaine, car elle nie la particularité des situations et la singularité des personnes.» Étienne Perrot sj, «Des revenus pharaoniques inef­­fi­caces et immoraux», in choisir n° 517, janvier 2003, p. 25

»De fait, nous nous intéressons davantage aux questions de morale médicale tout simplement parce que tous, jusqu’au dernier, nous avons un corps, un corps sexué, et un corps qui n’est pas toujours en bonne santé. Et nous savons qu’il nous faudra mourir un jour. Nous n’avons donc guère de peine à nous imaginer directement concernés, sur un lit d’hôpital ou dans un établissement pour personnes âgées. En revanche, nous sommes tentés de réserver les questions économiques et sociales que vous mentionnez aux spécialistes, économistes, chefs d’entreprises ou politiciens et, ce faisant, de nous défausser de notre responsabilité.

»Prenez l’exemple que j’ai déjà pris, celui du souci de l’environnement. Il est tentant de se dire que l’on pollue beaucoup moins que l’industrie lourde, et donc que l’on peut jeter ses ordures n’importe où, que cela ne fait pas grand-chose. Seulement on oublie une différence essentielle, qui n’apparaît que quand on passe de l’optique de la troisième personne (ils) à celle de la première (je).[9] Bien sûr, je ne puis guère influen­cer directement le comportement d’une usine chimique qui déverse ses déchets dans une rivière. Il faudrait pour cela, par exemple, for­mer une association, sensibiliser l’opi­­nion, faire intervenir l’instance politique, etc. En revanche, m’occuper de ma petite poubelle et de mes détritus, non seulement je peux le faire, ici et maintenant, mais c’est moi seul qui le peux.» 

[1] L’Académie des sciences morales et politiques.
[2] Lire à ce propos le livre remarquable d’Olivier Rey, Quand le monde s’est fait nombre, Paris, Stock 2016, 328 p.
[3] Peter Singer est aussi l’un des fers de lance du concept d’altruisme efficace, qu’il a présenté dans choisir n° 701, octobre 2021, pp. 17-20, rubrique Débat éthique. (n.d.l.r.)
[4] In The New Republic, New York janvier 2000, pp. 27-37.
[5] Charles Dickens, Bleak House, 1852-1853, ch. 4.
[6] Aristote, Politique, I, 3, 1253a19, puis Hegel, Grundlinien der Philosophie des Rechts, §256.
[7] Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, Paris, Desclée de Brouwer 2018, p. 46.
[8] Paris, Robert Laffont 2021, 270 p.
[9] Cf. Céline Fossati, «Voyager ou préserver la nature. Le dilemne d'une génération», in choisir n° 692, juillet 2019, pp. 32-34.


Entre théorie et pratique

Les questions théoriques relatives à l’éthi­que ont bien sûr interpellé choisir, mais notre revue a surtout cherché à apporter des réponses à des interrogations concrètes. Citons de manière non exhaustive tout d’abord celles touchant au corps: la sexualité, l’avortement, l’euthanasie et le suicide assisté depuis les années 70, les soins palliatifs (novembre 1986), la procréation assistée (janvier 1986), le génie génétique -en particulier les brevets sur le vivant (août 1993), les cellules souches et le clonage (novembre 2004)- les dons et greffes d’organes, notamment de visage (avril 2008), l’instrumentalisation de l’éthi­que de la santé à Guantánamo (novem­bre 2013), le transhumanisme (mars 2016)…

Puis celles liées aux rapports de l’homme à la nature et aux animaux en particulier: par exemple, la vivisection (décembre 1985) ou nos dossiers Des animaux et des hommes (n° 681, octobre 2016) et Le malaise des carnivores (n° 694, janvier 2020).

Les questionnements d'ordre économico-politique, quant à eux, ont été princi­pa­lement traités ces dernières années par l'éco­nomiste et éthicien Étienne Perrot sj. Citons les paradis fiscaux (septembre 2002), l'intérêt monétaire (septembre 2004), la justice fiscale (février 2008), le revenu de base inconditionnel (janvier 2014), la paix du travail (janvier 2015)…

Vous pouvez trouver sur notre site, en accès le plus souvent libre, nombre de nos articles d’éthique publiés depuis 2007.

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