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Pierre Emonet sj

mardi, 03 mai 2016 17:37

Réaliste et concret

L’opinion publique a réservé un accueil favorable à la récente Exhortation apostolique Amoris laetitia du pape François sur la famille. Une faveur à la hauteur de l’attente des personnes qui s’interrogent sur l’avenir du mariage et sur la capacité de l’Eglise catholique à proposer un enseignement réaliste. Seuls les partisans du mariage homosexuel et de rares cardinaux plus nourris de droit canon que d’Evangile ont manifesté leur désaccord. Les uns attendaient une reconnaissance, les autres un enseignement dogmatique musclé. En bon jésuite, le pape a surpris tout le monde en empruntant un autre chemin, celui du pasteur conscient de la diversité et de la complexité des situations auxquelles sont confrontées ses ouailles : le chemin du discernement.

Le pape constate : « Il est mesquin de se limiter seulement à considérer si l’agir d’une personne répond ou non à une loi ou à une norme générale, car cela ne suffit pas pour discerner et assurer une pleine fidélité à Dieu dans l’existence concrète d’un être humain. »[1] Du moment que le degré de responsabilité n’est pas le même dans tous les cas, mieux vaut renoncer à une législation de type canonique et accompagner plutôt la personne dans son cheminement compliqué, pour l’aider à faire des choix inspirés par l’Evangile. Se contenter d’appliquer des lois morales à ceux et celles qui vivent des situations « irrégulières » évoque, pour le pape, la lapidation des pécheurs à l’époque de Jésus. L’image est forte !

La pratique du discernement a toujours suscité la méfiance de ceux qui cherchent à se rassurer en cloîtrant la vie derrière les grilles d’un catalogue de normes. Comme s’ils redoutaient que la subjectivité humaine l’emporte sur la vérité. On se souvient des Provinciales de Pascal et des querelles plus récentes concernant la « morale de situation ». Certains prélats se sont empressés de minimiser la portée des propos du pape. Oubliant que l’Exhortation apostolique reprend les conclusions d’un Synode général représentant le magistère, un pétulant cardinal américain a trop vite conclu qu’il ne s’agit pas d’un acte du magistère, mais d’une opinion personnelle du pape François, capable d’engendrer une confusion nocive.

Pour qui emprunte le chemin du discernement, la réalité n’est plus toute noire ou toute blanche. S’il respecte certaines catégories dogmatiques, il ne les confond pas avec la vie. Il s’engage dans une dynamique à la recherche d’une solution concrète et réaliste, et au confort paresseux du formalisme, il préfère s’exposer au Dieu des surprises.

Ceux qui applaudissent aujourd’hui aux propos du pape sur le mariage devront s’en souvenir lorsqu’ils apprendront les tractations entre le Vatican et la Fraternité schismatique d’Ecône ! Jusqu’ici, Rome avait engagé le débat sur le terrain doctrinaire : il s’agissait pour Ecône d’accepter le concile Vatican II dans son ensemble, comme un enseignement insécable. Aujourd’hui, les exigences dogmatiques cè­dent le pas à une invitation à entreprendre un discernement commun. Désormais, à en croire les déclarations de Mgr Guido Pozzo, secrétaire de la Commission Ecclesia Dei,[2] Rome n’exige plus une reconnaissance sans distinction de l’ensemble du concile, mais propose de moduler son acceptation selon le degré d’importance des documents conciliaires. Si l’adhésion à la profession de foi, le lien des sacrements et la communion hiérarchique avec le pape restent incontournables, d’autres décrets et déclarations qui ne sont que des directives pratico-pastorales doivent être accueillis « selon le degré d’adhésion requis ».[3] Reste à voir si Ecône acceptera de renoncer à sa rigidité inquisitoriale. Les critiques de Mgr Fellay à Amoris laetitia permettent d’en douter.

Une mentalité nouvelle se fait jour dans l’Eglise. A la raideur dogmatique succède un chemin de discernement, une dynamique de miséricorde. L’annonce du salut offert à tous doit tenir compte non seulement de la force de la vérité, mais de la personne et de ses circonstances.

[1] • Amoris laetitia, nos 300-305.
[2] • Commission chargée des discussions avec Ecône. Cf. cath.ch-apic, 07.04.2016.
[3] • C’est le cas du dialogue avec les religions non chrétiennes.

mardi, 01 mars 2016 17:41

Des jésuites ouvriers

Soutenus par le Père général Jean-Baptiste Janssens, des jésuites français se lancèrent en 1944 dans l’aventure des prêtres-ouvriers. Une histoire admirable de générosité, marquée par de grandes souffrances et des crises, où la nouveauté et la créativité entrèrent en conflit avec l’obéissance. Le Père Noël Barré retrace cette entreprise dans un livre récent, basé sur son propre vécu et une mine d’archives.

Les jésuites ont la réputation d’être plus proches des élites bourgeoises et des intellectuels que du monde ouvrier. Il est vrai que la Compagnie de Jésus a parfois soigné cette image en exhibant de préférence ses chevaux de parades : les confesseurs des rois, les savants, les grands prédicateurs, les apôtres au long cours, tant de personnalités hors du commun. Et pourtant... Ignace de Loyola s’était mis au service des plus démunis et des exclus, et ses initiatives en faveur des pauvres, des malades, des femmes en détresse, des prostituées constituèrent une part importante de l’engagement des premiers jésuites. De ses compagnons envoyés au concile de Trente en qualité de théologiens du pape, il exigea qu’ils aillent loger à l’hospice, parmi les pauvres, et qu’ils consacrent une partie de leur temps aux démunis et aux enfants.[1]

mercredi, 23 décembre 2015 09:05

Union suisse

Büchi 36225Christophe Büchi 
Mariage de raison. Romands et Alémaniques. Une histoire suisse 
Carouge, Zoé 2015, 464 p.

L’histoire mouvementée du ménage helvétique avait déjà fait l’objet d’une première publication en 2001 (sous la forme de la traduction française d’un original allemand) recensée par choisir. Depuis il y a eu du nouveau qui justifie une édition réactualisée.
Dans la première édition, le journaliste bilingue Christophe Büchi esquissait à grands traits quelques défis qui commençaient à bousculer la vie commune. Une cinquantaine de pages pour évoquer les questions qui, à l’époque, engrangeaient la mobilisation des citoyens des deux rives du Röstigraben. Depuis, Romands et Alémaniques se sont confrontés à d’autres défis, qui tour à tour les divisent ou les soudent.

mardi, 01 décembre 2015 09:37

Noël perverti ?

« Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’Il aime. » Toute la tendresse du Ciel pour l’humanité est comme ramassée dans le chant des anges. Un message qui ne cesse de ravir ceux et celles qui aspirent à la paix comme au suprême bonheur. Si le mystère de l’Incarnation et de la naissance de Jésus interpelle de moins en moins l’ensemble de la société, l’annonce de la paix ne laisse personne indifférent. Une fois l’an, elle vient réveiller une aspiration qui sommeille dans le fond insondable des inconscients, plus tenace que les croyances et les enseignements des Eglises.

Qui se hasardera cette année à reprendre le chant des anges risque bien d’encourir le reproche d’ignorer la situation dramatique dans laquelle se débat un monde déglingué de toutes parts. Seriez-vous myope au point de confondre les drones tueurs avec des anges chanteurs ? Le silence de cette nuit d’exception ne serait-il pas celui du vaste cimetière méditerranéen où gisent par milliers des hommes, des femmes et des enfants partis à la recherche de la paix ? La folie meurtrière des récents attentats, la rapacité des marchands d’armes, la comédie des instances internationales, la foule immense des réfugiés qui se désespèrent derrière les barbelés et les murs dénoncent vos anges et leurs chants de paix comme une plaisanterie de mauvais goût.

Que Noël ne soit parfois qu’une mise en scène hollywoodienne, il faut en convenir. Les vitrines, les lumières, les arbres ruisselants de lumière et de paillettes, et les pères Noël made in USA, hilares et bambochards, s’efforcent de vous entraîner dans le rêve pour vous faire oublier que « tout est truqué », pour reprendre l’expression indignée du pape François. Mais à ceux qui auraient oublié leur catéchisme ou qui n’auraient jamais lu une seule ligne de l’Evangile, qu’il soit permis de rappeler que le chant des anges a résonné dans un Ciel aussi noir que le nôtre, et sur une Terre pas moins tourmentée que celle que nous habitons.

A l’époque, la Palestine était humiliée et pillée, occupée militairement, morcelée et colonisée par des roitelets à la solde d’une puissance étrangère. La religion, ce refuge des pauvres et des petits, était le terrain d’affrontement de partis adverses, en mal d’influence politique ou de pouvoir doctrinal ; le commerce et l’argent avaient porté la corruption jusque dans le Temple ; empêtrées dans des mouvements nationalistes et triomphalistes, les élites trahissaient le peuple. Rien de bien nouveau sous le soleil... Les anges s’adressaient à des bergers qui étaient des hommes de mauvaise réputation, méprisés et mal socialisés. On les tenait pour des gens malhonnêtes, des brigands même parfois, de toute façon pour des marginaux dont il fallait se méfier et qu’il valait mieux tenir à distance pour protéger la société des honnêtes gens. Le Talmud de Babylone les cite en compagnie des collecteurs d’impôts et des publicains, pour lesquels il est difficile de faire pénitence !

La paix que les anges leur annoncent est un don de Dieu, un bonheur fondé sur la justice. Elle est l’état de celui qui vit en harmonie avec lui-même, avec Dieu et les autres. Elle est l’assurance que Dieu aime les hommes, les petits surtout, les pauvres, ceux et celles qui souffrent physiquement, socialement et moralement : la reconnaissance de leur dignité envers et contre tout. Elle implique la délivrance de tout ce qui opprime, marginalise, prive, empêche de vivre pleinement. La bonne santé, la sécurité, l’intégration sociale, la concorde et la confiance mutuelle suivront, comme les fruits de la paix promise.

Rêve ou réalité ? Les anges, qui n’habitent pas les contes de fées, ont envoyé les bergers à la bonne adresse, vers un lieu bien concret, inscrit dans l’histoire de l’humanité, un berceau dans lequel repose un enfant dont le nom signifie Le-Seigneur-sauve, Jésus. Autour de cette naissance, les bergers se sont retrouvés en compagnie de la foule immense de ceux et celles qui aspirent à la paix et à la justice : blessés de la vie, victimes de la violence aveugle, réfugiés parqués dans les camps ou les ghettos urbains, pécheurs à la conscience trop lourde, Samaritains et publicains d’autrefois et d’aujourd’hui. Destinataires du chant des anges, ils l’ont porté plus loin en criant Paix ! par-dessus les frontières, les barbelés et les murs dressés pour étouffer leur cri. Qui l’entendra pourra le reprendre à son tour sans encourir le reproche de participer à une plaisanterie de mauvais goût.

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mercredi, 04 novembre 2015 14:48

Le Synode, au-delà des attentes

On attendait - ou on redoutait - du Synode des permissions et des interdits. Tels les incontournables indicateurs du renouveau ou de la stagnation de l’Eglise catholique, la contraception, les relations entre homosexuels ou la communion des divorcés remariés ont occupé presque tout l’horizon de la presse. Or, rien de cela dans les 72 pages du rapport final que les évêques ont remis au pape François, auquel appartient l’ultime décision. Pas de permissions, pas d’interdictions, mais beaucoup plus : une grande nouveauté dans la manière de gouverner et d’enseigner dans l’Eglise.

Face aux défis que la culture contemporaine adresse à l’institution de la famille et au mariage, les évêques n’ont pas voulu s’enfermer dans une logique du permis/défendu, ni confondre le message de l’Evangile avec le quadrillage juridique de la vie chrétienne. Plutôt que d’apporter des réponses au nom de principes abstraits, ils se sont livrés à un vaste et laborieux exercice de discernement.

Puisqu’il s’agissait de ne pas utiliser des « formulaires préparés d’avance »[1], ni de sauvegarder à tout prix de vieilles habitudes et des règlements obsolètes, les évêques ont commencé par écouter le peuple des baptisés, premier dépositaire du sens surnaturel de la foi.[2] Une large consultation ouverte à tous ceux et celles qui souhaitaient y participer a préludé aux travaux du Synode. Prenant acte des résultats de cette enquête, les représentants des épiscopats du monde entier se sont mis à l’écoute de l’enseignement du Christ en le confrontant aux diverses situations qui remettent en cause l’institution familiale et le mariage. Pour les participants au Synode, il ne s’agissait pas de défendre à tout prix une position acquise ou d’imposer une conception personnelle. Ils ont fait route ensemble[3] pour rechercher la volonté du Seigneur qui ne se cache pas quelque part dans les bureaux de la curie vaticane ou sous la mitre des dignitaires ecclésiastiques. Trois semaines de prières, d’analyses, d’écoutes mutuelles, de dialogues, de confrontations, d’échanges francs et parfois vifs ont ouvert un chemin qui a conduit chacun au-delà de lui-même, vers une vérité plus plénière. Même si toutes les difficultés n’étaient pas résolues de manière exhaustive, une telle démarche excluait les groupes de pressions et autres lobbyings. Il y eut bien de la part de certains cardinaux quelques manœuvres peu avouables, des « méthodes pas du tout bienveillantes », comme l’a dénoncé le pape dans son discours de conclusion. Elles ne parvinrent pas à faire dévier le Synode dans sa marche à la recherche d’une solution fidèle.

En réponse aux graves questions qui les occupaient, les évêques ont évité le piège légaliste et la raideur dogmatique. Si l’enseignement du Christ reste intangible, force est de reconnaître que ses destinataires sont pris dans le réseau compliqué, multiple et parfois contradictoire des circonstances et des cultures. Son application impose une casuistique incompatible avec des solutions à l’emporte-pièce et universelles qui ignorent une réalité qui pèse lourd sur les choix des familles et des couples. Sans tomber dans le piège du relativisme ni diaboliser les personnes concernées, les évêques ont parcouru un chemin de discernement spirituel et pastoral qui les a conduit vers une solution plus conforme à l’Evangile de la miséricorde : fidèles et pasteurs sont renvoyés à leur propre conscience, aux exigences du message de l’Evangile et à l’accord avec la communauté.
Quelques commentateurs myopes n’ont pas manqué de déplorer les résultats du Synode. Ils en espéraient des autorisations qui aient la force de l’autorité, la solution de quelques cas qui, régulièrement, font les choux gras de la presse à sensation. Ils attendaient quelques petits pas ; en faisant un grand pas, le Synode a largement dépassé leur attente. La mise en pratique d’un nouveau style de gouvernement et d’enseignement a porté la nouveauté à un niveau bien plus fondamental du fonctionnement de l’Eglise.
Pierre Emonet sj

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[1] • Cf. Discours du pape pour la clôture du Synode.
[2] • Concile Vatican II, Lumen Gentium, n. 12.
[3] • En grec, « Synode » veut dire : faire route ensemble.

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