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Pierre Emonet sj

lundi, 22 décembre 2014 01:00

La peste nationaliste

Evoquant les atrocités commises par les « Nationaux » durant la guerre d'Espagne, Lydie Salvayre écrit dans le beau roman qui lui a mérité le Prix Goncourt 2014 : « Il me semble que je commence à savoir ce que le mot national porte en lui de malheur. »[1] Suit une liste de partis et de mouvements qui, par le passé, affublés du qualificatif « national », ont justifié un effrayant enchaînement de violences : Rassemblement national, Ligue de la nation française, Révolution nationale, Rassemblement national populaire, Parti national fasciste... L'auteure aurait pu poursuivre son chemin pour aboutir sur les champs de bataille de l'Ukraine, non sans avoir salué au passage le Front national.

Dans le Donbass (Est de l'Ukraine), deux moitiés de pays s'affrontent. Un ensemble que l'on tenait pour une nation se casse en deux. Deux nationalismes ficelés dans un même Etat regardent dans deux directions opposées et perdent de vue leur destin commun. A l'Est, les pro-russes contemplent la Russie dont ils conservent le berceau comme celui d'une patrie dont ils partagent la langue, la religion, la culture et un bon bout d'histoire. Pour les autres, l'horizon est à l'Ouest, en direction de la Pologne et au-delà, du côté de la nébuleuse européenne, fascinante comme un mirage derrière lequel se cache Big Brother.

Suffit-il de vouloir vivre ensemble pour former une nation ? Comme si la seule volonté des peuples et l'habileté des politiciens à dessiner un pays sur une carte géographique faisaient fondre tous les clivages dans une identité commune. Seule la poigne des empereurs et des dictateurs (Empire ottoman ou austro-hongrois, URSS, etc.) a pu y réussir. Pour un temps seulement, jusqu'au jour où les empires démembrés, le mur tombé, le sentiment national s'est relevé pour réclamer ses droits, dans une escalade de violences d'autant plus redoutables qu'elles se parent du caractère sacré et irrationnel de la sauvegarde de la patrie, de la culture, de la race et ... de la religion.

Après la Bosnie, la Tchétchénie, la Crimée, l'Ukraine est à la barre pour témoigner. Parce que deux Eglises marchent main dans la main avec les gouvernements, le conflit se double d'un affrontement entre les patriarcats de Kiev et de Moscou. L'orthodoxie serait, pour ce dernier, le ciment d'un ensemble politique réunissant Ukrainiens et Russes en une seule nation. Il y a toujours grande perversion lorsque la religion tombe dans le piège nationaliste pour sacraliser la politique. Instrumentalisé, le Bon Dieu est mis au service d'une étroitesse qui enferme et exclut. Du coup, patriarches et évêques bénissent canons et armées ; portées sur les champs de bataille, les icônes confortent les soldats dans leur ardeur à se battre plus que les mourants dans leur agonie, et les lieux de pèlerinages et les sanctuaires se métamorphosent en arsenaux spirituels. Les défoulements assassins des troupes nationalistes sont élevés à la dignité d'une croisade,[2] et la purification ethnique prélude à l'établissement du Royaume sur terre.

En christianisme, l'amalgame entre les sentiments religieux et nationalistes ouvre une plaie dans le corps du Christ. S'il est une caractéristique du message du Christ, c'est bien son universalité : « Il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus » (Ga 3,26-28). Le repli et l'exclusion au nom de la race, de l'ethnie, de la culture ou de la religion sont bannis comme une trahison de l'enseignement du Christ, mort pour tous les êtres humains. Il n'y a pas de nationalité chrétienne, mais seulement des citoyens d'une nation qui sont chrétiens.

Cette année, la semaine de prière pour l'unité rafraîchit les mémoires sur fond de conflits politico-religieux et de nationalismes exacerbés. Des hommes et des femmes qui se tournent vers un même Dieu pour l'appeler « Notre Père », qui prononcent un même Credo, qui écoutent un même Evangile et, peut-être, communient à la même table peuvent bien professer des solutions divergentes et même opposées pour l'avenir de leur nation. Mais personne n'a le droit de revendiquer de manière exclusive l'autorité de l'Eglise pour sa propre opinion politique.[3]

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[1] • Pas pleurer, Paris, Seuil 2014, p. 94.
[2] • En Espagne, les combattants nationalistes de la guerre 1936-1939 enterrés au Valle de los Caídos étaient considérés comme les « héros et martyrs de la Croisade ».
[3] • Concile Vatican II, Gaudium et Spes, 43,3.

lundi, 10 février 2014 15:54

La boussole d'Ignace

Ignace de Loyola n'est pas un théoricien du bonheur, mais plutôt un praticien qui propose des règles de discernement pour arriver au bonheur intérieur, à la « consolation ». Un état qui indique que nous sommes sur le bon chemin, en accord avec le projet de Dieu, en conscience et en liberté et avec la certitude d'être aimé et reconnu.

mardi, 03 décembre 2013 15:20

Noël, la violence exorcisée

« Paix sur la terre », chantaient les anges dans le ciel de Palestine. Le nouveau-né de la crèche en était le gage. Une longue histoire tissée de violences et de guerres le précédait, dont les malheurs avaient aiguisé l’espoir d’une paix durable. Le prophète l’avait laissé entendre: un jour viendra où, sous la conduite de l’enfant, le loup habitera avec l’agneau, et le lion comme le bœuf mangera du fourrage (Is 11,6-9). L’irréconciliable sera réconcilié.

Un trait de lumière dans la nuit des hommes, grande fête dans le Ciel et sur la Terre : la violence est neutralisée, celle surtout qui vient du Ciel. L’enfant relaie le Dieu des armées, au nom duquel des peuples ont été dépouillés ou passés au fil de l’épée. Véritable sourire de Dieu, il parle de bienveillance, de patience, de pardon, de miséricorde et prend sur lui toute la violence du monde, au risque d’être emporté par elle. Dans la crèche se profile déjà la croix, somme de toute la méchanceté du monde, symbole de la faiblesse de Dieu.

Dans le ciel de Palestine, aujourd’hui, sifflent les roquettes du Hamas et les oiseaux de proie de Tsahal[1] sèment la mort. A Bethlehem, pour contempler le berceau du Prince de la Paix, les anges doivent voler plus haut que le mur de la honte. En Israël, en Egypte, en Tunisie, les ambitions politiques et le fanatisme religieux compromettent les libertés démocratiques à peine retrouvées, et les intégristes de tout poil s’entredéchirent, persuadés que le Ciel cautionne leur violence.

Les chrétiens auraient tort de trop vite s’en scandaliser. Ils ont derrière eux une longue histoire de violence. Les promesses de paix de la nuit de Noël ont vite été oubliées. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que les disciples de Jésus interdisent de parole ceux qui n’appartenaient pas à leur groupe, ou menacent du feu du Ciel les voisins qui leur refusaient l’hospitalité (Lc 9,49-56). Durant des siècles, le message de paix du Christ a été imposé par le fer et le feu : guerres de religion, croisades, chasses aux sorcières, bûchers, procédures inquisitoriales ont lésé les droits essentiels de l’homme, en rythmant l’annonce de l’Evangile avec une violence qui n’avait rien à voir avec l’esprit du Maître.

Une religion, quelle qu’elle soit, recèle un ferment de violence dès qu’elle ambitionne d’occuper l’espace public pour le structurer au nom de Dieu. Interprète de la volonté divine, elle ne peut être qu’absolue et exclure tout compromis, jusqu’à trouver son suprême accomplissement dans le sacrifice, la destruction de la vie. Les Anciens ne disaient-ils pas que les dieux sont jaloux ? Redoutable métaphore qui autorise toute violence, caution offerte aux fanatiques qui aspirent à se concilier les bonnes grâces du Paradis en éliminant ou en contraignant ceux et celles qui ne partagent pas leur foi. A vouloir trop satisfaire le Ciel et son sourcilleux locataire, on en vient à instrumentaliser l’homme.

Mais Dieu a quitté son Ciel pour rejoindre les hommes jusque dans leur plus profonde faiblesse (Ph 2,6-11). Loin de les surplomber, toute violence religieuse désamorcée, il parle et agit à partir de leur faiblesse. Aux hommes, désormais, d’en prendre soin et de le protéger. Dans la synagogue de Capharnaüm, d’un geste provocateur, Jésus a déplacé le point de mire du culte. A l’endroit où traditionnellement se trouvait la Loi, au centre de l’assemblée croyante, il a installé l’homme blessé (Mc 3,1-6). Celui que la religion maintenait dans son infirmité est devenu la référence d’un nouveau comportement religieux : tout ce qu’on lui fera ou qu’on lui refusera sera fait ou refusé à Dieu. Le service de l’homme devient service divin, et le seul absolu « religieux », l’engagement pour que le prochain vive.

1 • Forces armées de l’Etat d’Israël. (n.d.l.r.)

lundi, 25 mars 2013 08:28

Des jésuites évêques et cardinaux

Malgré l’insistance des papes et des rois, Ignace a toujours refusé que des jésuites soient nommés évêques ou cardinaux jusqu’au moment où, en 1554, embarqué à la suite du roi Jean III du Portugal dans un projet de réunion de l’Église éthiopienne à Rome, il finit par proposer trois de ses compagnons comme évêques : un patriarche d’Éthiopie et ses deux évêques auxiliaires

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