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mardi, 01 mars 2022 09:03

Secrets de guérison, entretien avec Magali Jenny

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Nouveau guide des guérisseurs de Suisse romandeUn journaliste de la RTS l’a nommée «la Joël Dicker des guérisseurs» tant ses guides ont du succès et «sont nimbés de mystère». Une jolie formule pour dire que l’ethnologue Magali Jenny est lue par un large public et que son Nouveau guide des guérisseurs de Suisse romande n’aura pas un succès moindre que le précédent auprès d’une large frange de la population.

Ethnologue spécialisée en ethnomédecine -avec un mémoire de licence dédié aux guérisseurs fribourgeois-, anthropologie des religions, et collaboratrice scientifique au Tibet Museum à Gruyères, Magali Jenny est l’auteure du Guide des guérisseurs de Suisse romande (Favre), dont la dernière version vient de paraître avec un répertoire actualisé de près de 250 adresses (Lausanne, Favre 2021).

Mais qu’est-ce qu’un guérisseur? et que cherchent nos contemporains auprès de ces non-médecins qui détiendraient un don ou un secret de guérison? Quant au corps médical, voit-il d’un bon œil -d’un meilleur qu’hier tout du moins- ces soignants d’un autre type?

Céline Fossati: Quand on parle de guérisseurs, de qui parle-t-on? Comment les définiriez-vous?

Magali Jenny: «Guérisseur est un mot générique. Il est d’ailleurs mal adapté et peu apprécié des principaux intéressés qui estiment que ce n’est pas eux qui guérissent mais une ‹puissance›, une ‹force supérieure›. Je ferais une première distinction entre le terme de guérisseur et celui de thérapeute. Les thérapeutes sont des personnes qui ont reçu une formation et qui reproduisent une technique, des gestes, appliquent des protocoles ou proposent des ‹remèdes›. Les guérisseurs fondent davantage leur pratique sur la notion de don et de connaissance innée, inexpliquée et souvent inexplicable: un secret, un talent, un fluide chez les magnétiseurs. Aujourd’hui, les deux pratiquent tendent à se rejoindre. De plus en plus de guérisseurs, en plus de leur don, suivent une formation de thérapeute.

»On peut distinguer plusieurs catégories de guérisseurs. J’en ai établi quatre qui là encore ne sont pas cloisonnées : les rebouteux qui ‹remettent bout à bout› et travaillent directement sur le corps, par massages ou par torsions; les magnétiseurs, dans laquelle je mets aussi les énergéticiens et les radiesthésistes, qui travaillent sur le corps, même à distance, en s’aidant parfois d’un ‹outil› (un pendule, une baguette de sourcier, etc.); les faiseurs de secret qui soignent grâce à une formule qui leur a été transmise par un autre faiseur de secret, sans contact physique, par téléphone, e-mail ou SMS; enfin les guérisseurs médiums qui ont des ‹flashs› et transmettent des messages aux personnes en souffrance.»

Sur quoi se basent leurs pratiques? Quelles sont leurs croyances?

«Leur pratique a longtemps été inscrite dans la religion chrétienne prédominante. Aujourd’hui, les guérisseurs se disent davantage rattachés à un courant spirituel que religieux, même si le secret est souvent lié à une prière qu’ils adressent à un saint, une sainte, Jésus ou la Trinité.

Ils se réfèrent bien à une force supérieure, extérieure, qui dépasse celle de l’être humain, mais ils ne la définissent pas tous de la même manière. Certains parlent bien de Dieu, d’autres de force de la nature, d’autres encore d’énergie cosmique.»

Quand on évoque les guérisseurs, on fait souvent référence à la notion de don. Qu’est-ce que ce don? Comment le découvrent-ils?

«Le don est un vaste sujet. Là encore, tous les guérisseurs n’ont pas la même définition: elle est aussi personnelle que la manière dont ils en ont pris conscience. Certains naissent avec ce don. Ils relatent qu’enfants déjà ils allaient spontanément placer leurs mains là où leur camarade s’était blessé dans la cour de récréation pour le soulager. Cette faculté, ce don qui les accompagne dès leur plus jeune âge n’est pas toujours bien perçu, ce qui peut les amener à le nier pour le redécouvrir une fois adulte. D’autres sont issus d’une lignée de guérisseurs. D’autres encore découvrent leur don à la suite d’un événement violent, d’un accident, d’une expérience de mort imminente,[1] d’une grave dépression, d’un deuil… bref d’une cassure psychologique ou physique. D’autres enfin se réveillent un beau matin en sentant de la chaleur dans leurs mains…»

Quand on évoque les thérapeutes, on parle de médecines alternatives. Quand on évoque des guérisseurs, on parle de médecine occulte. Est-ce dû au mystère qui les entoure?

«Je n’ai pour ma part jamais entendu parler -en tout cas, spontanément- de pratiques occultes en Suisse romande, mais plutôt de médecine populaire. Il est évident que le secret fait partie de la médecine dite occulte. Les plus religieux diront que la pratique est secrète parce qu’on fait appel à des puissances maléfiques, voire au Diable lui-même. Le terme occulte est alors évoqué dans le sens de ‹ce qu’il faut garder caché›. D’autres diront que la pratique est gardée secrète pour permettre au détenteur du secret de choisir celui à qui il va le transmettre. Les faiseurs de secret ont des critères de sélection. Ils parlent d’empathie, d’envie de se mettre au service, de donner de leur temps et de cette capacité à se connecter. Leur héritier doit être digne de confiance, prouver qu’il fera bon usage du secret, sans chercher le profit financier.»

On dit de la médecine qu’elle tolère plus facilement ces pratiques de nos jours. Que les hôpitaux détiennent une liste de noms à transmettre à leurs patients… Quelles sont les interactions entre médecins et faiseurs de secret?

«Tous les hôpitaux romands ont une liste de faiseurs de secret, que cela soit aux urgences, au service des grands brûlés, en oncologie, etc. On la trouve très souvent au fond d’un tiroir ou dans la poche d’un soignant. Ce sont rarement les médecins qui incitent un patient à faire appel à un faiseur de secret. Ce sont plutôt les infirmières, les infirmiers qui guident les familles et répondent à leurs sollicitations.

»Les faiseurs de secret sont connus et facilement tolérés dans le milieu hospitalier parce qu’ils ne sont pas présents physiquement. En ce qui concerne les autres types de guérisseurs, c’est plus difficile. Quand un guérisseur circule dans un hôpital, c’est sur demande d’un patient qui le présente parfois comme un proche venu lui rendre visite. Quand le personnel soignant entre dans une chambre et y trouvent des gens en train de recevoir un ‹soin populaire›, la plupart du temps ils ferment les yeux. Aujourd’hui, avec la médecine intégrative, il y a une plus grande ouverture d’esprit du corps médical. Côtés patients, ils sont également plus nombreux à reconnaître recourir à un guérisseur. Le tabou est tombé, ou tout du moins la peur de se faire ‹gronder› ou de passer pour un ignare.

»L’exemple le plus éloquent de collaboration réussie entre guérisseurs et médecins est sans doute à chercher dans les services d’oncologie, pour les patients en radiothérapie. On fait appel aux faiseurs de secret pour atténuer les brûlures. Quand je parle avec les médecins, ils reconnaissent volontiers qu’ils constatent des effets positifs, même s’ils ne peuvent les expliquer.»

Alors pourquoi refusent-ils de suggérer cette «aide» à leur patient en leur donnant des références? Leur statut de médecin les empêcherait d’avaliser une pratique basée sur des croyances?

«Oui, je le pense. C’est aussi pour cela que souvent, quand les médecins acceptent d’en parler, ils font très facilement référence à l’effet placebo. Bien sûr, cet effet placebo existe. Comme dans tout type de traitement, croire favorise l’efficacité. Mais il y a tout de même des constations qui dépassent cette explication. Or, pour le démontrer, il manque des recherches. Des tentatives d’établir des preuves scientifiques ont été entamées mais n’ont jamais abouti. À ce jour, les seules explications sur les pratiques des guérisseurs sont issues des sciences sociales et se basent sur des témoignages, des ressentis, des résultats constatés par les patients.»

Cette légitimité scientifique ne semble pas être demandée par les guérisseurs. Quel type de reconnaissance cherchent-ils?

«De plus en plus de guérisseurs auraient envie de comprendre les mécanismes de leurs actions et participeraient volontiers à des études sérieuses. Mais cette reconnaissance n’est pas une nécessité. La reconnaissance, ils l’ont de celles et ceux qui les consultent et leur adressent des mots de remerciements, des bricelets, du chocolat ou un peu d’argent. C’est très important d’être reconnu et apprécié de ceux que vous aidez. Cela dit, se fier aux seuls retours -souvent excessivement positifs- des consultants pour juger de l’efficacité des pratiques serait une erreur. Les déçus se contentent le plus souvent de ne plus faire recours à la médecine populaire ou changent de guérisseurs!»

Vous dites que les guérisseurs ont tendance à se professionnaliser. Avec quelles conséquences sur leurs pratiques et leurs tarifs? et comment identifier les «charlatans»?

«Dans la dernière édition de mon guide, j’ai indiqué pour la première fois des prix en réaction à des propos d’abus qui m’étaient rapportés. De lourds abus. Alors oui, le succès ou la médiatisation attire des personnes en reconversion professionnelle qui pensent pouvoir s’autoproclamer guérisseur ou thérapeute et gagner ainsi leur vie. Mais si leur pratique ne débouche sur rien de positif, je doute qu’ils durent longtemps. Parce que la réputation d’un guérisseur se fait et se défait avec le bouche-à-oreille. Il faut juste espérer qu’ils n’exercent pas suffisamment longtemps pour causer des dégâts qui, la plupart du temps, sont davantage financiers que physiques.»

Ces deux dernières années -du fait de la pandémie et de ses effets sur le physique et le psychique de la population- les guérisseurs ont-ils fait face à une demande accrue de consultations?

«C’est ce qu’on m’a rapporté. Cela dit, chez les guérisseurs que je connais bien, aucun ne vous dira: ‹Je peux vous guérir de la Covid› ou: ‹Je vais vous protéger du virus›. Cependant, en cas de Covid long ou d’angoisses générées par cette situation de pandémie, les guérisseurs vont pouvoir apporter une aide.

»Y a-t-il une augmentation d’abus liées? Sans doute. Le Téléjournal parlait récemment d’une guérisseuse qui allait être accusée de pratique illégale de la médecine et de dérives sectaires. Cette dernière peut compter sur une cohorte de ‹clients » qui la soutiennent. Et ce n’est pas une surprise. Finalement, les guérisseurs n’ont que les témoignages de leurs ‹clients› pour se défendre. Je ne peux pas juger de ce cas précis, je ne connais pas cette dame, ni ses pratiques. Mais de ce qu’ils ont montré en quelques secondes à la télévision, cela ressemble à la pratique de nombreux guérisseurs que je connais. Quel est le discours qui accompagne son action et rend-elle les gens dépendants? Je ne suis pas à même d'en juger.»

Finalement, on entend assez peu parler de cas de dérives sectaires pour des pratiques si mystérieuses et basées sur l’invisible et l’indicible. Comment l’expliquez-vous? Comment certifiez-vous que les gens que vous citez dans votre livre sont fiables?

«Pour les raisons que j’évoquais plus haut: le sérieux avec lequel les détenteurs du secret offrent leur don et les critères qui les poussent à transmettre leur secret plus loin en choisissant consciencieusement la bonne personne. Ensuite, la pratique du secret induit la gratuité. Ce qui évite bien des abus. On ne paie pas pour une demande par téléphone, mail ou sms. On demande et on espère que cela aura un effet. Sans autre forme de contrat.

»Pour les autres catégories de guérisseurs, c’est plus délicat. Quand je les interroge et qu’ils me disent qu’ils se situent ‹clairement du côté du bien›, ce ne sont, au final, que des mots, de bonnes paroles que je ne peux pas certifier. Les tester tous pour m’en assurer aurait été infaisable, et sur quels critères poser un avis? De mon expérience, les dérives sectaires sont heureusement peu fréquentes chez les guérisseurs.» 

[1] Voir Patrick Theillier, Les expériences de mort imminente, aux pp. 13-16 de ce numéro.

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