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mardi, 06 avril 2010 12:00

Un secret révélé

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L'image de la Suisse a pris un sacré coup. Données volées et secret bancaire mis à mal, humiliations libyennes dans un rocambolesque feuilleton, et j'en passe? Ceux qui, établis dans la certitude inamovible et définitive que notre image à l'étranger était au beau fixe, en Libye ou ailleurs, doivent déchanter et réviser leur copie. Et pour qui croyait à l'inviolabilité du secret bancaire, le coup est rude. Rien ne va plus au pays à la croix blanche.

Qui dit secret dit « ensemble de connaissances, d'informations qui doivent être réservées à quelques-uns et que le détenteur ne doit pas révéler » (Petit Robert). Jusqu'à maintenant, loin d'être un secret de polichinelle, le fameux secret bancaire suisse avait presque fonction de secret d'Etat. Mises au secret en ces lieux discrets qu'étaient nos banques suisses, les données volées n'auraient jamais dû voir le jour ; elles auraient dû être gardées à l'abri, dans l'ombre ouatée, silencieuse et protégée des coffres-forts. Seulement voilà, un certain Hervé Falciani a mis à mal son secret professionnel, mettant du coup le feu aux poudres. Il a mis dans le secret notre voisine d'outre-Jura. Déjà outre-Atlantique les choses avaient tourné au vinaigre. Comme si cela ne suffisait pas, s'est ajoutée la puissante Allemagne, n'hésitant pas à user de moyens peu orthodoxes pour acquérir les fameuses données. Ce qui a d'ailleurs incité la droite helvétique à saisir la justice internationale. Pour essayer de sortir de l'impasse, des tractations et pourparlers se font sans doute dans le secret. Quelles seront les retombées économiques, sociales, politiques de cette affaire, nul ne peut le prédire. Quelles sanctions pour les fraudeurs ? Devront-ils passer à la caisse, payer des amendes salées, être mis au ban de la société ? Leur identité sera-t-elle rendue publique ou gardée sous le sceau du secret ?

Depuis que l'affaire a éclaté au grand jour, des sentiments divers et contradictoires habitent le coeur des Suisses : colère, honte, peur, révolte, etc. Comme le dit Claude A. Vergoz,[1] il est peut-être temps « d'inviter le diable à notre table », de rétablir avec notre ombre une relation suivie et intime afin de ne pas nous essouffler dans le combat qui se profile, ni d'entretenir une relation persécutrice et culpabilisante avec ce que nous refusons de voir et qui ne peut que nous paralyser. Dans une culture néolibérale et scientifique où tous les risques sont calculés et connotés négativement, où la perte de sens est proportionnelle à la réduction de l'inconnu novateur et vivifiant, la qualité première est la réactivité.[2] Et ceci en trouvant les mots justes pour rétablir une dignité helvétique mise à mal.

Si la peur est mauvaise conseillère, osons croire que le risque d'une juste prise de parole, en fondant notre solidarité avec les plus démunis - telle la décision de rendre l'argent des Duvalier au peuple haïtien -, libérera un espace nouveau et donnera du vent frais à notre pays. Car « rien ne pèse tant qu'un secret » (La Fontaine). La Suisse a tout à gagner à ne pas se dissocier ou se couper de son ombre. Faire la clarté en reconnaissant les fautes ne peut que grandir celui qui s'y exerce. En rendant transparent et intelligible aux citoyens suisses un secteur banquier qui s'est souvent nourri de l'injustice, les autorités de ce pays rendraient, en assainissant et orientant ce commerce vers plus de justice et d'équité, la dignité à ses citoyens.

Il y a 400 ans, un certain Matteo Ricci prenait le risque de l'amitié avec le plus lointain, le plus secret, l'Empire du Milieu. Missionnaire « à la jonction de la passion pour l'unité et l'écoute de la différence »,[3] il osa inventer de nouveaux chemins d'évangélisation. Dans le contexte actuel, la mission ne propose-t-elle pas une alternative à la globalisation financière ? Pour les chrétiens, il est urgent de ne pas craindre d'aller, quand il le faut, à vent contraire et de poser une parole qui libère du fol appât du gain.

Certes, prendre conscience de son ombre et la laisser apparaître aux yeux de tous ne sauve pas. C'est cependant un premier pas sur le chemin de la vie. Il n'y a rien de secret qui ne doive être mis à jour (Mc 4,22). La Miséricorde, ce secret de Dieu, nous précède. Elle s'accomplit et se réalise en nous lorsque notre liberté, refusant la pente mortelle, s'engage pour la justice et la solidarité. Que ce faisant surgisse l'aube de Pâques dans le coeur de ceux qui se décident à exercer ainsi leur pouvoir relève de la vérité. Nous rendant libres (Jn 8,32), elle nous dispose à l'étonnante grâce du Ressuscité.

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