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lundi, 06 février 2012 12:00

Politique de l'autruche

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L'éthique, c'est plus que la morale qui vise l'ordre social, c'est le discernement des situations originales, ce qui appelle des compromis. D'où la sentence : « Tous pourris ! » qui confond le député qui fait le coup de poing dans une boîte de nuit, et le conseiller fédéral qui laisse la porte ouverte à un délit d'initié sur les taux de change. Le second seul présente une dimension politique. Le citoyen distingue difficilement ces deux enjeux, et plus encore le député qui trahit l'intérêt général pour privilégier sa circonscription, voire ses électeurs, égratignant la démocratie sous couvert de la servir.

Dans la confusion générale, les médias jouent un rôle[1] lorsqu'ils n'épinglent que les sentiments d'indignation. Rappelons-nous le B.A-BA de la posture politicienne : la distinction entre, d'une part, la légitimité et, d'autre part, les objectifs. La légitimité est ce qui permet d'accéder au pouvoir ; elle se fonde sur un sentiment commun. Un politicien pris en flagrant délit de mensonge sera bientôt réélu pour peu qu'il se fasse reconnaître, par ailleurs, comme représentatif, surtout si le mensonge porte sur sa vie privée. La légitimité d'un homme politique n'a pas grand-chose à voir avec la morale familiale du candidat : les niveaux des responsabilités sont différents.

Le sens politique va de pair avec la triple question : les objectifs en faveur de qui ? les résultats sont attendus pour quand ? et qui en paiera le prix ? La réflexion de René Girard sur le sacrifice[2] le rappelle : le sacrifice est le point incontournable. Mon Auvergne natale a connu récemment une confusion de ce genre sous couvert d'intérêt général, avec l'autoroute Bordeaux-Combronde : trente kilomètres supplémentaires et deux viaducs? pour ne pas passer sur la commune de Chanonat ! L'intérêt « général » de Chanonat a sacrifié un intérêt plus général. Tout l'art de l'éthique en politique est celui du compromis entre des intérêts divergents, fussent-ils « généraux ». C'est pourquoi la notion d'intérêt général ne peut pas couvrir tous les coûts politiques. En plein marasme économique et social, les sénateurs français se sont voté l'an passé une prime supplémentaire? « La démocratie a un coût », dirent-ils ! Comme quoi il est facile de couvrir des intérêts particuliers en mettant la raison de son côté !

La troisième clef politique est le repérage des risques, car la solidarité, fondement organique de la vie politique, naît des risques affrontés en commun. Plutôt que de l'égalité des chances, le citoyen responsable s'interroge sur l'égalité des risques. C'est pourquoi le sens politique dont a fait preuve Georges Bernanos[3] est bien résumé dans cette apostrophe aux Français : « Voilà cinq ans que vous refusez les risques, comme un mauvais payeur refuse les traites, et les risques refusés s'additionnent les uns les autres, grossis de leurs intérêts accumulés. Imbéciles ! Vous refusez vos risques et vous en viendrez à prendre, bon gré mal gré, les risques de tout le monde. Car il ne suffit pas de se désintéresser des événements pour leur échapper. Qui s'intéresse moins aux expériences d'un laboratoire qu'un cobaye de laboratoire ? Et qui peut se montrer moins exigeant ? Quelques brins de paille fraîche, une feuille de chou? Qu'importe ! La pauvre petite bête se désintéresse des expériences, mais c'est tout de même elle qui en crève. »[4]

« Du pain et des jeux », voilà à quoi se résumait, dit-on, la politique de la Rome décadente. Si la situation semble se répéter aujourd'hui, ce n'est pas simplement la faute des politiciens et des médias. « On a le curé qu'on mérite », disait ma grand-mère. Autant dire que les électeurs ont les politiciens qui leurs ressemblent.

1 - Voir dans ce numéro l'article d'Albert Longchamp, De seigneur à serviteur, pp. 9-12.

2 - Voir dans ce numéro l'article de Pierre Martin Lamon, La fin de l'ordre sacrificiel, pp. 13-17.

3 - Voir dans ce numéro l'article de Lars Klawonn, La liberté de l'homme qui prie, pp. 18-21.

4 - Georges Bernanos, 1948, Français, si vous saviez, Paris, Gallimard 1961, pp. 287-288.

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