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jeudi, 03 juillet 2014 15:01

Exclusion et fraternité

Écrit par

Rêves d'or, de Diego Quemada-Diez

Zulu, de Jérôme Salle

Découvrir un film d'un réalisateur qui nous est inconnu, c'est faire une rencontre ; une brève rencontre dont on peut sortir bouleversé si le film rejoint, par des voies mystérieuses, notre sensibilité en profondeur. C'est ce qui m'est arrivé en voyant Rêves d'or, le premier long-métrage de l'Hispano- Américain Diego Quemada-Diez. Par son sujet éprouvant - la migration d'un groupe d'adolescents d'Amérique centrale vers l'Eldorado étasunien - La Jaula de Oro rappelle d'autres films récents, comme Los Salvajes (in choisir, avril 2013) ou Sin Nombre (2009) ; mais il s'en distingue par son humanité, sa poésie, sa délicatesse.


Dans les premières minutes du film, dénuées de parole, Sara, Juan et Samuel se préparent, chacun de son côté, à quitter la misère de leur Guatemala natal. Sara se coupe les cheveux, se coiffe d'une casquette, se bande les seins... et n'oublie pas ses pilules contraceptives (les viols sont fréquents au cours du périple). Arrogant, dominateur, Juan prend la direction du groupe, saute sur les trains de marchandises en marche et grimpe sur leurs toits où s'en tassent des dizaines d'autres migrants clandestins. Sur le chemin, ils rencontrent Chauk, un jeune Indien. Juan fait tout pour ne pas l'intégrer à « son » groupe ; mais Chauk, sans connaître un mot d'espagnol, se rapproche de Sara. Le feu des épreuves transmutera le mépris et la jalousie de Juan en amitié et solidarité.
Le danger est partout : policiers corrompus, clandestins à la solde de gangs, kidnappeurs spécialisés dans la traite des femmes ou le rançonnage... Les rêves de chacun se fracassent contre des réalités impitoyables.
Avant de réaliser ce film à la beauté adamantine, Diego Quemada-Diez a été opérateur caméra pour de grands réalisateurs et a collecté des centaines d'histoires de migrants. Il a choisi de tourner avec des acteurs non professionnels et des clandestins, qu'il a accompagnés dans leur parcours du combattant : 1500 figurants sont ainsi crédités au générique ! A partir de cette solide base documentaire, son regard poétique prend le temps de nous faire entrer dans l'intimité de ces jeunes ou dans la contemplation de beautés naturelles.
« On apprend beaucoup le long du chemin », lui a confié un Mexicain avant de monter dans un train. « Ici, nous sommes tous frères. Nous avons tous les mêmes besoins. L'important, c'est que nous apprenions à partager. C'est seulement comme ça que nous pouvons atteindre notre destination : seul un peuple uni peut survivre. En tant qu'êtres humains, nous ne sommes clandestins nulle part sur cette planète. »

Afrique du Sud
Feu Nelson Mandela était d'ethnie xhosa ; Jacob Zuma, le président sudafricain actuel, appartient à l'ethnie zou lou. Zulu est un film policier adapté du roman éponyme du Français Caryl Ferey, qui a obtenu le Grand prix de la littérature policière en 2008. Disons d'emblée qu'on ne retrouve pas dans cette adaptation la violence insoutenable qui caractérise certains passages du roman.
En Afrique du Sud, le meurtre d'une jeune adolescente de Capetown est le point de départ d'une enquête menée par deux policiers qui n'ont pas grande chose en commun hormis leur intégrité. Ali (Forest Whitaker) est un Noir marqué dans sa chair par l'apartheid, mais qui a fait sienne la politique de pardon et de réconciliation de Mandela. Brian (Orlando Bloom) est un Blanc plus nerveux de la gâchette, accro aux médicaments et aux filles, et dont l'allure débraillée reflète l'état de sa vie personnelle. Au fil de leur enquête entre townships et villas cossues, les deux flics découvrent les ravages provoqués par une nouvelle drogue qui pousse certains à des comportements d'une violence extrême. Derrière tout cela se cache un réseau d'extrémistes afrikaners à la nostalgie tenace.
La résurgence d'un passé occulté par la réconciliation nationale aurait pu être une thématique passionnante, mais elle est à peine effleurée dans cette adaptation de Jérôme Salle, le réalisateur des Largo Winch I et II. L'ambition du cinéaste français semble s'être limitée à réaliser un polar efficace et nerveux, à l'américaine, ce qu'il réussit dans une certaine mesure. Cependant le scénario pâtit de trop nombreuses faiblesses pour que le film se distingue des thrillers diffusés quotidiennement à la TV, oubliés aussitôt consommés... A peine ébauchés, les personnages secondaires de Zulu n'ont d'intérêt que fonctionnel. Le traitement schématique de leurs interactions avec les héros (notamment les relations de Brian avec son fils ou son ex-femme) tire les situations vers les clichés.
La direction d'acteurs laisse aussi à désirer. Cela n'altère pas la qualité de jeu habituelle de Forest Whitaker, mais Orlando Bloom (Le Seigneur des anneaux, Pirates des Caraïbes) a beau exhiber un tronc sculptural, il a autant de charisme qu'une couverture du magazine Têtu !
Reste que Zulu donne une idée de la variété des phénotypes au sein de la « nation arc-en-ciel »[1] et qu'il est intriguant d'entendre parler l'afrikaans, une langue germanique issu du néerlandais et comportant des éléments d'indonésien, de malaisien, d'allemand et même de français ; une des onze langues officielles dans ce pays qui en compte trente-cinq !

1 • L'appellation est de l'archevêque anglican Desmond Tutu, prix Nobel de la paix 1984.

 

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