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mardi, 08 septembre 2015 14:55

L'emprise des ombres

Écrit par

L’Enquête,
de Vincent Garenq

Il est difficile d’être un dieu,
d’Alexeï Guerman

Le film français L’Enquête sort au moment où l’on reparle de l’affaire Swissleaks, l’évasion fiscale organisée par la HSBC Private Bank Genève pour plus de 100 000 clients domiciliés dans 200 pays : 180 milliards d’euros en 5 mois, début 2007 !
Le juge parisien Renaud Van Ruymbeke, en charge de l’instruction, est un des personnages de L’Enquête. Il est interprété par Charles Berling. Mais le héros du film est Denis Robert (Gilles Lelouche), le journaliste qui, en 1996, incite sept grands magistrats européens anti-corruption à lancer l’Appel de Genève. Trois ans plus tard, il enquête au Luxembourg sur Clearstream, une chambre de compensation créée en 1971 par un consortium de banques pour centraliser l’ensemble des opérations internationales de transferts de titres et de capitaux. En 2001, son livre, Révélation$,[1] décrit comment ce système a pu être détourné pour blanchir l’argent sale à travers des comptes non publiés. S’ensuit une gigantesque polémique, qui entraîne le journaliste pot de terre dans un interminable harcèlement judiciaire par le pot de fer de la finance internationale.
Le film traite aussi du deuxième volet de l’affaire, où entrent en scène Imad Lahoud, un ancien trader condamné pour escroquerie, Jean-Louis Gergorin, stratège du groupe militaro-industriel européen EADS, et le général Philippe Rondot, maître-espion des services secrets français. Peu à peu, on découvre les méandres de plusieurs affaires sulfureuses, comme celle du système de corruption lié au contrat des frégates de Taïwan, impliquant le groupe Thomson (concurrent d’EADS), les dirigeants communistes chinois, les militaires taïwanais… et le pouvoir politique français. Une histoire aussi rocambolesque que glaçante, avec son lot de manipulations et d’assassinats.
Saluons le projet : rares sont les films français osant traiter de scandales institutionnels récents. Louons le résultat : le réalisateur Vincent Garenq arrive à nous faire surnager dans les eaux plus que troubles de cette affaire Clearstream[2] (« courant limpide » !). Le film est bien maîtrisé, les acteurs sont sobres et justes, même les seconds rôles. Rendons hommage au courage et à la pugnacité de Denis Robert : « Si j’avais su à quoi je m’attaquais », dit son personnage en préambule, « je crois que je n’y serais pas allé. Le problème, c’est que je ne pouvais pas deviner. Alors, j’ai enquêté. »

Un cauchemar
Alexeï Guerman est mort il y a deux ans, alors que son film n’était pas encore mixé : Il est difficile d’être un dieu lui a demandé 15 ans de travail ! Cette adaptation d’un roman de science-fiction des frères Strougatski[3] est censée raconter l’histoire de Don Rumata, un des scientifiques envoyés sur la planète Arkanar, où règne un tyran dont les milices répriment sauvagement artistes et intellectuels. Divinisé par la population, Don Rumata engage une guerre contre ce régime tyrannique.
Le chef opérateur non plus n’a pas survécu à ce tournage hors-norme, mais il nous a légué une image en noir et blanc somptueuse. Et dans les longs plans séquences mobiles, une foultitude de figurants et d’accessoires sont mis en scène avec une époustouflante précision. Cependant, sur la longueur (2h50), la vision du film devient une expérience éprouvante.
Imaginez-vous plongé(e) dans une œuvre de Jérôme Bosch, ou dans les compositions monstrueuses de l’artiste flamand Cornelis Floris de Vriendt, ces affreux mélanges d’organes, de cartilages, de muqueuses. Car l’esthétique du film relève du grotesque. Dans un décor tellurique de tranchées boueuses, de caves humides ornées parfois de vestiges de fresques, le règne végétal, comme le soleil sont absents. Les rideaux de pluie, les nappes de brouillard ou les fumées restreignent la perspective. Arkanar est un univers confiné, où grouille une populace moyenâgeuse, sale, bâfrant des carcasses, déversant ses humeurs à tout-va. Une humanité aliénée, réduite à des gesticulations, des grimaces, des grosses fesses. Le comique n’est jamais loin de ce monde tragique, hérissé de potences, où l’on se cogne à des cages de suppliciés, où les enfants jouent avec les cadavres dans la gadoue. La direction d’acteurs opte trop systématiquement pour les gestes incongrus, les bousculades absurdes, le langage disloqué. L’inquiétante étrangeté est cherchée dans le moindre figurant : gueules cassées, physiques difformes, handicapés mentaux, nains, pieds-bots…
Stupéfié d’apprendre la du rée moyenne d’un tournage en France, le réalisateur russe aurait dit : « Huit semaines me suffisent à peine pour choisir un visage intéressant. »
Il est difficile d’être un dieu est un cauchemar. Sans répit (en dynamique constante), sans amour, sans Dieu. Mais il ressortit de la partie sombre, infernale, d’une vision dualiste de la création qui, selon Victor Hugo, n’existerait pas sans le christianisme : « le laid à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l’ombre avec la lumière ».[4]

[1] • Paris, Les arènes, 350 p.
[2] • Je recommande la série documentaire (6 x 52’) Manipulations, un histoire française, de Jean-Robert Viallet, et l’impressionnant fonds documentaire lié : http://www.francetv. fr/manipulations/#/intro.
[3] • Denoël 1973, 240 p. Stalker, un autre de leurs romans, a été adapté par Tarkovski.
[4] • In préface de Cromwell (1827).

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