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lundi, 07 mai 2018 14:00

«Le Sacrifice» vu par le bibliste Jean-Bernard Livio sj

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SacrificeLe Sacrifice est le septième et dernier film d'Andreï Tarkovski, comme une dernière page de son carnet de voyage qui l'emmènera vers la mort quelques temps après la fin du tournage. En partenariat avec la revue choisir, les rendez-vous cinéma de l'ECR Il est une foi proposaient ce film récompensé par le prix de la meilleure contribution artistique (Cannes 1986) le dimanche 6 mai à 17 heures.
Après sa projection, le Père Jean-Bernard Livio sj était l'invité de Patrick Bittar, chroniqueur cinéma de choisir, pour parler de l'apocalypse selon saint Jean. Archéologue et bibliste, il a mis en évidence les liens et dissonances entre le film du célèbre réalisateur russe et les écrits bibliques. Une vidéo de la discussion à visionner ci-dessous ou sur la chaîne YouTube des Jésuites de Suisse: https://youtu.be/mcGfMSgUgl8

 

 

À lire également, l'interview accordée à Geoffroy de Clavière, organisateur de l'événement, ci-dessous:

Il est une foi: Le Sacrifice est le film testament de Tarkovski, qui décèdera peu de temps après son tournage. Est-ce son film le plus «spirituel»?

Jean-Bernard Livio sj: «Le Sacrifice, aux dires de l’auteur lui-même, n’est pas seulement son dernier film, il est comme l’aboutissement de sa quête spirituelle. Quelques mois avant sa mort, il répond à deux journalistes polonais venus l’interviewer: "Mes films ne sont pas une expression personnelle mais une prière. Quand je fais un film, c’est comme un jour de fête, comme si je posais devant une icône une bougie allumée ou un bouquet de fleurs." Et de préciser ce mot prière: il faut l’entendre non comme une supplique mais comme ce qui strictement met hors de… Hors soi!»

Tarkovski est un poète du cinéma; est-ce qu’à votre sens, l’Apocalypse de Jean est également, en quelque sorte, une œuvre poétique? Et si oui, dans quel sens?

«On a souvent dit de l’auteur de l’Apocalypse qu’il est un mystique, pour dire qu’il va au cœur de son expérience et de celle du monde chercher cet "au-delà", ce hors soi, qu’il appelle DIEU et auquel il donne la parole pour dialoguer avec son lecteur. Pour cela, Jean de Patmos emprunte au langage onirique les images de son bestiaire: pour le croyant averti, il s’agit d’expressions connues du vocabulaire biblique; pour le lecteur moderne, ces visions l’emportent entre poésie et psychanalyse. Avant d’en analyser la composition chimique ou la classification botanique, le poète, le mystique, le cinéaste nous fera d’abord sentir le parfum de la rose.»

L’Apocalypse est sans doute le livre le plus connu et en même temps le plus obscur de la Bible. Pourquoi ce paradoxe?

«Malheureusement, oui, ce dernier livre dans la liste des écrits bibliques est très connu, mais il est passé dans l’inconscient collectif en en déformant le sens: apocalypse devenant catastrophe ou fin du monde. Or le public moderne cherche à se protéger en réclamant du terrible, de l’effrayant, comme pour se dire qu’au fond il a de la chance de ne pas en arriver dans la banalité de son quotidien. Les films d’horreur ont plus d’audience que les films comiques! L’auteur biblique cherchait au contraire à élever son lecteur hors de son quotidien en lui donnant à voir l’espérance en Celui qui vient (qui était déjà et qui est aujourd’hui) pour l’ouvrir (le mot revient sans cesse dans l’Apocalypse de Jean), pour lui donner des raisons de ne pas se contenter de vivoter chichement, de ne pas se résigner de vivre à l’étroit… De construire sa Vie avec des valeurs qui ne se déprécient pas à la Bourse du temps, puisqu’elles sont valeurs d’Éternité.»

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