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jeudi, 30 juin 2016 15:59

Byzance en terre helvétique

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Byzance en Suisse,
Musée Rath, Genève

On cherche parfois au bout du monde un exotisme que l’on a près de chez soi. Le musée Rath de Genève nous invite à vérifier cet adage, au travers d’une exposition qui souligne l’extrême richesse du fonds consacré à l’art byzantin dans les collections suisses. Six cents, tel est le nombre considérable d’œuvres exemplaires d’un empire millénaire que Byzance en Suisse nous propose d’admirer, sans devoir pour autant parcourir la Grèce ou la lointaine Russie.

C’est une des singularités du Musée d’art et d’histoire (dont fait partie le musée Rath) que de conserver des trésors offerts par des Suisses perpétuant depuis des décennies l’esprit philanthropique. A son ouverture en 1910, le Musée d’art et d’histoire (MAH) possédait déjà quelques objets d’art byzantin. Il s’agissait, entre autres, de tissus coptes entrés dans les collections dès 1883. L’accroissement des collections connaît ensuite un véritable essor, particulièrement dans les années 70, décennie durant laquelle le musée s’enrichit de pièces liturgiques, d’argenterie, de bronzes, de mosaïques et de bijoux.

De la Méditerranée aux Alpes
La grande fierté de l’institution tient plus récemment à la donation effectuée en 2003 par Janet Zakos, peu avant sa disparition. L’investissement sans faille en faveur de la civilisation byzantine de l’institution, et en particulier de l’un de ses directeurs, Claude Lapaire, l’avait incitée à cette générosité. Née à Istanbul en 1936, Janet Zakos appartenait à une catégorie de collectionneurs érudits. Au lendemain de ses études d’histoire de l’art et d’archéologie, elle avait été engagée par le marchand bâlois Elie Borowski. Envoyée par ce dernier en Turquie, Janet Zarkos y rencontra son futur mari, l’antiquaire grec George Zarkos. Reconnu par-delà les frontières, celui-ci avait contribué à bâtir des ensembles prestigieux, qui enrichissent aujourd’hui plusieurs musées américains. A la mort de son époux en 1983, elle avait décidé de se séparer de près de six cents pièces. Grâce à cette ultime donation, le MAH peut aujourd’hui se targuer de renfermer un des plus importants fonds consacré au patrimoine byzantin d’Occident.
Dans l’exposition, la provenance de certains objets renvoie aussi à quelques grandes figures du collectionnisme suisse, tels le Cheval, la patène et le plat de reliure exécutés à Constantinople aux alentours du VIe siècle, tous issus d’un ensemble réuni par George Ortiz (1927-2013). Né au sein d’une famille d’origine bolivienne qui avait fait fortune dans les mines d’étain, George Ortiz avait poursuivi ses études en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, à la faveur des différentes résidences de son père, diplomate. Jeune, il avait vécu à Paris avant de s’installer à Genève. En 1949, un voyage en Grèce fit naître sa passion pour l’archéologie, dont témoigne encore de nos jours, sa prestigieuse collection.
L’exposition genevoise ne manque pas aussi de mentionner l’activité en tant qu’architectes des frères Gaspare et Giuseppe Fossati, tous deux originaires du Tessin et auxquels le sultan Abdülmecit avait fait appel en 1847, afin de restaurer Sainte-Sophie. Enfin c’est encore un Suisse, Fred Boissonnas (1858-1946), qui mena la campagne photographique qui immortalisa Constantinople avant et après l’incendie d’août 1917.
Mais si le seul nom de Byzance nous transporte au-delà de nos frontières, l’exposition nous rappelle que beaucoup d’œuvres ont été exhumées du sol suisse. Témoin l’amphore dite de Gaza (Ve-VIe siècle), retrouvée à Genève dans les fondations de la cathédrale Saint-Pierre, à proximité de la résidence de l’évêque. L’analyse de son matériau révèle son lieu d’origine, la Palestine, et très vraisemblablement Gaza. D’autres exemplaires découverts en Valais confirment les relations étroites entretenues par la Suisse avec la Méditerranée orientale, cela bien au-delà du Ve siècle.
Les objets liturgiques se situent au cœur de ces échanges. Liés au culte des reliques, ils ont été conservés au fil des siècles dans des cantons demeurés catholiques. La vertu miraculeuse que l’on prêtait à ces reliques se situe au cœur de la piété médiévale. Rien n’était trop beau pour les renfermer. La pyxide en ivoire de la première moitié du VIe siècle, illustrée des scènes de la passion, avait été convertie en reliquaire. Elle témoigne d’une histoire locale, autant que, par sa préciosité, du rayonnement de la région dans l’Occident chrétien pendant le premier millénaire.
Tous ces objets sont, à des degrés divers, emblématiques d’une société et de ses pratiques religieuses, révélateurs de croyances et d’itinérances, comme ces étoffes coptes retrouvées pour certaines dans les nécropoles d’Antinoé et d’Achmim et dont la fonction était cultuelle. Elles constituaient des biens précieux, particulièrement appréciés, dans lesquelles les pèlerins enveloppaient les reliques. Le Tissu de Samson, sans doute du IXe siècle, est contemporain de textes arabes et orientaux qui soulignent la place centrale de l’Egypte comme fournisseur, ainsi que la réputation des tisserands coptes qui s’étendait alors dans tout le monde islamique.

Manuscrits et icônes
De manière plus générale, la richesse du patrimoine livresque illustré à Genève par de nombreux manuscrits s’explique par le fait que l’étude de la langue grecque était encouragée par la Réforme. Au XVe siècle, Erasme avait contribué à sa préservation en alléguant leur intérêt scientifique. La première partie de l’exposition s’articule d’ailleurs autour du fameux Livre du Préfet (ou L’Eparque), rédigé entre 911 et 912 par l’empereur Léon VI le Sage (866-912). Il n’en n’existe qu’une seule copie datée du XIVe siècle, qui fut acquise par le Genevois Antoine Léger en 1636. Destiné au préfet de Constantinople, l’ouvrage prétendait régir l’organisation des métiers dans la cité. Ce texte dresse un panorama social duquel se dégage le statut considérable des notaires, orfèvres, banquiers et changeurs. Il permet d’apprécier le raffinement des usages par la présence de soyeux, de parfumeurs ou de savonniers. Au travers des réglementations ou des simples recommandation, se dégagent des visées étonnamment égalitaires et un bel esprit de loyauté.
L’icône demeure la forme la plus connue de l’art byzantin. Le MAH compte l’unique collection publique qui lui soit dédiée en Suisse. Trois acquisitions de 1883 en constituent le noyau, magnifiquement augmenté par le legs de Tatiana Slonim en 1994, ainsi que par la donation faite en 1983 par Brigitte Mavromichalis. Parmi ces œuvres de dévotion propres aux chrétiens d’Orient, figure une inédite Vierge de tendresse, encore conservée en mains privées. Elle avait été exécutée par un atelier crétois à la fin du XVe siècle. Il n’est pas jusqu’à son pédigrée qui ne soit riche d’enseignement. Amateur d’art musulman, le père de son actuel propriétaire l’avait achetée en 1930 à Alexandrie. Cet historique nous rappelle l’existence d’une vaste communauté hellénique à laquelle appartenait Antonis Benakis (1873-1954), qui sera à l’origine du musée athénien qui porte son nom.

Mémoire et recherches
A cet intérêt intellectuel séculaire, on doit plusieurs générations de chercheurs, de collectionneurs ou de simples amateurs. Le MAH ne s’est pas contenté de conserver ; il s’est attaché à valoriser grâce à des recherches. L’exposition rend hommage à la tâche accomplie par l’équipe scientifique sous l’égide de Marielle Martiniani-Reber, conservatrice des collections d’arts appliqués (collections byzantine et post-byzantine) et commissaire de l’exposition. Depuis de nombreuses années, elle œuvre à la compréhension et à la restauration d’un fonds qui n’a cessé de croître en nombre et en qualité.
Les collaborations avec l’Université de Genève ou avec d’autres structures muséales, comme l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, ont fait de l’institution une base pour les études byzantines. Byzance en Suisse offre aux visiteurs le résultat de ces décennies d’exploration et d’embellissement. Peut-être incitera-t-elle à une réflexion, chaque jour plus douloureuse, quant à la situation des minorités chrétiennes du Proche-Orient, héritières de l’Empire byzantin.
G. N.

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