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jeudi, 16 février 2017 15:12

Flower Power

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Bien avant le fameux slogan des hippies dans les années 60, à partir de la Renaissance en particulier, la vogue des fleurs s’est emparée de l’Occident. Elle a été escortée tout au long de son histoire d’une symbolique empreinte de divin, à laquelle l’art est demeuré attachée, jusqu’à l’époque contemporaine.

La vision panthéiste de la nature, qui s’épanouit en Italie dès le XIVe siècle, doit beaucoup à la poésie de Pétrarque. Le poète originaire d’Arezzo aimait à filer dans ses sonnets la métaphore florale, image à la fois de l’amour et de l’harmonie de l’homme avec le monde. La Renaissance en retient des enseignements qui exerceront une influence décisive sur l’art des jardins. On sacrifie dès lors les enclos botaniques médiévaux de conception utilitaire. Des sculptures et décors de grotesques apparaissent au détour de bosquets et de chutes d’eau reconstituées; ils parsèment les allées de références mythologiques, historiques ou littéraires. Les jardins à l’italienne étaient nés.
La découverte de l’Orient, des Indes, puis du Nouveau Monde duquel on importe quantité de plantes, va nourrir la curiosité et l’exotisme qu’inspirent la nature et ses mystères. L’engouement pour la flore continue de se répandre au XVIIe siècle dans toute l’Europe occidentale, particulièrement dans la peinture, surtout dans les Pays-Bas méridionaux et les Provinces-Unies de Hollande.

On conçoit mal aujourd’hui la passion que la tulipe a pu inspirer en Hollande. Rapportée de la cour de Soliman le Magnifique vers 1560, elle fait l’objet d’une véritable spéculation boursière, jusqu’au fameux effondrement des cours en février 1637. Certains bulbes peuvent valoir plusieurs milliers de florins, une somme qui peut nourrir un homme pendant près de dix ans! La faveur gagne ensuite l’Angleterre puis la France, où La Bruyère la stigmatise dans un portrait devenu classique de ses Caractères. Tout comme l’écrivain français, les moralistes s’offusquent de ses prix exorbitants et s’emparent du thème pour dénoncer, à travers lui, la vanité des biens terrestres. Encouragés par le climat calviniste, les peintres du Nord en parsèment leurs natures mortes, non pour leur beauté, mais afin de rappeler que tout périt en ce monde.

Le langage du divin
Loin des noirceurs que leur prêtent les écrivains, les fleurs se sont aussi chargées d’une symbolique divine qui, sans être dépourvue de sens moral, incarnent au travers de la belle nature, la splendeur de Dieu. Au XVe siècle, les primitifs flamands accompagnent leurs Annonciations de vase de roses ou de lys, qui trouvent leur origine dans les Psaumes ainsi que dans la figure de la «bien-aimée» du Cantique des Cantiques. Au XIIe siècle, porté par sa dévotion pour la Vierge, Bernard de Clairvaux associe celle-ci à la rose sans épine. «Eve fut l’épine qui blessa, Marie, la rose qui soulage toutes douleurs.» Les fleurs composent par leur présence une forme de langage. La blancheur du lys renvoie à la pureté et à l’Immaculée Conception, la rose au Mystère de l’Incarnation.
La flore n’est pas que l’apanage de Marie. L’œillet, également présent dans ce répertoire d’emblèmes, évoque symboliquement la passion du Christ par sa forme proche de celle du clou.
La Renaissance va encourager cet enseignement par l’image. Le cardinal Federico Borromeo (1564-1631), cousin de saint Charles et membre influent de la réforme catholique, consacre plusieurs longs chapitres de son De pictura sacra au langage de la peinture. L’art et ses images deviennent une force de conviction propre à restaurer une foi catholique chancelante. Durant cette crise de défiance, le baroque, enclin à la surenchère, devient l’esthétique privilégiée de l’Eglise. Les botanistes s’associent à cette vaste entreprise, afin de répertorier les emblèmes inspirés de la flore. Il convient pour eux de trouver Dieu en toute chose, y compris dans le langage de la nature.

Vanité, vanité
A partir du milieu du XVIe siècle, les peintures de fleurs conquièrent leur indépendance, sans jamais cesser de véhiculer des symboles en lien avec la morale divine ou profane. Les bouquets isolés, natures mortes ou paysages, sont porteurs de valeurs poétiques autant que de pensées moralisantes. Le genre illustre volontiers les cinq sens. Ces derniers entraînent l’homme vers les vanités, certes, mais ils demeurent néanmoins indispensables.
Les emblèmes se chargent, comme la vie elle-même, de valeurs contradictoires. La flore, qui évoquait jusqu’alors la beauté divine de la Vierge, renvoie désormais à la brièveté de l’existence. «Pareil à la fleur, est-il écrit dans le livre de Job, [l’homme] éclot puis se fane» (Job 14,2). Cette austère réflexion sied aux protestants comme aux jansénistes, nombreux à peindre des vanités. A la même époque, saint François de Sales (1567-1622), autre poète de la mystique fleurie, enrichit le thème d’une autre dimension: «Le nom de Jésus veut dire Nazaréen, qui signifie fleuri, car par la croix notre âme a été parée de belles et saintes fleurs des vertus» ou encore «Nazaréen veut dire fleur, car qu’est-ce que la religion sinon une maison ou une cité fleurie et toute parsemée de fleurs».
Dès le début du XVIIe siècle, on assiste chez les peintres flamands à une floraison de couronnes de fleurs tressées qui encadrent souvent des scènes religieuses, appuyant ainsi la dimension sacrée de l’œuvre. Le motif trouve son origine chez les premiers chrétiens, qui exprimaient le paradis par des couronnes florales parfois peintes. «Couronnons-nous de roses avant qu’elles ne se fanent", conseillait déjà Salomon (Sg 2,8).
Ainsi vers 1622, Jan I Brueghel (1568-1625), dit Brueghel de Velours, envoie au cardinal de Milan Federico Borromeo, auquel il est lié, une de ses œuvres, ornée en son centre d’une Vierge à l’enfant. Le peintre invente un nouveau genre, que le jésuite Daniel Seghers (1590-1661), son élève, étend à l’iconographie du Christ et des saints, ainsi qu’aux portraits voire à la mythologie.
Aux fleurs s’ajoutent, dans un tableau du néerlandais Jan Davidsz de Heem (1606-1684), conservé au Kunsthistorisches Museum, des grappes et des épis rassemblés en cornes d’abondance et butinés par des papillons. Ce microcosme de la vie encercle le calice qui renferme l’hostie. Le concile de Trente (1545-1563) lui a indirectement insinué ce thème, alors que la Réforme protestante conteste le sacrement de l’eucharistie. Support de la méditation intimiste, ces guirlandes se transforment en profession de foi. Elles réaffirment la présence de Dieu en toutes choses. Les abondantes couronnes de fleurs servent alors d’écrin à ces images sacrées, tout en célébrant la richesse de la nature.

Laïcisation du thème
Signe du temps? Les peintures de fleurs et la nature morte se laïcisent au XVIIIe siècle. Impossible d’en faire le constat sans songer à l’impact de la pensée rationaliste. L’autre vocation du genre est celle du décor, qui confirme combien le sujet se vide de sens symbolique. Le XIXe siècle ne fera que confirmer cette disparition d’un langage. On ne retient de l’objet que sa réalité visible; il devient prétexte à la virtuosité de Fantin–Latour ou de Manet.
Pour les impressionnistes, son intérêt se mesure à l’aune de sa capacité à refléter la lumière. Même s’ils tentent de capter avec réalisme la lumière et sa faculté à métamorphoser la réalité, ils s’éloignent du naturalisme. Les paysages de Giverny par Monet célèbrent l’art, plus qu’ils n’encensent la magie du réel, et renvoient à eux-mêmes plutôt qu’au site précis. Les impressionnistes, et tout particulièrement Monet, se rapprochent ainsi du concept moderne d’une peinture pour elle-même. L’œuvre devient le support non de valeurs, non d’une religion, mais de l’art pour l’art. Il en sera de même de Bonnard, Cézanne, Matisse et des cubistes, exception faite peut-être de Picasso.
La symbolique florale ne reprendra ses droits qu’à l’époque contemporaine. Dans les années 60, on brandit une rose en signe de contestation. Et en 1967, durant la longue marche face au Pentagone, on l’opposera à la guerre du Vietnam, comme l’ont immortalisé les photographes disparus Bernie Boston et Marc Riboud.

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