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mercredi, 26 juillet 2017 11:19

Les sombres machinations de Tinguely et Zonder

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Jerome Zonder Chairs grisesJérôme Zonder, Chairs grisesLes objets doivent avoir une âme pour qu’on s’y attache, avec tant de passion parfois. Jean Tinguely aimait leur donner vie, d’où peut-être le mouvement perpétuel qu’il leur imprime dès ses premières œuvres aux formes géométriques mouvantes. La formidable machinerie Mengele-Totentanz (Mengele-Danse macabre, 1986) ne fait pas exception à la règle. Le musée Tinguely de Bâle vient de lui octroyer un espace particulier, et invite de jeunes artistes à tisser un dialogue avec leur aîné.

Jérôme Zonder. The Dancing Room,
jusqu’au 1er novembre, Musée Tinguely, Bâle.

Le cauchemardesque Jérôme Zonder est le premier à répondre à l’appel. À priori, il y a peu de lien formel entre cette machine de guerre et Zonder, un jeune artiste né en 1974, dont l’art, entièrement dévolu au dessin, oscille entre vérisme et surréalisme. À priori seulement...

Mengele-Totentanz (Mengele-Danse macabre, 1986) est née d’un drame survenu le 26 août 1986. La foudre s’était abattue sur une ferme voisine de l'atelier de Jean Tinguely, à Neyruz. De la fin de vie, tout du moins utilitaire, des objets calcinés par l’incendie, devait naître une œuvre que Tinguely conçut gigantesque et monstrueuse. Son titre renvoie à une réalité collective autrement plus inhumaine que les bricolages, souvent drôles et primesautiers, de l’artiste. Au cœur de ses entrailles, Tinguely avait placé une méconnaissable ensileuse à maïs de la marque Mengele qui, de sinistre mémoire, avait appartenu à la famille de l’effroyable médecin nazi. Par la présence de crânes, son mécanisme assourdissant et le clair-obscur rembranesque dont il l’enveloppe, Tinguely lui conférait la dramaturgie d’un memento mori.TinguelyJean Tinguely, Mengele-Danse macabre

Antichambre de la mort
Dans l’antichambre qui précède la machine infernale, Jérôme Zonder imagine un mur maculé de visages effarés, esquissés à l’aide de ses seules empreintes de doigt. Peu d’œuvres encadrées donc, mais à l’inverse une contamination de l’espace par la prolifération de dessins qui montent à l’assaut des murs. Pas de respiration non plus, mais un enfermement anxiogène propre à décupler la puissance expressive de ses obsessions.
Zonder est coutumier de l’empathie et de l’abortion d’une histoire de l’art, en l’occurrence récente avec Tinguely ou plus lointaine avec Hans Baldung Grien dont il reprend la célèbre Jeune fille et la mort de 1517. Un fonds culturel très vaste irrigue son univers, de l’expressionnisme d’Otto Dix ou George Grosz à Lewis Carol, dont il retient l’iconographie de l’enfance. Pourtant Zonder est bien de son époque qui recycle, embrasse et diffuse tout ce qu’Internet met à disposition.

Des terribles visions
Dans ce théâtre de la cruauté, Zonder campe avec prédilection des enfants, souvent effrayés ou effrayants comme dans Jeux d’enfants # 1 (2010) où deux fillettes hilares, armées de couteaux, menacent l’enfant attaché et cagoulé devant elles. On songe moins au théâtre d’Antonin Artaud qu’au cinéma, et tout particulièrement à la fascination du mal portée à l’écran par Michael Haneke dans Funny Games.

Jerome Zonder Portrait de GaranceJérôme Zonder, Portrait de GaranceAutre référence cinématographique, le personnage de Garance tout droit sorti du film de Marcel Carné, Les enfants du Paradis. Ses scènes de guerre au propre comme au figuré évoquent toutes les formes de violence: la récente répression contre les Femens, l’humiliante nudité imposée aux femmes dans les camps de concentration ou le massacre des Tutsis que l’artiste avait découvert à la télévision à l’âge de vingt ans. Le dessin sert de lien et de liant tant il unifie l’ancien et le nouveau, la citation picturale ou la photo de reportage. Volontairement floutés, ils gomment tout singularité. Garance est toutes les femmes, car elle pourrait être n’importe quelle femme.

En se focalisant sur les visages, aucun événement n’est précisément invoqué. Jérôme Zonder donne ainsi une dimension d’éternité à ses terribles visions où fusionnent le collectif et l’individuel, cruauté et mauvaise conscience, les actualités télévisées, le fait divers et la grande Histoire. Il démontre et dénonce que d’un génocide à l’autre, l’histoire semble rejouer les mêmes scènes d’épouvantes.

 

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