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lundi, 21 août 2017 14:57

WD comme Walt Disney ou Wim Delvoye, l’humour toujours

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DELVOYE Tim© 2017 ProLitteris, Zurich/Wim Delvoye Photo: Studio Wim Delvoye, Belgique.L’époque n’est pas sereine! Face aux artistes qui s’en font les interprètes tourmentés, Wim Delvoye apparaît comme un trublion qui fait de l’humour sa marque de fabrique. Son ascendance belge l’y prédisposait et, en digne héritier des surréalistes, il perpétue avec art, détournements et faux semblants, comme en témoigne au musée Tinguely sa première rétrospective en Suisse.

Wim Delvoye, jusqu’au 1er janvier 2018, Musée Tinguely, Bâle

Tim, 2006-2008, peau tatouée, grandeur nature, Vue d'installation de Wim Delvoye au MONA, Hobart (AUS), 2010

Wim Delvoye appartient bien à la Flandres qui l’a vu naître, même si à l’âge de huit ans, il rêvait plutôt de devenir Walt Disney. La découverte de Rubens, quatre ans plus tard, le détourne du rêve hollywoodien, sans pour autant le faire renoncer au vert paradis de l’enfance. Ce à quoi renvoient très sérieusement les dessins d’enfants exposés dans la première salle du musée Tinguely, tels le fondement de son art et la preuve assumée qu’il demeure un enfant terrible.

Dans la lignée d’un Magritte, il aime les rencontres improbables comme celles, en 1987, des bombonnes de gaz néerlandaises qu’il orne de porcelaines de Delft. Là ce sont des pneus de tracteur sculptés avec le raffinement et la précision du laser. Dans le "Parc Solitude" du musée, il gare un Camion à ciment (2012-2016) constitué de plaques d’acier "Corten" traitées à la manière des dentelles de pierre de cathédrales gothiques. Wim Delvoye fleure la Flandres d’où il vient, mais en associant ses traditions à la pointe de la technologie.

DELVOYE Installationview ptiteVue d’installation - au premier plan, pneu de camion sculpté à la main (2013), Double helix et à l’arrière-plan vitraux, Museum Tinguely, 2017 © 2017 ProLitteris, Zürich / Wim Delvoye, photo: Museum Tinguely, Basel / Stefan Schmidlin

Il va toujours plus loin dans le mélange des genres, en conjuguant depuis quelques années le sacré et le trivial. Il recrée la pénombre des chapelles pour présenter ses Gothics works qui pastichent les vitraux gothiques mais en reprenant sous forme de radiographies des poses sexuellement explicites. Ici, il tord des Christs en croix fabriqués en série (Twisted Jésus et Double Helix) et leur donne le contour hélicoïdal d’une chaîne ADN. Même désinvolture pour les beffrois, marques de l’orgueil des villes du septentrion et résurgences du mythe de la tour de Babel, qu’il contorsionne et intitule ironiquement Suppo. On pourrait n’y percevoir qu’une volonté de provocation enveloppée d’un nostalgique habillage gothique, à moins que l’artiste ne veuille mettre le doigt sur le religieux qui, à une échelle quasi planétaire, domine par sa violence l’actualité.

DELVOYE Cement Truck ptiteWim Delvoye, Cement Truck, 2016. Vue d'installation au Parc Solitude, Bâle, acier "Corten" découpé au laser, 410 x 950 x 215 cm, Sepherot Foundation, Liechtenstein © 2017 ProLitteris, Zurich / Wim Delvoye Photo: Daniel Spehr

Autres glissements transgressifs
Avec ses cochons tatoués, on pourrait encore s’offusquer de son glissement coutumier de l’homme à l’animal. Mais ce serait éluder que ce mammifère, qui inspire plus volontiers le dégoût, est aussi le plus proche de l’homme en termes d’intelligence et de génétique. Impossible de ne pas songer aux formidables avancées scientifiques qui ont permis Cloaca, fameuse machine à merde symboliquement élaborée à l’aube du deuxième millénaire. Conçus en étroite collaboration avec chercheurs, biologistes et ingénieurs, le long tube digestif en métal et la succession de turbines où s’accumulent enzymes et microbes se substituent à l’homme pour digérer un repas par jour et fournir à l’arrivée des excréments humains. Au-delà de la prouesse technologique, Wim Delvoye interroge aussi par l’absurde la finalité des sciences.

DELVOYE Cloaca ptiteWim Delvoye, Cloaca-New & Improved, 2001, technique mixte, 207 × 1157 × 78 cm, Installation au Ernst Museum, Budapest en 2008 © 2017 ProLitteris, Zürich / Wim Delvoye, photo: Studio Wim Delvoye, Belgique

Avec Tim, l’humour fait place au malaise. L’artiste y poursuit son expérimentation du vivant en achetant en 2006, pour 150 000 euros, la peau du dos du Suisse Tim Steiner, sur laquelle il réalise un tatouage, vendu depuis au collectionneur allemand Rik Reinking pour la somme de 130 000 euros. Un tiers revient au modèle, qui depuis cette date est régulièrement exposé comme une œuvre d’art vivante. À Bâle, elle suscite une interrogation renouvelée, sachant que la transaction ne pouvait s’effectuer qu’en Suisse dans le cadre de la loi sur la prostitution autorisée chez les Helvètes. Comment ne pas y voir une allusion aux dérives en matière d’éthique à l’ère du clonage, de la GPA (gestation pour autrui) ou pire encore dans certains pays, du trafic d’organes? «Le rire est satanique, écrivait Baudelaire, il est donc profondément humain». Chez Wim Delvoye, il peut être inquiétant.

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